‹ Juvénal et ses satiresChapitre 60 sur 195 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nôtre? Combien de femmes autour de nous, inhabiles à mesurer leurs dépenses sur leurs revenus, et sans cesse tourmentées néanmoins du désir d’afficher les dehors de l’opulence, alors que souvent, dans leur intérieur, elles manquent du nécessaire ! Pas plus que l’Ogulnia, si bien peinte par notre satirique, elles ne songent à l’avenir. Elles ne se préoccupent que du présent. Impatientes de rivaliser avant tout avec les heureuses du jour, elles vont plus loin encore que la Romaine du temps de Juvénal. Elles demandent sans hésiter à d’autres ce que ne peut leur donner un honnête et laborieux mari ; et, sous l’aiguillon de l’envie, elles courent à leur ruine à travers le déshonneur, pour finir bien souvent dans une ignoble misère. C'est là l’histoire et la destinée de plus d’une petite bourgeoise de notre époque. Les Ogulnias de Juvénal s’appellent aujourd’hui les lionnes pauvres.

Avec le portrait de la rôdeuse nocturne, parcourant les rues en proie à l’ivresse, et rentrant chez elle pour passer le reste de la nuit à boire et manger à l’excès, celui de l’impudente, u’hésitant pas à s’armer de pied en cap pour aller, comme la plus vile des courtisanes, se battre dans une arène contre le premier gladiateur venu, et la peinture de la femme qui ne recherche, et pour cause, que les eunuques, nous rentrons en plein dans les mœurs romaines. Désormais nous n’aurons plus affaire à des travers, à des ridicules, voire même à des vices ordinaires qui permettent le rire et la moquerie, mais presque exclusivement à des vices effrayants, à des passions hideuses, et, bientôt après, à d’épouvantables forfaits, qui nous révoltent et provoquent notre indignation. Les couleurs employées par le poète seront dignes du sujet. Il ne reculera ni devant les crudités ni même devant les obscénités. De sembla-

LES FEMMES ROMAINES

blés peintures, si choquantes pour nos moeurs, nul n’oserait maintenant les imiter. Mais il ne faudrait cependant pas trop s’en prévaloir pour en conclure, comme on l’a fait de nos jours, que Juvénal était un homme dépravé, se complaisant dans ces sortes de descriptions. Non, il se proposait en honnête homme de dégoûter du vice en le montrant dans toute son horreur. Saint Chrysostome comparait les écrivains de ce genre « à ces hommes intrépides qui n’ont pas peur de souiller leurs mains quand il faut panser des ulcères 1 » . Tels étaient encore, s’il est permis de rapprocher la littérature sacrée des lettres profanes, ces prophètes de l’Ancien Testament. Pour guérir et ramener au bien le peuple d’Israël, ils ne craignaient pas de mettre à nu , avec une hardiesse extraordinaire d’images et d’expressions, les vices et les infamies de leur temps. Juvénal m’apparaît souvent comme l’Isaïe d’une Jérusalem païenne. Dans les tableaux qu’il déroule maintenant sous nos yeux, et dont bien des traits ne sauraient comporter une analyse complète, le poëte nous montre à quel degré de perversité étaient descendues les femmes de son temps.

En s’abondonnant à des désordres sans nom, elles ne faisaient, après tout, que suivre l’exemple des hommes, leurs contemporains; elles se vengeaient à leur manière des atteintes que ces derniers avaient portées, par d’incroyables débordements et d’ignobles passions, à la sainteté du mariage a . De là des représailles qui, toutes condamnables qu’elles sont, ne doivent pas trop surprendre le moraliste; elles faisaient partie d’ailleurs du fonds commun de la dépravation du jour.

' Homilia III, in Epist. ad Corinth.

1 Voyez Sal. Il et IX, passim.

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