‹ Juvénal et ses satiresChapitre 9 sur 195 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

humaine, — du moins lui tiennent tête et l’arrêtent parfois.

Nous connaissons maintenant les principaux griefs de Juvénal contre son siècle; il ne lui reste plus qu’à formuler une dernière accusation, et à laquelle il reviendra plus d’une fois encore dans la suite de son œuvre : cette accusation porte sur les relations telles qu’elles existaient alors entre les patrons et les clients, c’est-à-dire entre les riches et les pauvres. Ici encore tout était dégénéré de l’antique simplicité, je dirai volontiers de l’antique bonhomie romaine. Jadis, dans les beaux temps de la république romaine, les patrons étaient pour les clients des protecteurs et des amis ; ils les invitaient à leur table et paraissaient au milieu d’eux comme des patriarches au milieu de leur famille.

Avec le temps tout cela changea. Le repas traditionnel fut remplacé par une distribution de viandes froides que l’on mettait dans de petites corbeilles appelées sportulæ, d’où le nom desportule pour désigner la chose en ellemême. C’était déjà une infraction à la vieille coutume. Plus tard, sous Néron, après que le nombre des clients, vu la marche progressive du paupérisme, eut augmenté, les choses empirèrent encore. Au lieu de nourriture, les clients ne recevaient plus qu’une pièce d’argent de la valeur de dix sesterces, que l’on distribuait certains jours de la semaine. C’était la sportule d’argent. De là une métamorphose complète dans la vie du patron aussi bien que dans celle du client. Les anciens liens d’amitié et de familiarité, qui avaient uni les uns aux autres, se relâchèrent. Les riches ne songeaient plus qu’à vivre pour eux-mêmes, et les clients perdirent tout sentiment de dignité personnelle et de pudeur '. Tout cela indi-

1 Voyez pour tout ce que nous venons d'avancer sur la sportule,

LES SCANDALES DE JOUR

gne et révolte notre poète patriote et moraliste; et de là une peinture prise tout entière dans les mœurs du jour et qui, avec ce qui précède, achève de nous faire connaître, d’une manière abrégée, l’histoire de la vie domestique de Rome :

> Autrefois nos ancêtres hA tissaient-ils tant de villas? et se faisait- on servir un repas clandestin, composé de sept services ? Mais aussi nos richards économisent sur les distributions qui se font à leur porte, maigre aumône que s'arrache une bande famélique revêtue pourtant de la toge. Cependant, au préalable, le patron a soin d'examiner tes traits; il tremble que tu n'aies pris la place d'un autre et que tu ne te présentes sous un faux nom. Une fois reconnu, tu auras ta part. Par ordre du patron, un crieur fait l’appel, et les citoyens de Rome, ceux mêmes qui descendent des Troyens, sont obligés de se -soumettre à cette inspection; car ils sont là qui assiégeut la porte tout comme nous autres. « Donne a ce préteur! puis à ce tribun! » Mais voici un affranchi qui est venu le premier : « Sans doute, » dit l’affranchi, « je suis ici avant eux ; pourquoi hésiterais-je à prendre mon tour? Eh bien! oui, je suis né sur les bords de l'Euphrate ; j’aurais beau le nier, les trous que les anneaux de mon pays ont nécessites dans mes oreilles déposeraient contre moi. Mais que m’importe? Mes cinq boutiques au Forum me rapportent quatre cent mille sesterces. Le bel avantage d'avoir les bandes de pourpre des sénateurs quand on voit dans les champs de Laurente un descendant des Corvinus garder les troupeaux d’autrui ! Je possède plus, moi, que Pallas et Licinus. » Donc que les tribuns attendent. Place aux écusl honorables magistrats, cédez le pas à ce parvenu qui, quand il vint à Rome, avait les pieds marqués de craie. Aussi bien pour vous, ce qu'il y a de plus sacre au

son origine et sa transformation successive : Suét., .Ver. , 16; Heinrich, D. Juvtn. Satirx cum commentants, t. II, p. 68 et suiv. (Bonn, 1839) ; Becker, Callus, ou Scènes de ta vie romaine, II, 136; Dezobry, Rome au siècle d’Auguste, T, 293, II, 430, et surtout, dans le récent et remarquable travail de M. Ludw. Fricdlændcr, üarstellungen a us der Sittengeschichtc Roms in der Zeit von August bis zum Ausgang der Antonine, son appendice sur la Sportule des clients, p, 230 et suiv. (Leipzig, 1862 ).

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