CHAPITRE VI
il tousse, il se mouche sous sou chapeau; il crache presque sur soi et il attend qu’il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie ; il n’en coûte à personne ni salut ni compliment : il est pauvre'. »
Les observations qui suivent dans Juvénal seraient dignes encore de faute tir des Caractères. Sous peine même d’être prolixe, il faut citer :
« Suppose maintenant, ajoute notre poète, que quelque dieu ou quelque mortel semblable aux dieux et meilleur que la destinée vienne à te gratifier, Trébius , de quatre cent mille sesterces. Pauvre hère! comme tu t'élèverais tout de suite au-dessus de ton néant, comme tu grandirais pour Virron, comme tu serais son ami! « Donnez donc à Trébius, servez donc Trébius; Trébius, mon frère, voulez-vous de ce plat ? • Écus, ce n’est qu’à
vous que Virron reud hommage, c’est vous qui êtes ses frères
une fois que tu seras riche, ta femme Mycale peut te rendre père et verser d’une seule couche trois fils dans tes bras paternels; Virron trouvera délicieux ce nid babillard, et, toutes les fois que tu amèneras un de ces petits parasites diner chez Virron, il lui fera apporter , pour l'amuser, une petite casaque verte, des noisettes et quelques pièces de monnaie '•*. •
Tout ce qu’ou a écrit depuis sur l'éternelle puissance de Sa Majesté l’Argent, transformant le vice en vertu, la laideur en beauté, le faquin en honnête homme, l’homme de peu en personnage important, etc., etc., thème qu’ont repris, sur tous les tons et avec des variations à l’intini, les romanciers, les poètes comiques, les moralistes de tous les temps et de tous les pays, tout cela, on peut le dire, se trouve en germe dans la tirade citée plus haut. Du premier coup Juvénal va au fond des choses. Quelle force dans le sarcasme! quelle
1 l.a Bruyère, des Viens de la fortune.
1 V. 131-UG.Èdit. Hibb.,v. U7-1M).
RICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT. là#
ironie spirituelle et que de traits comiques! ün se souvient tout aussitôt de ces paroles de l’auteur des Caractères : « Du môme fond d’orgueil dont on s’élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l’on rampe vilement devant ,ceux qui sont au-dessus de soi. C’est le propre de ce vice, qui n’est fondé ni sur le mérite personnel, ni sur la vertu, mais sur les richesses, le poste, le crédit, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre 1 .» La Bruyère, dans ce passage, sans s’en douter, a retracé le portrait de Virron. L’empressement obséquieux de Virron à combler soudain Trébius de prévenances et de politesses aussitôt qu'il le croit devenu riche, et à l’appeler « frère », est d’une admirable vérité d’observation, exprimée avec une verve tout à fait satirique et digne de Molière. Bien de plus plaisant non plus, et en même temps de plus vrai, que cette soudaine sollicitude, cette tendresse, cette complaisance instinctive de Virron pour les enfants de Trébius, uniquement parce que leur père est riche. L’insolent Virron s’abaisse et flatte maintenant comme ce flatteur si bien peint par Théophraste : « il achète des fruits et les porte chez un citoyen. Il le donne à ses enfants en sa présence; il les baise et les caresse. Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d’un tel père’. »
Mais tout cela n’est qu’une hypothèse, un rêve de notre poète. Un instant son imagination l’a emporté en une autre sphère d’idées et nous a emportés avec lui. L’illusion se dissipe, et voilà que nous allons retomber avec lui dans la triste réalité. Il nous ramène
1 Des Biens de la fortune.
1 Charact., 11.