‹ Juvénal et ses satiresChapitre 68 sur 195 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

premier ordre! Comment n’être pas frappé, en effet, de cette puissance de souffle qui soutient et anime la pièce d’un bout à l’autre? Comment ne pas admirer la variété des couleurs, des tons, des nuances que Juvénal a su répandre dans son œuvre? Tantôt il est spirituel et plaisant comme Théophraste ou Molière, tantôt grave comme Tacite, tantôt sombre et terrible comme Shakspeare. Souvent aussi il rencontre des beautés véritablement épiques, et, d’autres fois, des traits d’éloquence d’un effet saisissant. Son sujet était fécond, sans doute, mais il fallait son génie pour le creuser comme il l’a fait. De môme qu’il n’a pas eu, en ce sens, de prédécesseur, de môme aussi il n’a pas eu de successeur; combien, en effet, Boileau lui-môme, malgré tout son esprit et tout son talent, est resté loin de son modèle, quand, dans sa dixième satire, il a essayé de traiter le môme sujet !

La sixième satire de Juvénal forme un curieux monument littéraire, en même temps qu’au point de vue moral elle est un véritable manifeste. Sentinelle avancée de la morale publique, le satirique latin pousse un cri d’alarme et avertit ses concitoyens. Heureux s’ils pouvaient écouter sa voix ! Mais, condamnés par la fatalité des choses, ils continueront à se précipiter dans le chemin du vice et de la corruption, pour se réveiller un jour au milieu de la dissolution de l’empire.

Page 1