‹ Juvénal et ses satiresChapitre 97 sur 195 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rome même, parait avoir fait école, et l’avocat Paulus était son digne disciple, lui qui ne plaidait jamais sans orner sa main d’une sardoine ; il la louait, c’est vrai ; mais elle faisait monter le prix de sa parole. Éternel mensonge de la cupidité ! vanité trompeuse, qui cependant donne de l’éclat à des médiocrités habiles et laisse dans l’ombre et la détresse le talent timide ou pauvre! L’éloquence et la pauvreté sont incompatibles, s’écrie notre poète ; Basilus plaiderait à ravir qu’il n’aurait pas le moindre succès! Paroles graves et empreintes d’une grande tristesse qui échappent à l’âme affligée et indignée à la fois du philosophe moraliste. Et en tout ceci, Juvéuai condamne moins encore les charlatans et les intrigants que le monde qui les laisse faire et les encourage; et il semble dire, en manière de conclusion générale, que le monde mérite bien d'être trompé puisqu’il fait tout ce qu'il faut pour l’être.

Des avocats, Juvénal passe à une quatrième et dernière classe de gens de lettres dont il va nous faire connaître les tiibulations et les misères; et cette classe est peut-être, de toutes celles dont il a parlé, la plus intéressante, la plus digne de sympathie et de compassion. Il s’agit de ceux qui, sous le nom de rhéteurs et de grammairiens , se vouaient à l’obscur et ingrat labeur de l’enseignement de la jeunesse et de l’enfance.

Payés tantôt par l'État, tantôt par les particuliers selon le bou plaisir de l’empereur régnant 1 , les rhéteurs, dont beaucoup assurément ne manquaient ni d’esprit ni de savoir, ne touchaient dans l’un et l’autre cas qu’un salaire insuffisant; leur condition était déplorable. Rapportons-nous-en à cet égard à Juvénal.

1 Je liouvc ces intéressants détails dans Heinech : Antiquitat. romanur. sqntaqma, I, lit. Ï7, SS 16 et 17. (Francfort, 1841.)

Suivons-le dans quelque école de rhéteur du temps, et écoutons les réflexions que leur situation lui inspire et les conseils qu’il leur donne. L’enseignement des rhéteurs, d’après le passage qui nous occupe et sans qu’il soit facile de préciser la chose d’une manière exacte, semble avoir alternativement compris une sorte d’instruction supérieure et secondaire; il répondait encore et surtout, — toute différence gardée, — à ces conférences suivies par nos jeunes avocats, dans lesquelles, sous la direction de quelques maîtres habiles, on s’exerce à des plaidoiries contradictoires sur des causes fictives, où l’on apprend à soutenir également le pour et le contre. Voici l’école, ou, si l’on aime mieux, le cours de Vettius ; les élèves sont nombreux, classis numerosa. L’exercice du jour est un discours latin, c’est-à-dire comme qui dirait le discours français de nos rhétoriques actuelles. Le sujet donné par le maître la veille ou .l’avant-veille , sans doute, est un des lieux communs, un des thèmes favoris du temps; il roule sur un tyrannicide' ; il s’agissait par conséquent soit d’IIarmodius et d’Aristogiton, soit de Timoléon, peut-être même de Brutus et de Cassius. Le poète ne s’explique pas sur ce point, assez peu important d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, chaque élève de Vettius lit sa rédaction assis d’abord; puis il la débite , une seconde fois, mais debout, en y joignant le geste et l’action oratoire. Ceci ressemble donc assez aux exercices de nos stagiaires modernes.

Pauvre Vettius! il est condamné à entendre ressasser par deux fois le même sujet, avec les mêmes arguments; le moyen de ne pas succomber à un exercice de ce

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