‹ Juvénal et ses satiresChapitre 83 sur 195 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La valetaille des bonnes maisons a précieusement gardé ces traditions romaines. Tout le monde connaît les justes et affligeantes doléances de Jean-Jacques Rousseau à ce sujet. Sans doute, quand aujourd’hui quelque personnage haut placé invite à sa table un poète, un homme de lettres, un artiste pauvre ou tel autre nécessiteux à bonnes manières, il cherche à Taire honneur à son hôte. Mais qui nous répondra que les laquais de la maison auront pour ces convives d'un rang inférieur tous les égards . voulus , qu’ils s’empresseront auprès d’eux; et qu’au contraire, forcés de s'exécuter. ils ne murmureront pas, chez nos nouveaux Virrons, comme l’esclave venu d’Asie, des mots désobligeants, fort surpris que des gaillards de leur sorte, galonnés sur toutes les coutures, soient obligés de servir quelque hôte à l’habit râpé et dont certainement ils occuperaient bieu mieux la place?

Après le vin et l’eau, on servait le pain. Ici encore le maître se fera la part belle. Voyez : le pain qu’on place devant lui est tendre, délicat, blanc comme neige, il est fait avec la fine fleur du froment. — Le pauvre homme! — Au client, un esclave rébarbatif, notre coureur maure apparemment, jette un morceau de pâte grossière, dure, déjà moisie et propre à ébranler les molaires de qui essaye del’entamer'. Malheur àTrébius s’il s’oubliait jusqu’à porter la main sur le pain du maître! On le rappellerait bien vile à l’ordre. S’aviser de vouloir manger du même pain que son amphytrion, quand on est Trébius, c’est-à-dire pauvre, quelle siu-

M. Ribbek comme interpolé ; selon le critique allemand, il n'ajoute rien à l'ensemble du morceau et ne contient qu'un renseignement banal et sec. (Üuvr. cité, p. 125.)

HO

RICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT

gulière prétention ! Derrière lui se tient debout un surveillant d’une nouvelle espèce qui lui fera lâcher prise aussitôt. «Veux-tu bien, convive effronté, te remplir la panse à la corbeille qui t’est assignée et reconnaître ton pain à sa couleur 1 ? »

La situation de Trébius fait songer à celle de ces malheureux dont Virgile nous peint le supplice aux enfers. Brûlants de soif et affamés, ils ne peuvent toucher aux repas splendides placés devant eux. Une furie vengeresse les surveille et les empêche d’en approcher’.

Pauvre Trébius ! il commence à comprendre, et il trouve, comme Juvénal, qui l’a du reste averti au début, que la récompense tant espérée ne répond guère aux services rendus et aux peines endurées pour les rendre; et Juvénal met dans la bouche de Trébius ces tristes réflexions, exprimées en quelques vers pleins de sentiment, et où perce sa pitié pour le malheureux Trébius. Tout en le condamnant, il ne peut s’empêcher, on le sent, de le plaindre : « Hélas! est-ce donc pour dévorer de telles humiliations que maintes fois j'ai laissé là ma femme pour grimper tout essoufflé la montée glaciale des Esquilies, alors que l’air du printemps frémissait encore fouetté par la grêle, et que mon pauvre manteau ruisselait sous les giboulées’? »

Trébius, il s’en faut, n’est pas au bout de ses tribulations ; elles ne font guère que commencer. Nous voici arrivés aux entrées. Elles se composent de légume- et de trois sortes de poissons du meilleur choix et

Vit tu connue lis, audax conviva, canlstrin Impleri panisque lui uovisse colorem?

(V. 74 et 74.)

1 Æn-, VI, V. 604-407.

Page 1