‹ Juvénal et ses satiresChapitre 8 sur 195 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

désordres que Juvénal stigmatise ici semblent s’être transmis à travers les âges au sein des sociétés modernes. Vous les retrouverez , hélas ! au milieu de toutes les civilisations avancées, et notre siècle, par conséquent, est loin d’en être exempt. Le parallèle, qui n’est rien moins que flatteur pour nous, serait aisé à établir. Si nos Mævia ne descendent plus dans l’arène pour combattre les bêtes , nos Mævia modernes en revanche se livrent à mille autres extravagances non moins condamnables au point de vue des bienséances et de la morale : elles paraissent dans les réunions publiques, souvent aussi peu vêtues que les amazones romaines luttant contre des bêtes fauves; elles s’adonnent à la chasse, sans être des Dianes pour cela ; nos Mævia du dix-neuvième siècle font des armes, fument, conduisent des attelages, montent en ballon avec les aéronautes ; elles donnent à leurs vêtements la forme de nos habits d’hommes, portant tricornes, cannes, bottes à revers et que sais-je encore?

Depuis Juvénal, les parvenus n’ont guère changé d’allures. Nos va-nu-pieds d’hier, qui ont fait fortune, se reconnaissent encore, comme le ci-devant esclave Crispinus et l’ex-barbier de notre satirique, â leurs faux airs de petits maîtres, à leur impertinence lourde, au luxe tapageur et de mauvais goût à l’aide duquel ils cherchent à écraser les anciennes familles nobles ou riches.

La postérité de cet avocat Mathon qui essaye de jeter de la poudre aux yeux des gens pour se faire une clientèle moyennant un train d’emprunt.', est loin d’être éteinte, pas plus, hélas! que celle de ces honnêtes che-

' Ce personnage réparait dans la septième satire; voir nos remarques à ce sujet au chapitre VII de ces Etudes.

LES SCANDALES Dl’ JOUR.

valiers qui trafiquent de leur jeunesse et de leur honneur en se faisant des revenus d’abord, et en se poussant dans le monde après, grâce à la protection intéressée de douairières sur le retour.

Nos chroniques scandaleuses pourraient nommer bien des maris complaisants, hommes du peuple, bourgeois ou grands seigneurs, qui, à l’instar du mari si bien peint par notre poCte, ferment les yeux sur l’inconduite de leurs femmes et achètent de leur honneur une augmentation de bien-être ou une place.

Les descendants de Marius Priscus ont-ils entièrement disparu ? Qui oserait l’affirmer? Sous Louis XIV ils s’appelaient les traitants 1 ; sous Georges IV, roi d’Angleterre, ils ne se bornaient plus à pressurer les provinces comme leurs devanciers de Rome, ils égorgeaient des populations entières, ils pillaient des continents : témoin les exploits d’un colonel Clive et d’un Warren Hastings, de scandaleuse mémoire*.

De nos jours aussi, nous voyons encore plus d’un fils de famille, ruiné par de folles passions, parader avec

1 Boileau nous parle d'un personnage de ce genre dans un passage imité de Juvénal :

Mais en vain pour un temps une taxe l’exile,

On le verra bientôt pompeux en cette ville Marcher encor chargé des dépouilles d’autrui Et jouir du ciel môme irrité contre lui. (âat. L)

Que ces vers sont loin de l’original !

Hic damnatus ùiani

Judicio ( quid enim salvis infamia nummts f )

Exut ab octava Ma ri us bibit, et fruit ur dis Irait» : al tu, viclrix provincia, ploras l

3 Lire la biographie de ces deux fameux prévaricateurs si éloquemment retracée par lord Macaulay (Œuvres diverses , t. II, Irad. Joanneet E.-D. Forgues) et la leçon mémorable consacrée par M. Villemain au débat f\\i procès d’ Hastings. (Tableau du dix-huitième siècle, 4* partie, 17* leçon.)

g CHAPITIIE PREMIER.

un attelage, sa dernière ressource, sur la chaussée de nos voies Flaminiennes, en compagnie de quelque vile et impertinente créature qui l’aura aidé à dévorer son patrimoine.

Ouvrez notre Gazette des tribunaux, et vous vous convaincrez que les vieillards débauchés, les mauvais sujets précoces, les tuteurs cupides et cyniques, les faussaires insolents, les empoisonneurs et les empoisonneuses du grand et du petit monde n'ont pas encore disparu du milieu de nous.

Dans notre siècle aux colossales entreprises industrielles et financières, siècle aux âpres convoiiises et dévoré delà soif déposséder, ce n’est pas non plus précisément la probité qui fait le mieux son chemin; et le monde est souvent à ceux qui la pratiquent le moins. Nous avons connu et nous connaissons tous des gens qui, tout comme leurs devanciers du temps de Juvénal, sont devenus des personnages pour avoir « osé des « coups dignes de Gyare et de ses cachots » , c'est-à-dire de la cour d’assises et de ce qui s’ensuit ; eux aussi , grâce à leur audace et à leur peu de conscience, ont mené ou mènent une existence splendide. A eux aussi non-seulement a les palais, les riches domaines, les ta- « blés de luxe, la vieille argenterie et les vases ornés de « chevreaux en relief; » mais encore, les marbres et les bronzes, les tableaux de maître, les porcelaines et les cristaux de premier choix, les meubles sans pareils, les faveurs des belles, les équipages à la mode, — nous avons vu tout cela , — les bibliothèques incomparables avec des autographes et des manuscrits qui feraient honneur à un Fiat ou à un roi.

Quant à la passion du jeu, elle a plutôt augmenté que diminué. Q’cst-ce en effet que notre joueur romain , bien qu’il joue gros jeu, son coffre-fort et sou caissier

LES SCANDALES DU JOUR

près de lui , qu'est-il à côté de nos modernes héros du baccara et du lansquenet, perdant troisceut mille francs et plus, — j’en connais des exemples, — en une seule nuit, ou bien risquant sur le tapis vert de nos villes d’eaux des sommes fabuleuses et qui assureraient pour toujours le bonheur de quantité d’honorables familles? Et je ne voudrais pas aflirmer qu’en tel moment donné, ces mômes hommes soient plus généreux envers leurs serviteurs que ne l’était à l’égard du sien le joueur de Juvénal : l’avarice est voisine de la prodigalité; ce que le joueur expose ou perd d’un côté, il cherche à le rattraper d’un autre. De là d’absurdes calculs, de honteux contrastes. Il aventure sur un coup de dé ou sur une carte tout un patrimoine; et bien souvent au même instant il refusera une tunique à un esclave transi de froid, une livrée chaude à un valet de chambre, un louis d’or à un ami réduit à emprunter, un minime secours h un parent dans la détresse, une aumône à un pauvre.

Qu’est-ce à dire pourtant? Prétendrons-nous que notre société ne vaut pas mieux que celle de la décadence romaine? Loin de nous une telle pensée. A Rome, le mal était sans correctif comme il était sans frein ; il était donc absolu, et par cela même universel ou à peu près. Chez nous, au contraire, le mal est restreint, limité, attendu qu’il est conlre-balaucé par une plus grande somme de bien prenant sa source dans tout ce qui fait l’avantage et l’honneur des sociétés modernes; j’entends par là une religion meilleure, un sens moral plus élevé, un plus vif sentiment de justice et aussi de dignité personnelle, un plus grand respect enfin pour l’opinion publique, sans compter une douceur générale de mœurs inconnue aux anciens; toutes choses qui, si elles ne font pas disparaître le vice, — le vice est inséparable de toute société, puisqu’il est inhérent à la nature

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