CHAPITRE VI
et Helvidius Priscus, avaient appartenu à l’opposition républicaine au temps de Néron et de Dmnitien ; et il semble s’associer à eux quand il nous les montre célébrant avec une tendre piété le jour anniversaire où Rome avait vu naître les vengeurs de ses libertés opprimées.
A la table de Virron, où est assis le pauvre, l’eau diffère comme le vin. Au maître on sert une eau glacée plus froide que les frimas desGètes; celle du client est loin d’être la même '.
Ainsi des coupes. Virron tient dans ses mains une large coupe d’ambre avec de magnifiques incrustations, tandis que son client boit dans une tasse à quatre becs portant le nom de je ne sais quel savetier de Bénévent, qui en fut l’inventeur. « Le verre en est fêlé et demande à être raccommodé avec du soufre *. » Mais supposez que, par extraordinaire, l’on confie une coupe d’or à notre convive, on lui fera payer cher cet honneur; il le payera de sa dignité ; car voici qu’on poste derrière lui une sentinelle, — touchante précaution! — chargée de compter les perles de la coupe et d’observer les doigts crochus de Trébius. Selon la mode des élégants de l'époque, Virron, comme on voit, portait des bagues dont les pierres fines étaient mobiles, et à table, pour faire montre sans doute de son opulence, il les fixait momentanément aux coupes; Juvénal n’a garde de laisser passer sans protester ce raffinement de luxe d’un siècle de décadence.
Les échansons diffèrent comme le reste. Celui de Virron est un bel esclave, la fleur de l’Asie, qui coûtait
1 V. m et 52.
1 V. 40 et 41. J'entende ce vers autrement que Duesaulx et U. Deepoit.
RICHE ET PAl'VRE. OU PATRON ET CLIENT. lit
plus cher que ne valaient « le revenu et le mobilier des premiers rois de Rome 1 ». L’esclave, au contraire, qui verse à boire au client est un coureur de Gétulie, c’està-dire le dernier de la maison, celui qu’on faisait trotter à pied à côté du char ou de la litière du maître, un Maure à la main noire et décharnée, qu’on ne voudrait pas, dit plaisamment Juvénal, rencontrer à minuit près des tombeaux de la voie Latine tant sans doute il avait mauvaise mine et ressemblait à un revenant ou à un voleur de grand chemin. C’est à celuilà que 'l'rébius ferait bien de s’adresser exclusivement; Juvénal le lui conseille el pour cause : «Adresse-toi, quand tu auras soif, à ton Ganymède gétule. Un garçon qui coûte tant de milliers de sesterces (comme l’esclave venu d’Asie) ne sait point verser à boire à un pauvre hère. Sa beauté et son âge le rendent dédaigneux. Voyons! vient-il jamais quand tu l’appelles? est-ce qu’il daigne te servir quand tu demandes de l’eau chaude ou de l’eau froide? Il n’est pas de sa dignité d'obéir à un client, fût-ce le plus ancien de la maison; il est furieux de ce que tu oses lui demander quelque chose, et que tu sois couché tandis qu’il est debout »
' V. 57 et 58.
1 V. 64 et 55.
1 Quod cum ila sit, tu Gætulum Ganymedem
Respice, quum sities. Ncscit tôt millibus emptus l’auperibus miscere puer : sed forma, sed vtas Dujna supercilto; quando ad te pervertit i lie?
Quando rogatus adest, calidx gelida-que minister?
Quippe indignatur veteri parère cltenli,
Quodque atiquid posca», et quod se stante recumbas. [Mnjrinta quoique do mus servis est ptena superbis.}
Ce dernier vers, que nous avons mis entre crochets, est rejeté par