CHAPITRE II
gai i tés et d’injustices sociales qui, pour être aussi vieilles, hélas! que le monde, n’en sont pas moins un sujet d’affliction pour l’homme de cœur. Voilà pourquoi il se constitue ici et d’office l’avocat des classes déshéritées :
« Une robe est-elle sale et déchirée, une tunique couverte de crasse, un soulier commence-t-il à s’entr’ouvrir ou est-il récemment raccommodé au moyen d’un fil grossier qui en trahit les nombreuses cicatrices, ou est de toutes parts eu butte aux railleries. Ce qu'il y a de plus triste dans la pauvreté, c’est qu’elle rend les hommes ridicules. Sortez, s’écrie-t-on, sortez du rang des chevaliers, impudents que vous êtes, vous qui n’avez pas la fortune voulue par la loi. Il n’appartient qu’aux rejetons équivoques de la prostitution de siéger ici : c’est au superbe fils d’un crieur public qu'il convient d’y applaudir parmi l’élégante postérité de nos gladiateurs et de uos maîtres d’escrime. Ainsi l’a p glé la vanité d’Othon, à qui nous devons ces distinctions odieuses. Vit-on jamais un père agréer pour gendre un homme moins riche que sa fille ? jusqu'au trousseau, il faut que tout soit égal de part et d'autre. Vit-on jamais le pauvre désigné pour hériter? Les édiles l'ont-il jamais pris pour assesseur et consulté comme tel? Nos ancêtres plébéiens auraieut dû jadis se réunir pour fuir à jamais leur patrie. Partout sans doute le mérite indigent a peine à percer, mais c’est à Rome que les efforts sont les plus pénibles : un misérable réduit, la nourriture des esclaves, le repas le plus frugal, y sont hors de prix. On rougirait de manger dattsune vaisselle, d'argile, et pourtant on n’v verrait aucune honte si l’on était subitement transporté chez les Marses, à la table d’un Sabin. Là on se contenterait, pour se couvrir, d’une capote grossière à capuchon bleu. Dans une grande partie de l’Italie, disons-le, on ne rev et la toge que pour être porté sur le bûcher. Si quelquefois on célèbre une fête solennelle, et qu'on élève un théâtre de gazon où l’on joue quelque vieille farce connue, dont les acteurs, avec leurs masques blêmes et béants, effrayent le rustique enfant qui se rejette sur le sein de sa mère : regardez le public, les grands et les petits sont confondus ensemble et sans distinction d'habits; les édiles s'y contentent de tuniques blanches pour insignes de leur dignité. Mais à Rome on veut briller plus qu’on ne peut. Le superflu devient indispensable ; de là vient qu’on le prend de
ROME INHABITABLE
temps en temps dans le coffre d'autrui; ici notre vice commun est de vivre au gré d'une pauvreté vaniteuse 1 . »
Je ne voudrais pas trop médire de notre siècle. Grâce sans doute à une civilisation plus grande et à des mœurs plus douces, grâce aussi à l’influence du christianisme, le pauvre n’est plus, Dieu merci, ce qu’il étaitdans les sociétés du paganisme. Je n’oserais pourtant pas affirmer que môme de nos jours, aux yeux de maint personnage en place et de maint parvenu de la veille, les haillons de la misère n’aient encore une légère teinte de ridicule. Fussiez- vous Jean-Jacques Rousseau en personne, certaines gens du bel air vous fuiront en réprimant un sourire de dédain pour peu , que votre chapeau soit déformé, votre habit trop usé et vos souliers trop éculés. Le moyen, je vous prie, de ne pas se faire moquer de soi si l’on se montre en pareil équipage à certains hommes bien repus, bien tenus et bien rentés surtout? Les dédaigneux de ce genre sont encore assez nombreux, et, l’on dira ce que l’on voudra, le mot de Juvénal paupertas... ridiculos /tontines facit est encore plus vrai qu’on ne le pense.
Dans nos théâtres, mômes distinctions, à peu de chose près, qu’au temps du satirique. Le personnel qui s’y étale aux meilleures places, le jour d’une première, pourrait bien n’être guère plus honorable ni souvent mieux composé que celui qui, il y a bientôt vingt siècles, se pavanait dans les premières loges de Rome.
Quant aux mariages et aux testaments, je ne crois pas non plus que les choses aient beaucoup changé depuis Juvénal. Plus que jamais — qui l’ignore? —