CHAPITRE II
l’argent va à l’argent, à peu près comme l’eau va à la rivière, selon le proverbe populaire.
Dans la Rome ancienne comme dans nos grandes villes et capitales modernes, même difficulté d’arriver, pour le mérite indigent qui n’a pas le temps d’attendre,
Haud facile emergunl quorum virtutibus obslal fies angusta dotni;
même cherté des loyers,
Magno hospitium miserabile,
et même chèreté de la vie matérielle. Il n’y a là rien d’étonnant, quand on songe qu’au temps où écrivait Ju vénal, la population de Rome oscillait, — chiffre énorme, — entre un million et un million et demi d’habitants, et quelquefois même allait au delà 1 .
Enfin, nouvelle et dernière analogie, même entêtement chez les petits bourgeois à préférer au séjour des villes de province où, par suite de la simplicité des mœurs tout était meilleur marché, le séjour de Rome avec toutes ses conséquences. Une des premières, que le poëte signale avec raison comme une vraie plaie sociale facile à observer en tous les temps, c’est chez ces mêmes petits bourgeois Je désir impuissant et inassouvi de faire et de vivre comme ceux dont les grandes fortunes les éblouissent. Chacun veut avoir et de splendides vêtements et des bijoux et des services en argent, absolument comme les heureux du jour,
Fictitibus cœnare pudet. . . .
Hic ultra vires habitus nitor. . . .
' Voyez Ludw. Friedlænder : Darstellungen ans der Sittengcschichte Roms, etc., 1. 1, p. 21.
ROME INHABITABLE
C’est toujours l’éternelle histoire de la grenouille voulant imiter le bœuf, et qui crève à ce jeu dangereux. Voilà à quoi mène cette pauvreté vaniteuse, fléau de tous les temps de civilisation excessive :
H le rivimus ambitiosa
Paupertate omnes.
Juvénal, on le voit, en sa qualité de véritable ami des classes inférieures, ne craint pas de leur dire la vérité, et partout leur donne de sages et utiles conseils. Mais nulle part, en revanche, répétons-le, il ne fait défaut à la cause des pauvres, des prolétaires. Toujours il s’intéresse et nous intéresse à eux, s’apitoie et nous apitoie sur leur sort. Si à la campagne, dans les municipes, où il voudrait voir affluer le trop-plein de la population romaine, les incendies ou d’autres sinistres étaient peu à redouter, ils étaient au contraire fréquents à Rome ; et Umbritius signale, à cette occasion, certaines injustices sociales qui blessent à la fois son cœur et son âme. Une maison devient-elle la proie des flammes? il a soin de nous faire remarquer que c’est le pauvre qui est le plus exposé sous le double rapport des dangers et des pertes matérielles. Habitant en général, comme dans toutes les villes trop peuplées, les combles « près du nid où la colombe amoureuse vient déposer ses œufs' », le pauvre ne peut déménager aussi vite que les locataires des étages inférieurs et du rez-de-chaussée, et d’ordinaire il a le triste privilège « de rôtir le dernier* ». Mais, en supposant qu’il échappe à la mort, quelle condition alors que la sienne! Le misérable mobilier de Codrus et ses quelques har-
1 V. soi.