‹ Juvénal et ses satiresChapitre 74 sur 195 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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la même trempe Quand les avis salutaires sont souvent punis de mort, tout le monde n’ose pas, comme les personnages que nous venons de citer, s’opposer au torrent, parler selon ses convictions et dévouer sa vie, quitte à devenir un martyr politique, au triomphe de la vérité, vitam impetidere vero, selon la belle expression du poète. Dans les mauvais jours et sous les mauvais princes, si l’on veut vivre longtemps ou se maintenir dans son poste, il faut savoir se taire et bien cacher son existence. Juvénal, lui, naturellement, sans efforts, et tout en restant dans son sujet, sait se livrer aux considérations morales et philosophiques de l’ordre le plus élevé. Nous sommes ici en pleine satire politique, ou plutôt le poète retrace l’histoire de son temps à la façon de Tacite. Quant au fond de sa pensée, il la laisse deviner plus qu’il ne l’exprime.

Ce qu’il nous dit des Acilius touche au même ordre d’idées. Ils appartenaient sans doute à l’illustre race des Acilius Glabrion. Acilius le père s’était, lui aussi, bien trouvé de sa politique d’effacement et de silence; son fils, que nous savons avoir été non-seulement sénateur comme son père, mais encore consul en l’an 91, avec Trajan môme, le futur empereur, fut moins heureux. Domitien, en le faisant mettre à mort \ obéissait

1 ... Comme ce Cn. l’ison, par exemple, qui, en plein sénat, et dans un temps où tout rampait et tremblait devant Tibère, osa faire entendre de courageuses paroles, quand cet empereur, à propos de l’infime accusation de lcse-majesté portée contre Granius Marcellus par son propre questeur, engagea le sénat à voter, disant que « luimême donnerait également son vote dans cette affaire ». Il restait encore, dit Tacite, quelques vestiges de liberté mourante: « Dans quel ordre entends-tu voter, César? Ht observer l’ison Si tu votes le premier, je saurai sur qui me régler; si, au contraire, tu rotes le dernier, je crains bien que dans mon imprudence je ne me trouve en désaccord avec toi. •(Ann., I, lxxiv.)

1 Suet., Dont., r. X.

à cette politique sanglante inaugurée par Tibère, et qui consistait à so défaire de tout personnage à nom illustre ou de grandes espérances, dont on redoutait l’ambition et la rivalité. A leur tour les nobles, pour mieux cacher leurs secrets desseins et échapper aux soupçons du maître, se livraient souvent aux occupations les plus indignes de leur rang, affichaient, par exemple, une grande passion pour les courses des chars, montaient sur la scène pour y jouer certains rôles, descendaient dans l’arène pour y combattre les bêtes féroces On voulait à la fois se sauver et complaire par cet abaissement volontaire. Cependant cette politique, ces artes patriciœ , comme dit Juvénal, et dont, en sa qualité de Romain de la vieille roche, il souffre amèrement, n’étaient plus de mise comme au bon vieux temps; Domitien était un tyrau trop subtil, trop avisé, pour qu’on pût lui en faire accroire. S’il prenait plaisir à voir les grands s’avilir, il ne les en immolait pas moins.

Mais encore une fois, pour les hommes comme Pégasus, Vibius Crispus et les deux Glabrion, que la misère et la fatalité des temps avaient rivés autour de Domitien, Juvénal se montre plutôt indulgent que sévère. En revanche il réserve toutes ses ironies, tous ses sarcasmes, tous ses mépris pour quelques autres personnages de l'intimité de Domitien, et qu’il va nous faire connaître.

1 Juvén., Sa/., H, v. 143. Lire les détails historique* dans lesquels entre, à ce sujet, un savant Allemand, traducteur et commentateur de Juvénal, M. Heinricli Üuntzer (Die r&mischen Snhriktr, I vol. Braunschweig, 1846, p. 261 , notes sur les vers 143 et suivants de la satire II); mais au surplus, et cela n'ôte rieu au témoignage invoqué par Üuntzer, nous regardons ces vers, avec M. Hibbcck comme apocryphes, ainsi que nous l'avons fait remarquer à la page H 2 (note l) de ces Etudes.

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