‹ Juvénal et ses satiresChapitre 79 sur 195 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et Catullus nous rappellent, par leur hideux esprit d’adulation, certains courtisans du temps de Louis XIV, dont on se redit encore aujourd’hui les égayantes platitudes. Ils auraient été capables, eux aussi, de se faire arracher les dents pour ressembler et complaire de la sorte au maître, à qui l’âge avait fait perdre les siennes; ou à se reprendre devant Domitien, comme le lit ce fameux prédicateur du roi soleil fronçant le sourcil au mot : « Sire, nous sommes tous mortels, » et qui se hâta d’ajouter : « ou du moins presque tous. »

Le défilé a cessé. Nous connaissons maintenant à fond le personnel de la cour de Domitien; nous avons, grâce à Juvénal, pénétré dans l'intimité- de ces familiers. Les voilà tous aux pieds du maître et en présence du fameux turbot, qui frétille sous leurs yeux. La délibération va commencer, c’est Domitien qui préside à ces graves débats : « Eh bien! que vous en semble? faut-il le couper en morceaux '? »

Il est fâcheux que Juvénal n’ait pas fait parler davantage Domitien; l’ensemble de la pièce eût certainement gagné à ce développement; l’on aurait désiré, après avoir entendu Catullus, entendre le maître luimême; quel langage Juvénal, s’il avait voulu s’en donner la peine, n’eût -il pas placé dans, la bouche de ce stupide tyran en cette circonstance solennellement burlesque ! C’est là une véritable lacune, et que le lecteur regrette. Elle a été comblée, jusqu’à un certain point, par un de nos poètes du dix-huitième siècle. Racontant la même anecdote à sa manière, ce poète fait, lui aussi, assembler le sénat pour délibérer, et prête à Domitien

Quidnam iÿitur censés? concidUur ?...

quelques paroles qui ne manquent ni de trait ni de malice :

l’ères conscrits, dit-il, une affaire d’Élat M’appelle auprès de vous. Je ne viens point vous dire Qu'il s’agit de veiller au salut de l'empire,

Exciter votre zèle et prendre vos avis

Sur les destins de Rome et des peuples conquis.

Agiter avec vous ou la paix ou la guerre :

Vains projets sur lesquels vous n'avez qu'à vous taire.

Il s'agit d'un turbot. Daignez délibérer Sur la sauce qu'on doit lui faire préparer ’.

Je reviens à Juvënal. Au milieu du silence universel, un des courtisans que nous connaissons déjà, et qui eu sa qualité de docteur ès-gourmandise était le mieux autorisé à ouvrir un avis salutaire, prend la parole. C’est notre ami Montanus, la fine bouche du temps, l’homme expert et .pratique eu tout ce qui touche à l’art culinaire. 11 est d’avis qu’on fabrique un plat tout exprès, capable de contenir le poisson entier dans ses énormes flancs ; il faudrait décréter aussi que, quand l’empereur irait à la guerre, il aurait toujours à sa suite une compagnie de potiers.

Voilà qui s’appelle renchérir habilement sur les adulations de Catullus et de Véienton.

L’avis de Montanus prévalut, et cet avis, dit noire satirique, « était digne de lui* ».

Aussitôt après Dunntien lève la séance et congédie ses sénateurs, qu’il avait appelés avec autant de hàle, dit le poète, que s’il se fût agi des affaires politiques les plus sérieuses. Laissant alors de côté l’ironie, Ju-

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