CHAPITRE VU
aplomb avec lequel ils débitaient leur éloquence emphatique, menteuse et vénale ; c’étaient les Petit-Jean et les Chicaneau du temps. Mais aussitôt après commence l’énumération de leurs misères.
De nos jours les avocats sont moins à plaindre; et il ne serait plus aussi facile à un Lacerna, ou, en d'autres termes, à un jockey enrichi, de balancer la fortune de cent d’entre eux. D’autre part, si, nouveaux Ajax, ils consentent devant une cour d’assises quelconque à déployer, quand il s’agit de la liberté d’un homme, tontes les ressources de leur éloquence pour émouvoir quelque brave juré de campagne, le descendant en droite ligne, à ce qu'il semble, du bubulcus des tribus rustiques mêlé jadis aux juges romains ', ils ne se contenteraient pas aussi facilement que leurs confrères de la décadence romaine, et on ne saurait les en blâmer, d’un panier de vivres plus ou moins avariés, ni de palmes vertes, en guise d’honoraires’. S’ils plaident, il leur
1 Les tribus urbaines et les tribus rustiques, réunies au nombre de trente-cinq, fournissaient chacune trois membres ou trois juges aux tribunaux du temps. Ces juges étaient appelés centumvirs. Il pouvait, il devait se trouver parmi eux plus d'un rustre peu habitue aux finesses de langage des avocats et médiocrement au courant de la jurisprudence en usage. Voy. Sénèque, Controv., II, 9. — Quintilien, Instit. oral., IV, 2, § 45.
5 Horace (Sal. III, v, 43 sqq.) et Perse (111, 73 sqq.) parlent également de ces honoraires en nature à l'aide desquels les clients s'acquittaient envers leurs avocats. Mais c'est Martial qui entre à ce sujet dans les détails les plus plaisants, et sous ce rapport il mérite d'élre mis en parallèle avec Juvénal, auquel il sert de complément et de commentaire. « Les saturnales ont enrichi Sabellus. Il en est tout fier ; il ne croit pas, et il le dit tout haut, qu’aucun de nos avocats soit plus heureux que lui. Ce qui donne à Sabellus cet orgueil, cette forfanterie, c'est un demi-muid de farine.ee sont des fèves dépouillées, trois demi-livres d’encens et de poivre, des saucissons de Lucanie et de l'andouille du pays des Kalisques, une bouteille de Syrie pleine de moût, des figues confites dans un vase de Libye, des
faut des espèces sonnantes, quitte même, pour peu que la solvabilité do leur client leur paraisse douteuse, à se les faire compter à l’avance, à ce qu’on dit, par la famille et les amis de ce dernier. Ce n’est pas cependant que parfois aussi, et surtout dans les affaires civiles, ils n’aient à partager avec les praticiens. Les pragmalici des Romains ne portent-ils pas «aujourd'hui le nom à' avoués?
Mais plus d’une fois aussi, chez nous comme dans la Rome des Césars, l’avocat de talent, s’il n’a que son mérite, est distancé par tel ou tel confrère sinon plus éloquent, du moins plus habile que lui. Tous les détails, tous les traits qui suivent méritent d’être relevés; ils témoignent d’une rare perspicacité et d’une grande connaissance des hommes. Rien de ce qui appartient à la comédie humaine n’échappe à l’œil perçant de notre satirique.
« Quant à Émilius, on lui donnera tout ce qu’il demandera, et cependant nous avons mieux plaidé que lui; c’est qu'Émilius a dans sou vestibule un char d’airain attelé de quatre grands chevaux; de plus, il est représenté sur un cheval de bataille, prêt à lancer le javelot recourbé, l’œil oblique et tout entier au combat. C'est pour en faire autant que Pedon s’endette, et que Mathon fait banqueroute. Même sort est réservé à Tongilius, qui ne va jamais au bain sans être muni de sa grande corne de rhinocéros, et sans être accompagné d’une troupe de gens crottes qui font le désespoir des autres baigneurs. Au forum, il apparait dans une litière eolossale que portent des esclaves mèdes; et il fait mine d'acheter des esclaves, de l’argen-
oignons, des huîtres, du fromage. Un client de Picénum lui a envoyé aussi un panier d'olives; Sabellus a reçu encore une cruche de terre grossière fabriquée au tour, en plein air, par un potier espagnol et contenant sept mesures de vin de Sagoute, enfin un laticlave orné de broderies en couleurs diverses. • ( Épigr ., IV, xlvi.) Voilà qui rappelle bien les épice» que, plus tard, les plaideurs enverront à leurs juges.
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CHAPITHE VII.
terie, des vases murrhins, des villas même. Son riche vêtement en pourpre tvrienne répond de sa solvabilité. Au reste ce train de vie est loin de lui être inutile. Un manteau orné de pourpre d’améthyste fait valoir l'orateur. Tout ce monde-là se trouve bien de cette existence bruyante et de cette manière d’affleher une fortune qu’il n’a pas. Fions-nous donc à notre talent oratoire! De nos jours Cicéron lui-même ne trouverait personne qui lui donnerait deux cents sesterces si l’on ne voyait briller un anneau de prix à son doigt. Avez-vous huit esclaves, dix clients pour vous servir de cortège, une litière à votre disposition, vous attendant à quelques pas derrière vous, et des gens bien mis à vos pieds? voilà ce dont s’enquiert tout d’abord le plaideur. Paulus ne plaidait jamais sans avoir une sardoiuc louée chez l’orfévre. Aussi se faisait-il payer bien pins cher que Cossus ou Basilus. L’éloquence est incompatible avec une tunique râpée. Quand vit-on Basilus jeter aux genoux des juges une mère éploree? Son éloquence ferait merveille qu’on le trouverait encore insupportable. Va-t'en plaider en Gaule ou plutôt en Afrique, cette mère nourricière des avocats *. »
Tous, tant que nous sommes, nous avons connu cet Kmilius qui, malgré sa capacité plus que médiocre, a pourtant une si grande clientèle. C’est qu’il n’a pas seulement de la naissance, mais encore du savoir-faire, voilà pourquoi il a réussi. Mais réussir, cela n'est pas donné à toutle monde ; et combien n’en voit-on pas qui pour avoir, comme lui, cherché à enchaîner la fortune, ont subi, en s’efforçant de l'imiter, le sort de la grenouille de lu fable! L’avocat Pédon et l’avocat Mathon ont voulu jouer ce jeu dangereux, ils s’y sont ruinés. Et Tougilius s’v ruinera comme eux. Quant à ce dernier, c’est là certainement une vieille connaissance à nous tous. 11 connaît à merveille l'arl d’en imposerait crédule public. Juvénal nous eu donne un portait tracé de main de maître, à la manière de La Bruyère ou de Théophraste. Tougilius est le type du charlatan dans
les grandes affaires, tel que l’a connu la Rome de la décadence. 11 est l’aïeul du faiseur moderne ; et personne n’excelle dans la réclame comme lui. Tongilius serait encore un homme remarquable en son genre dans notre dix-neuvième siècle. A Rome Tongilius était avocat; chez nous il est de plus médecin, homme d’affaires, industriel, aspirant député, candidat à grosse dot, que sais-je encore? personnages habiles à jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux et s’efforçant grâce à une magnificence d’emprunt, de se faire attribuer une situation ou une fortune qu’ils n’ont pas. De part et d’autre le but qu’on se propose est le même • les moyens d’y atteindre seuls varient selon la différence des civilisations. Nos Tongilius modernes ne se montrent plus dans les bains publics une corne de rhinocéros à la main, leur boite à parfums sans doute, et d’un prix supérieur peut-être à l’ivoire; mais ils font grand étalage de leur personne dans les principales villes d’eaux de l’Europe, où ils remplacent le cortège crotté dont parle Juvénal par un personnel de domestiques à grande livrée. A la litière de leur devancier, portée par des esclaves mèdes, ils ont substitué l’américaine de maître, ou de louage au besoin avec cochers et grooms poudrés. On les voit également hanter les plus riches magasins, paraître chez les orfèvre-, les marchands de bronze et de tableaux, et faire des commandes qu’on leur livre sans difficulté rien que sur leur bonne mine. L’exquise élégance de leur mise a pris la place du manteau de pourpre du Mercadet romain, et l'effet produit est encore le même qu’il y a dix-huit siècles. La confiance s’acquiert, non par ies faits, mais par l’apparence. Éblouir, voilà à quoi tendent les efforts de tous les Tongilius, à quoique degré de l’échelle sociale qu’ils appartiennent. Tongilius" à