CHAPITRE
Piquante et spirituelle peinture. Molière et La Bruyère n’auraient ni mieux observé ni mieux dit. C’est bien là le flatteur, toujours prêt à transformer le vice en vertu. L’œil sans cesse fixé sur celui à qui il veut plaire, il épie ses sentiments, ses goûts, ses désirs, et, feignant ensuite de les éprouver à son tour, il les exagère jusqu’au ridicule dans l’espoir de se rendre plus agréable.
Il est vrai que le satirique, en peignant le flatteur, avait devant lui plus d’un modèle à imiter : Théophraste 1 , Térence*, Horace’, avaient tour à tour traité le môme sujet, et chacun d’eux l’avait marqué au coin de son originalité. Mais, de tous les anciens, celui qui nous a laissé le portrait le plus achevé du flatteur, c'est sans contredit le profond et spirituel disciple d’Aristote, l’immortel auteur des Caractères. II a de beaucoup dépassé Juvénal lui-même. Qu’on en juge :
«... Si un flatteur se promène avec quelqu’un dans la place, remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? Cela n'arrive qu’à vous seul... Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d’apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre et de le souffler à terre... Si celui qu’il veut flatter porte la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents... et, dès qu’il a cessé de parler, il se récrie : Cela est dit le mieux du monde, rien n’est plus heureusement rencontré. D’au-
1 Charact II.
3 Eunitch., II, 4; III, l.
! Ep. ad Pit., 42S, sqq. A son tour Plutarque, dans l'instructif et agréable traité de morale où il nous apprend l'art de distinguer un véritable ami d'un flatteur, nous peint ce dernier avec une graude vérité de couleurs {De d'ucrim. amici et adulai-, c. 13).
ROME INHABITABLE
tirs fois, s’il lui arrive de faire à quelqu’un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d’entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et, quoiqu’il n’ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l’un des plis de son manteau, comme s’il ne pouvait se contenir et qu’il voulût s’empêcher d'éclater... Il achète des fruits et les porte chez ce citoyen ; il les donne à ses enfants en sa présence ; il les baise, il les caresse : Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d’un tel père.... Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles et qui ne conviennent qu’à des femmes. S’il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin. Assis à table, le plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : En vérité vous faites une chère excellente... 11 a soin de lui demander s’il fait froid, s’il ne voudrait pas une autre robe, et il s’empresse de le mieux couvrir.... Avant de sortir de sa maison, il en loue l’architecture,... dit que les jardins sont bien plantés, et, s’il aperçoit quelque part le portrait du maître où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble et il l’admire comme un chef-d’œuvre ’... »
Voilà un chef-d’œuvre d’analyse. Au génie seul il est donné de peindre avec cette finesse et cette vérité. On a ici moins un portrait qu’une biographie, et, comme on dit aujourd’hui, une physiologie du flatteur. Théophraste suit le flatteur en quelque sorte dans toutes les phases de sa vie, notant avec une exactitude qui rappelle la manière d’Aristote, son maître, toutes ses paroles, toutes ses intentions, tous ses gestes. On ne va pas plus loin dans l’art d’observer et de nuancer ses observations.
Truducliuu de La Bruyère.