‹ Juvénal et ses satiresChapitre 90 sur 195 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

au Virron, au Trébius que nous connaissons; et il va s’exprimer sur le compte de l’un et de l’autre en des termes qui ne doivent pas nous laisser de doute sur le but qu’il s’est proposé en écrivant cette satire.

Pour les riches du temps, fait remarquer notre poète, qui les flétrit comme ils méritent de l’être, il n’est pas de spectacle plus réjouissant que la mine d’un client dépité; ce n’est point par avarice et pour ménager leur menu qu’ils les traitent comme ils font à leur table, mais pour se donner la comédie. Ils aiment « à les faire pleurer de rasre et grincer dps dents sans qu’ils aient eu occasion de les desserrer autrement 1 ».

C’est là, il faut en convenir, une dureté de cœur toute romaine ou plutôt toute païenne. On sent qu’on est à une époque où l’homme n’avait pas encore pour son semblable placé au-dessous de lui ce respect qui s’est développé depuis, grâce à une civilisation plus humaine et plus douce: au moyen âge, les grands et les princes agissaient encore de la sorte avec leurs bouffons et leurs fous de cour. De nos jours un homme riche qui admettrait à sa table un pauvre hère serait honteux de l’humilier ainsi et de violer en lui les saintes lois de l’hospitalité. Aussi Juvénal condamne Virron parce qu'il se donne ici un plaisir indigne d’un honnête homme, plaisir qui consiste à se jouer de la faim d’un malheureux.

Mais en même temps, nous l’avons déjà dit, il réserve ses coups de fouet les plus vigoureux pour Trébius, et c’est là la inorale de la pièce. Ecoute/ cette virulente apostrophe qui la clôt en guise d’épilogue : « Virron a raison de te traiter comme il le fait. Qui supporte tout mérite tout. Je ne désespère pas de te voir

1 V. 157-158. — Édit- Ribbcck, v. 151 et 152.

BICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT. lui

bientôt, la tête tondue 1 , offrir tes joues à ses soufflets, tes épaules à ses lanières. Va! tu es digne d’un tel festin, d’un tel ami :

llle sa pii, qui te sic utltur. Omnia ferre Si potes, et dettes. Pulsandum vertice raso Præbebis quandoque caput, nec dura timebis Flagra pâli, his epulis et tali dignus amico

Bonne leçon! flère et éloquente conclusion! bien faite pour dégoûter Trébius et ses semblables de leur métier, et les corriger à tout jamais, si toutefois la satire et la comédie pouvaient corriger quelqu’un.

Dans ces derniers vers, plus encore peut-être que dans tout le reste de celte composition, se dévoile noblement l’âme tout entière du satirique, cette âme ennemie de toutes les bassesses, de toutes les platitudes humaines, d’où qu’elles viennent, qu’elles émanent du patricien ou du plébéien, du riche ou du pauvre, de Virron ou de Trébius. Quant à lui, il ne prise rien tant que le respect de soi-même et l’indépendance de caractère, dont on peut dire ce que la Fontaine a dit de la liberté :

Un bien

Sans qui les autres ne sont rien.

1 Comme un vil bouffon de comédie.

1 V. 170 ad flnem.

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