‹ Juvénal et ses satiresChapitre 58 sur 195 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« Une femme se croit tout permis, rien ne lui parait honteux, dès qu'elle a le moyen d’entourer son cou d’un collier d’émeraudes et d’orner ses oreilles de pendantsdont le poids les allonge. Quoi de plus insupportable qu’une femme riche! Uegarde-la relie est hideuse à voir et me fait éclater de rire avec son épaisse couche de mie de pain qui lui gonfle la figure. Elle exhale l’odeur des essences jadis employées par Poppée, et c’est à cette glu que viennent se prendre les lèvres du pauvre mari. Mais doit-elle aller voir son amant , elle se lavera le visage. Est-ce qu’on se fait belle pour rester nu logis ? C’est pour les galants que se fabriquent les pommades, pour eux qu’on achète les parfums de l'Inde efféminée. Mais voici qu’elle enlève enfin la première couche, son visage commence à paraître, on ne tardera pas à la reconnaître. Puis elle va se laver avec du lait, un lait choisi. Pour en avoir toujours à sa disposition elle se fait suivre d'une troupe d’ânesses dont elle ne se séparerait pas si on l’envoyait eu exil dans les régions hyperboréennes. Mais, je le demande, ce visage qu'il faut toujours médicamenter, couvrir d'émollients sans cesse renouvelés et de cataplasmes de farine cuite, voyons, est-ce un visage, est-ce un ulcère 1 ?..

* Mais celle-ci a un rendez-vous. Elle veut être plus parée que jamais. Le temps presse. Elle est attendue aux jardins ou plutôt au sanctuaire d’Isis, la déesse complaisante. La pauvre Psécas, les cheveux arrachés, la robe déchirée et les seins découverts, coiffe sa maltresse. — Pourquoi cette boucle inégale? Un cheveu mal tourné, quel crime abominable! Le nerf de bœuf le punit à l’instant même. Mais qu'a donc fait Psécas? Est -ce sa faute à elle si ton nez te déplaît? Une autre vient peigner le côté gauche et rouler les cheveux en anneaux. Bientôt on appelle au conseil une femme d'âge respectable. C’est une excoiffeuse qui passa du peigne à la quenouille. Elle donne tout d’abord son avis. Les subalternes votent après elle, chacune selon son âge et ses talents. On dirait qu’il s'agit de la vie ou de l’honneur, tant les femmes sont tourmentées du désir de paraître belles ! Comme ses cheveux s'étagent et s’échafaudent sur son front! Vue de face, on la prendrait pour Andromaque. Vue de dos, elle décroit, c’est une autre femme! Que sera-ce si la nature ne lui donna qu’une petite taille; si sous les patins elle ne parait pas plus haute qu’un pygmée femelle, si, pour recevoir

LES FEMMES ROMAINES. 99

un baiser, elle est contrainte de se dresser sur la pointe des pieds 1 ? »

En usant de mille et mille moyens pour entretenir la fraîcheur, la blancheur et la beauté de leur teint * : émollients, lait d’ânesse, onguents, pommades, parfums et fards de toutes sortes, les femmes coquettes allaient souvent à l'encontre de leur but. Elles devenaient horribles à force de se médicamenter la face; de là le mot terrible du satirique : « Est-ce un visage, est-ce un ulcère? » mot qui rappelle cette réflexion de La Bruyère sur les coquettes de son temps : « Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, quelles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables \ »

Boileau n’a eu garde, dans sa satire des femmes, d’omettre la coquette, et il s’est souvenu de plusieurs traits de Juvénal, qu'il a reproduits à sa façon. Témoin ces vers :

Si tu veux posséder ta Lucrèce à ton tour,

Attends, discret mari, que la belle eu cornette.

Le soir, ait étalé son teint sur la toilette,

Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,

Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Et ceux-ci encore, qui ne sont qu’une traduction li-

- La coquetterie féminine remontait haut dans l'histoire romaine; nous renvoyons, à ce sujet, à l'excellent livre de M. Dezobry, Rome au siècle d'Auguste, L IV, lettre xcvi, le Monde d’une femme.

1 Des Femmes.

Page 1