CHAPITRE
années seulement, les citoyens de Marseille surtout auraient été à même de la mettre tout particulièrement à profit.
Ce n’est pas tout. En quittant son logis, pendant la nuit, on courait risque aussi de tomber à tout instant entre les mains de certaines bandes de jeunes gens ivres qui, au sortir de quelque orgie, se plaisaient trop souvent à chercher noise aux passants. Encore un scandale dont Néron avait donné l’exemple, au dire des historiens romains; car Tacite * et Suétone* nous le montrent parcourant les mauvais lieux de Rome déguisé en esclave, puis se faisant un malin plaisir de rosser d’importance tous ceux qu’il rencontrait sur son chemin. Une fois la licence autorisée par le nom du prince, les fils de famille se livrèrent impunément aux mêmes excès. C’est encore Tacite qui nous le dit ’. Pour quelques-uns de ces mauvais sujets, fait observer Juvénal à son tour, « c’était un prélude nécessaire au sommeil * ». Or qui courait en pareille occurrence le plus de dangers ? C’était encore et toujours le pauvre, répond le poète, qui ne cesse de le plaindre et de le défendre. L’homme riche, ne sortant de chez lui, la nuit, que bien escorté, précédé et suivi de torches flamboyantes, n’a rien à craindre. On lui cède prudemment le pas. Mais le pauvre, marchant seul et n’ayant le plus souvent pour se guider que la lueur douteuse de la
1 Ann., XIII, 25.
1 JVero, 26. Voyez aussi Dion Cassius, LXI,c. 9.
1 Ann. ibid. On a trop souvent accusé Juvénal d'exagérer les choses en sa qualité de satirique ; car les écrivains contemporains confirment constamment les faits qu'il rapporte. 11 n'y a de différence en général que dans la maniéré plus ou moins vive ou dramatique dont le poète les représente.
ROME INHABITABLE
lune ou d’un bout de chandelle, a tout à redouter. Ecoutons Umbritius, qui semble parler d’expérience :
• D'abord le brutal se plante devant moi et m’ordonne de m’arrêter. Que faire quand un furieux commande et que d'ailleurs il est le plus fort? D’où viens-tu? me crie-t-il. Chez qui t’cs-tu farci de fèves et de vinaigre? Quel savetier a daigné partager avec toi ses poireaux et sa tète de mouton bouillie? Tu ne dis rien, parle, ou reçois ce coup de pied. Où loges-tu? Dans quel bouge faut-il que j’aille te chercher? Que j’essaye de répondre ou de battre en retraite sans mot dire, c’est tout un; il n’en frappe pas moins, et le forcené m’intente encore un procès. Voilà la liberté dont le pauvre jouit à Rome. Blessé, meurtri par ses coups de poing, je le conjure et le supplie de me laisser du moins partir avec quelques dents’. »
Ceci est plus qu’un piquaut tableau de genre nous faisant connaître les habitudes du pauvre, et jusqu’au repas dont il se régalait s’il était invité chez ses pareils. Ce dialogue et tout ce qui l’encadre indique à merveille la ligne de démarcation qui séparait à Rome les classes inférieures des classes supérieures. Ces lils de patriciens, échauffés par le vin et la bonne chère, accostaient le petit peuple à peu près comme le loup de la fable accoste l’agneau. Ils représentent la raison du plus fort. Quel mépris, quelle insolence, quelle violence d’un côté ! et de l’autre, quelle humilité, quelle résignation et en même temps quelle conscience de l’injustice subie! On se croirait déjà au moyen âge, alors qu’il était permis au seigneur et suzerain de molester à sa guise le serf inoffensif et impuissant. Par l’organe d’Umbritius, Juvénal proteste, à sa manière, contre ces injustes distinctions sociales, ces -odieuses inégalités des conditions.