INTRODUCTION
Dans les mauvais jours de l'empire romain, il s'est rencontré deux écrivains de g*énie, diversement doués, il est vrai, mais d'une ég^ale hauteur d'àme, d'une même fermeté de cœur, et dont les œuvres, jusqu'à un certain point, se complètent réciproquement. Ces deux écrivains se sont partagée une rude mais g-lorieuse tâche; ils se sont érig'és, chacun à sa manière, selon la nature et les ressources particulières de son talent, en accusateurs et en jugées de leur siècle. L'un, Tacite, historien, homme d'État, nous a raconté, avec l'éloquente émotion qu'on sait, les hontes de l'histoire politique de son temps; l'autre, un poète celui-là, et un moraliste, Juvénal, nous en a retracé la chronique privée en traits de flamme. Gomme Tacite, Juvénal apparaît à
vj INTRODUCTION.
une époque déplorable de l'humanité, alors que Rome reg-org-e de vices, de scandales, de passions, de crimes sans nom. Une hideuse corruption avait envahi depuis long-temps tous les rang's de la société, g'rands et petits, nobles et plébéiens. Pour combattre le mal, Juvénal eut recours à l'arme maniée jadis avec tant de vig-ueur par le vieux Lucilius : lui aussi il tira du fourreau le glaive de la satire^. Ce g-laive à la main, il fît une g"uerre impitoyable, une g"uerre sans merci à tout un monde de g^ens avilis, tarés, pervers, qui avaient pullulé dans la Rome impériale de la fin du premier et du commencement du deuxième siècle ; cette Rome où étaient venues affluer des quatre coins de l'univers, selon l'énergique expression d'un contemporain, toutes les turpitudes et toutes les infamies '-.
L'œuvre de Juvénal est donc une protestation, un manifeste contre une société monstrueuse, et le poète, une sorte de tribun animé, quoiqu'on
' Ense velut stricto quotiens Lucilius ardeiis
Infremuit, rubct auditor, cui frigida mens est
Criminibus
{Sat. I, V. 165, 1G6 et 167.)
'< Lorsque l'ardent Lucilius, frémissant d'indignation, fait briller la lame de son glaive, le coupable rougit, lui dont le cœur a senti le froid du crime. »
' Tacite, ^wwa/., XV, xuv.
INTRODUCTION. vij
ait parfois soutenu le contraire, d'une sainte ardeur pour le bien, d'une haine vig'oureuse et loyale contre le mal, défendant une noble cause, celle de la morale publique, à peu près partout méconnue, partout outrag-ée.
On ne sait que très-peu de chose sur la vie de Juvénal. Deux sources cependant nous sont ouvertes où l'on peut puiser quelques éléments constitutifs d'une biogn^aphie, somme toute assez courte^ de notre poète. La première source, et celle-là est sûre, ce sont les rares passag-es de ses satires où il parle de lui-même. L'autre, beaucoup moins certaine, consiste dans quelques brèves notices sur sa vie, notices sans noms d'auteurs authentiques, dues sans doute à de vieux gTammairiens, et qui nous sont parvenues par la voie des manuscrits. Ces notices sont au nombre de sept*. Ces diverses Vitœ, pour parler comme les critiques d'outre-Rhin, sont loin de mériter, nous venons de le dire, une confiance absolue : elles paraissent toutes dériver d'une même source, c'est-à-dire d'une biographie primitive de notre poëte attribuée à Suétone. Il est possible, il est probable même que les Vitœ en question reposent sur quelques
' M. Otlo Jahn les a réunies et publiées, pour la première fois, dans sa belle et savante édition de Juvénal [Dec. Junii Juvenalis saturarum libr. V, cum scholiis veteribus, Berolini, 1851).
viij INTRODUCTION.
documents sérieux, mais on y a certainement ajouté beaucoup. Il faut dire aussi qu'elles diffèrent entre elles sur un grand nombre de faits et de détails; elles se contredisent môme formellement en bien des points, tandis qu'elles s'accordent sur d'autres. De là l'incertitude où elles ont jeté les critiques et les pbilolog-ues allemands, et de là aussi la diversité d'opinions sur certains faits de la vie du poëte. Le meilleur moyen d'arriver, à cet ég-ard, non pas à la vérité absolue, mais de s'en rapprocher le plus, sera de se baser d'abord sur celles des données biog-raphiques de ces différentes notices qui se trouvent identiquement les mêmes dans chacune d'elles.
Mais voyons d'abord ce que Juvénal nous a appris lui-même sur son compte.
Le tout se réduit à ceci : Il naquit à Aquinum, pays des Volsques*. Dans son enfance il avait suivi les écoles de gTammairiens ; celle des rhéteurs, dans sa jeunesse^. Il fut le contemporain du fameux prévaricateur Marins Prisons, condamné l'an 100 de l'ère vulg'aire^ sous Trajan ^, époque à laquelle le poëte paraît avoir été âg*é à peu près de quarante ans "*. C'est en l'an-
1 Sat. III, 319.
2 I, 14, sqq.
3 Ibid., 49, 50.
' Ibid.ylS.
INTRODUCTION. ix
née H9 qu'il composa la treizième satire ' et en l'an 127 la quinzième'. Ce qui, d'après les calculs du savant Borg'hesi ^ ferait remonter la naissance de Juvénal vers l'an 47 à peu près, et reporterait la date de sa mort après l'année 119, peut-être même après l'an 127. Juvénal aurait donc atteint l'àg'e de quatre-vingts ou tout au moins de soixante-douze ans. Il parait avoir possédé, aux environs de Tibur, un petit domaine où il aimait à mener, chaque fois qu'il
' Dans cette satire, Juvénal s'adresse à un de ses amis (v. 17), qui, sous le consulat de Fonteius, aurait été âgé de soixante ans. Or les fastes consulaires mentionnent quatre Fonteius qui ont été successivement consuls, l'un en l'an 33 avant Jésus-Christ, un autre en l'an 12 de l'ère chrétienne, un autre en 59, et le dernier, enfin, en l'année 67 de la même ère. Donc c'est le Fonteius qui fut consul l'an 59, c'est-à-dire dans la cinquième année du règne de Néron, que les critiques les plus autorisés croient avoir été celui que désigne ici le poète. Par conséquent, en ajoutant i;o à 59, on aurait la date de la composition de cette satire. (Voyez Alexandre Berg, Des Decimus Junius Juvenalis Satïren, uebersetzt und erldutert. Stuttgart, 18G3, Sat. XIII, note sur le vers 17.)
■^ Juvénal y parle du récent consulat de Juncus, niiper consule Junco (v. 27 j, lequel remplissait ses fonctions l'an 127, ainsi que l'a prouvé Clém. Cardinal!, d'après une tablette par lui trouvée el appartenant au temps d'Adrien. (Cl. Cardinali ; « Un nuovo diploma m'UUare delV imperadore Adriano, » in dissertazioni della pon-
TIFICIA ACADEMIA KOMANA Dl ABCHEOLOGIA, t. VI, Rom., 1835, 4,
p. 231), cité par M. Ed. Gasp. Jac. de Siebold,Z)ie Satiren Juvenuls mit metrischer Uebersetzimg und Erltiuterung, pages xv et xvi du chap. intitulé : Zur Lebensgeschichte des Dichters. (Leipzig, 1858.) ,
' Intorno ail' età di Giovenale, Rom., 1847.