‹ Juvénal et ses satiresChapitre 80 sur 195 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

vénal change subitement de ton. Il ajoute aussitôt, avec l’émotion du patriote et du moraliste affligé, ces éloquentes réflexions dignes encore de Tacite :

« Plût au ciel qu’il (Domitien) eût perdu à des extravagances semblables les heures sanglantes d’un règne pendant lesquelles il ravit à Rome tant de nobles, tant de généreux citoyens, et sans qu’un homme se levât pour le châtier et les venger ! Mais néanmoins il périt à son tour. Ce fut le jour où il commença à inquiéter la canaille de Rome’; c’est là ce qui perdit ce monstre, dont les mains fumaient encore du sang des Lamia*. »

Ces derniers mots forment le dénouement de celte dramatique satire. Ils en sont aussi la morale. On croit entendre la voix du chœur antique proclamant que la justice des dieux, pour être lente, n’en est pas moins sûre. Le poète, après avoir excité notre mépris et nôtre indignation pour ce tyran stupide qui s’appelle Domitien, nous fait assister à sa chute et satisfait ainsi nos consciences révoltées. Lui-même ne peut s’empêcher de laisser éclater à ce sujet sa légitime joie ; et nous devenons ici comme les contemporains d’un événement dont des siècles nous séparent.

1 Domitien, après avoir bit périr tout ce qu’il y avait de plus illustre et de plus distingué à Rome, avait fini par menacer tout le personnel de ses serviteurs, composé en grande partie de soldats, d’affranchis et de gens du peuple. C'est là ce qui donna lieu à la conjuration d’Ëtieuoe, affranchi de Domilia, femme de l’empereur; et le monstre fut mis à mort le 1 S septembre 96 de Jesus-Christ, à quarante-quatre ans. Voyez Suétone (l)om., c. xiv, sqq.), Dion Cassius (LXVII, iv).

1 V. ISO, ad fin. Lamia, un des grands noms de la noblesse romaine. Domitien avait fait mettre à mort son contemporain .Elius Lamia, après lui avoir enlevé sa femme, qu’il épousa ensuite. (Suét., Domit., I, x; — DionCassius, LXV1, m.)

Cette satire ne contient guère que cent et quelques vers, et pourtant elle est pleine d’idées et de faits. Dans un cadre on ne peut plus resserré, Juvénal a trouvé le moyen d’enfermer l’image complète de la cour d’un tyran ; et il a su échapper à ce que le sujet offrait peutêtre de monotone, grâce à une heureuse variété de couleurs et de ton. Il y est à la fois plaisant et profond, comique et grave ; admirable peintre de caractère, et, par-dessus tout, dramatique. Ajoutons qu’aux peintures les plus enjouées et les plus mordantes il mêle des considérations philosophiques de l’ordre le plus élevé. La satire entière repose, il est vrai, sur une bouffonnerie, à laquelle Juvénal a accordé les développements qui lui conviennent ; mais, malgré cela, je doute qu’il y ait beaucoup d’historiens, et je parle des plus sérieux, qui nous aient mieux peint que ne l’a fait ici notre poète satirique le personnage de Domitien et la hideuse corruption de son temps.

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