‹ Juvénal et ses satiresChapitre 94 sur 195 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Juvénal, en homme pratique qu’il est, ne se paye pas de mots, et, quoique poëte lui -même, il semble faire très-peu de cas de cette fumée qui s'appelle la gloire, quand elle rayonne sur la tête d’un homme dépourvu de toute fortune et menacé à tout instant de mourir de faim : témoin les poètes qu’il cite, et avant tous son illustre contemporain Stace, forcé, pour se faire jouer, et sous peine de manquer de pain , de s’abaisser devant un affranchi tout-puissant.

Quant à la thèse que Juvénal soutient ensuite dans un langage plein de poésie, mais non exempt de recherche et d’une certaine redondance, à savoir que si le poëte vise à produire des œuvres durables, dignes d’attirer les regards des contemporains et de fixer ceux de la postérité, il doit être à l’abri des soucis matériels et jouir de tout le bien-être que donne la fortune, la chose n'est pas absolument vraie, et le contraire peut également se soutenir. Pour un Virgile, un Horace, un Voltaire, un lord Hyron, et quelques autres poëtes, anciens ou modernes, qui ont pu trouver dans leur indépendance le repos d’esprit nécessaire à l’enfantement de grandes et sérieuses œuvres poétiques, vous trouverez dans l’histoire des arts et de la littérature un grand nombre d’artistes et d’écrivains pour qui la misère, les obstacles matériels, les privations et les jeûnes même ont été un stimulant puissant. L’aiguillon de la nécessité les a jKiur ainsi dire forcés à faire des miracles '.

1 Un jeune et brillant auteur dramatique de nos jours a développé avec sa verve habituelle cette idée qui va à l'encontre de la manière de voir du satirique latin Celte obligation où nos mœurs

mettent l'homme d'avoir k s’inquiéter tous les jours, en se réveill lant, de la somme nécessaire pour ses besoins, afin qu'il ne prenne rien à son voisin, a créé les plus belles intelligences de tous les temps. C’est à ce besoin d’argent quotidien que nous devons... Franklin. qui a commencé pour vivre par être ouvrier imprimeur

Mais je m’oHblie dans mes commentaires, et Juvénal veut nous parler d’une autre classe d’hommes de lettres.

Autant il s’est étendu sur les poètes, — à tous seigneurs, tout honneur, et d’ailleurs, n’est-il pas poète lui-même? — autant il se montre concis au sujet des historiens. Il ne leur consacre que sept ou huit vers; de là entre ce passage et ceux qui précèdent et suivent une fâcheuse, une maladroite disproportion.

Quoi qu’il en soit, Juvénal rend cette justice aux historiens, « que l’histoire exige encore plus de temps et de veilles que la poésie 1 ». Il ne s’agit plus ici de simples travaux d’imagination, fruits d’un moment d’inspiration plus ou moins heureuse. Le labeur auquel se condamne l’historien est immense ; ce sont d’abord des recherches sans ün ; il faut ensuite classer avec ordre et méthode les faits qu’on va retracer, et, vu l’étendue du sujet, « les volumes s’eutassent par centaines et vous ruinent en papier * ». Et l’année révolue, quelle moisson sortira de ce sillon si péniblement creusé?

Qux /amen indeseges? terrx qui s fruclus apertæ ’?

Juvénal va nous le dire : les historiens de son temps

Shakspeare, qui gardait les chevaux à la porte du théâtre de Londres, qu'il devait immortaliser plus tard; Machiavel, qui était secrétaire de la république florentine à quinze écus par mois; Raphaël, qui était fils d’un barbouilleur d’Urbin; Jean-Jacques Rousseau, qui a été commis greffier, graveur, copiste, et qui encore ne dînait pas tous les jours; Fulton, qui a d’abord été rapin, puis ouvrier mécanicien, et qui nous a donné la vapeur; et tant d’autres. Faites naître fous ces gens -U avec cinq cent mille livres de rente chacun, et il y avait bien des chances pour qu’ancun d'eux ne devint ce qu’il est devenu. » (La Question d'argent, comédie de M. Alexandre Dumas fils, acte I, scène iv.)

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