‹ Juvénal et ses satiresChapitre 75 sur 195 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De ce nombre sont tout d’abord Rubrius Montanus, Crispinus , Pompéius et Fuscus. Il va caractériser chacun d’eux, en quelques mots, avec une malicieuse concision de traits et une rare profondeur d’observation morale. Tantôt il sera plaisant et tantôt grave.

Celui-ci, Rubrius, d’une basse origine, n’avait pas l’air trop rassuré en courant au conseil; on lui tenait rigueur d’une vieille offense, « de celles qu’on n’aime pas à divulguer 1 ».

Quelle était cette offense? Juvénal ne nous en dit pas davantage, et c’est son scholiaste qui vient nous éclairer sur ce point. Selon lui, et la chose est fort vraisemblable, Rubrius aurait déshonoré, alors qu'elle était encore très-jeune, Julie, fille de Titus, devenue plus tard l’amante incestueuse de Domitien *; une de ces intrigues de cour qui perdraient mille fois celui qui l’a nouée, si l’amour-propre ou l’honneur de plus grands personnages n’avait intérêt à la tenir secrète pour ne pas appeler l’attention publique sur leur propre conduite. Malgré cela, notre Rubrius, bien qu’il tremble en face du prince qui peut le perdre, le prend de haut avec tous les autres, comme de juste; c’est le propre de tous les coquins ; son effronterie, dit Juvénal, en achevant de peindre cette espèce de Tartufe de son temps, « égale celle d’un infâme débauché, faisant des satires contre les mœurs du siècle 5 » .

1 Scholia veter. ad vers. !04 et 105.

* SI tamen improbior satiram scribente, cinædo.

Juvénal a probablement en vue ici Néron, qui composa un poème infamant contre Afranius Quintianus (Tacite, Annal., XV, un), puis un autre, sous le titre de Lvscio contre Clodius Pollion (Suét., Domtt., c. i) et dans lesquels il avait osé leur reprocher un vice abominable, dont lui-même donnait le déplorable exemple.

Cet autre, Montanus, est un virtuose dans l’art de manger, et son art semble lui avoir profité, car il,a la panse rebondie d’un Gargantua ou d’un Falstaff : « Son abdomen l’a mis en retard'.» 11 était, en vérité, le digne représentant d’une époque où l’on avait vu la gourmandise effrénée assise sur le trône dans la personne d’un Vitellius. Montanus est un joyeux convive et un viveur de la bonne façon. Il est en possession des traditions de la gloutonnerie contemporaine et des orgies impériales : « Il savait les nuits de Néron et l’art de renouveler l’appétit à l’heure avancée où le Falerne embrase les poumons *. » Juvénal paraît l’avoir connu personnellement; le portrait est donc d’autant plus ressemblant : « Il fut le gourmand le mieux entendu de mon temps. Il distinguait du premier coup de dent l’huître du promontoire de Circé, de celle des bancs du lac Lucrin ou des rochers de Itutupia 1 * 3 . En regardant un hérisson de mer, il vous disait au premier coup d’œil sur quelle côte on l’avait pris \ »

Cet autre, Crispinus, un drôle sorti, nous le savons par la première satire*, de la canaille d’Égvpte, jadis esclave, aujourd’hui riche à millions de sesterces, est un parvenu de la pire espèce, qui a su, à force de services rendus comme délateur, se frayer une place au sénat; H accourt « tout suant et couvert dès le matin, — cela sent bien son homme, — de plus de parfums qu’il n’en faut pour embaumer deux cadavres '. »

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