CHAPITRE VII
Juvénai adresse sa requête, objet de la septième satire, bien que le nom de ce prinre n’y soit pas prononcé une seule fois 1 . Juvénai se donne ici comme le représentant de tous ceux qui, d'une manière ou d’une autre, appartenaient aux carrières dites libérales ; et il fait arriver leurs espérances comme leurs doléances aux oreilles du prince, en le regardant comme le futur protecteur efficiel des lettres, en en faisant pour ainsi dire un nouveau Périclès, un autre Auguste ; et, partant de là, il prend occasion d’appeler l’attention de Trajan sur la déplorable situation de la littérature du temps. Avec quelle vérité et quelle malice satirique à la fois il " dépeint la honteuse indifférence du siècle pour les choses de l’espriteten particulier pour la poésie! Que la poésie soit dans le marasme , qui en pourrait douter, quand on voit à quels expédients sont réduits les disciples d’Apollon, et les métiers qu’ils sont forcés d’embrasser pour ne pas mourir de faim? Il y a là quelques exagérations toutes satiriques et des hyperboles nécessitées par le besoin de la cause, cela est évident. Mais on les pardonne au poète en faveur même des hautes moralités qui les relèvent. Ainsi, Juvénai proclame, avec son autorité de langage, que mieux vaut s’adonner à un métier honnête, quel qu’il soit, que de s’enrichir par l’intrigue et le parjure à la façon de ces chevaliers de hasard accourus du fond de l’Orient, et dont l’indigne conduite scandalise les gens de bien. A la manière dont le satirique flétrit, en passant, ceux qui moyennant salaire affirment imperturbablement « avoir vu ce qu’ils n’ont pas vu», on reconnaît aussi l’auteur de la fameuse maxime formulée ailleurs :
1 C. Fr. Hermann a démontré jusqu’à l’évidence que c’est à Trajan que cette satire est adressée : De Juvenalis salirœ septinur temporibut, üott., 1843.
Summum crede nef as animam præferre pudori
Et profiter vitam vivendi perdere causas *.
Les plaintes qui se continuent font faire au lecteur un triste retour sur notre propre siècle, si déda ; gneux en général, lui aussi, de l’art et de la poésie. J’ignore si nos riches du jour, sans cesse préoccupés d’nfraires, de lucre et de plaisirs, iraient au-delà de cette stérile admiration que leurs devanciers de Rome accordaient aux poètes leurs contemporains; comme eux, nos modernes publicains consentiraient peut-être encore, croyant faire beaucoup, à prêter une salle délabrée, — banquettes, luminaire et sièges non compris, — pour une de ces lectures renouvelées des Romains des premiers temps de l’empire; mais là s’arrêteraient sans doute les libéralités de ces soi-disant Mécènes ; ne leur demandez pas un secours efficace pour venir en aide à quelque poète en détresse ; nouveaux Numitors, ils répondraient qu’ils n’en ont pas les moyens. Mais en revanche leurs bourses seront toujours bien remplies quand il s’agira de se montrer généreux envers quelque Quintilla du jour, ou qu’on voudra se passer la fantaisie d’un beau chien ou d’un cheval de race, — les lions apprivoisés n’étant plus de mode aujourd’hui. Aussi quoi d’étonnant, si tel poète de génie aux abois se voit réduit, comme Rubrénus Lappa, ce Pierre Gringoire de Rome, à mettre ses vêtements en gage en attendant le succès de quelque poème encore sur le métier, ou si quelques autres, pour fuir cette vieillesse désolante dont parle Juvénal , — nuda senectus, — vont, de guerre lasse, comme nous l’avons vu il y a peu d’années, mourir sur un lit d’hôpital ou se pendre aux barreaux de quelque bouge infâme?
1 Sat. VIII, v. 83 el 84.