‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 11 sur 24 · LXIII, XIII · texte numérisé non relu

LXIII, XIII

' Voici le récit de Tacite : Tpse (Xéron) per licita atque inlicUa fœdalus, nViilJlafjUU reUqiierat, qiio corntpHor acjeret, nisi paucos ])os( clies îoii ex illo contaminatoriim ijrcge cul nomcn Pythagorx fait, in modum solemnium canjiujiorum dcmipsisset. Indiclum imperalori pammeiiin; visl auspices, dos et genialis toriis et faces nuptiales : cuncta deniquc speclula quœ ctiam in fcmina nox operit.

On en est en quelque sorte honteux pour l'humanité, quand on songe que les ahominations flétries ici par Tacite et Juvénal ont pu se perpétuer à travers les siècles et que des princes chrétiens ont souillé le trône de France de quelques-unes des horreurs que Néron et quantité de ses contemporains avait imaginées dans le délire de la débauche. Je renvoie pour cela le lecteur au.\ Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, édition Laianne, p. 102 et 103,

LES HOMMES ROMAINS. Gl

prêtres mentionnés plus haut, fut le héros, quelques vers que je n'ai pas le courage de traduire. Mais nulle part peut-être ne perce plus qu'ici, à travers l'énergie du coloris et la licence de l'expression, la patriotique douleur de l'écrivain forcé par son sujet à de si horribles révélations. Je n'en veux pour preuves que sa soudaine et éloquente apostrophe à l'auteur de la race romaine, autrefois si chaste, aujourd'hui si perverse ', suivie de ce cri d'indignation mêlé d'ironie : « Laissez faire, un temps viendra où ces unions se feront au grand jour; il leur faudra une publicité officielle ^ « Et surtout ce mouvement passionné qui termine la pièce : « Que devront penser les grandes ombres, les ombres de Curius, des deux Scipions, celles de Fabricius, de Camille et de ces braves tombés à Crémère, et cette jeunesse que Cannes a moissonnée, victimes héroïques de tant de guerres; que devront elles penser chaque fois qu'elles verront paraître une ombre telle que toi? « Puri- « fions-nous! s'écrieront-elles, des torches! du soufre! « des rameaux de laurier trempés dans l'eau lustrale ! » Malheureux Romains ! c'est donc à ce degré d'opprobre qu'il nous a fallu descendre ^ ! »

Voilà des accents sortis du cœur. Ils rappellent Tacite et le Dante. Jean- Jacques Rousseau, dans sa fameuse apostrophe à Fabricius, s'en est peut-être inspiré. Qui donc, après les avoir entendus, oserait suspecter la sincérité de Juvénal? Sa grande âme de

^ ... Liceat modo vivere; fient.

Fient ista palam, cupient et in acta referri.

(V. 135 et 130.)

vieux Romain, de Romain austère, n'y respire-t-elle pas tout entière *?

La deuxième satire nous peint, d'une manière générale, la dépravation des hommes du temps ; et c'est par groupes, en quelque sorte, et en public, après tout, — témoin les fêtes de la bonne déesse, — qu'on les voit se livrer au vice infâme que Ton sait.

Juvénal^ dans sa neuvième satire^ qu'on peut intituler Nœvolus, est revenu sur ce triste sujet, preuve évidente de l'universalité du mal. Ici il s'agit plutôt de faits isolés, individuels, se pratiquant dans l'ombre de la vie privée ; mais quelle lumière ils jettent

' Je regarde avec M. Ribbeck comme apocryphes, et par conséquent je n'en rends pas compte, les six vers (143-149) où, après avoir signalé l'union épouvantable de Gracchus, on flétrit le même personnage pour s'être donné en spectacle dans une arène de gladiateurs. M. Ribbeck {Der echtc und der nnechte Juvcnal, p. 104 et 105) fait remarquer avec raison combien il est peu vraisemblable qu'après la peinture pleine de verve et d'ironie que l'on sait, il y ail eu place encore pour des vers d'un style d'ailleurs déplorable et sans rapport aucun avec ce qui précède; Juvénal ne pouvait pas avancer qu'un noble qui se faisait gladiateur dépassait en horreur le prêtre de Mars adonné à des vices effrayants et engagé dans les liens d'une union contre nature. M. Ribbeck, textes en main, établit, avec beaucoup de vraisemblance, que le passage en question ne peut être qu'une copie maladroite d'un très-beau passage de la huitième satire, où il est en effet question d'un Gracchus qui a oublié sa dignité de noble jusqu'à se faire gladiateur. C'est le nom de Gracchus, souvent répété dans la deuxième satire, qui, selon le philologue aile mand, aurait donné lieu à cet insipide plagiat.

' Sal. IX.

encore sur les mœurs du temps! et que d'esprit et d'art récrivain déploie dans la manière dont il décrit et présente des choses si hideuses en elles-mêmes! « Il « faut fermer les yeux, dit un commentateur allemand « de notre poëte, sur ce qui fait l'objet de cette satire, « et ne se préoccuper que de la manière dont le sujet « est traité. Cette satire peut être rangée parmi les plus « obscènes, et néanmoins, quelques traits exceptés, on « peut la lire avec moins de scrupules que maints pasce sages d'Horace, de Martial, de Catulle ou de la Bi- « ble... Le poëte y prend tout simplement les choses « parleur côté risible et méprisable '. »

Cette remarque est très-juste. Il est certain que nulle partie satirique n'a déployé plus à.' humour et de malicieuse ironie que dans cette pièce, soit qu'il donne la parole àNœvolus, soit qu'il lui réplique à sa façon; car la satire tout entière est écrite sous forme de dialogue.

CeNiTevolus est en effet le triste héros de la pièce; c'est un type honteux du temps. Aussi pauvre que dépourvu de sens moral, il fait du vice dont il s'agit sa profession, son gagne-pain. Il a ses clients, ou plutôt son client. Par une apostrophe soudaine, pleine de vivacité et de traits mordants, Juvénal, qui est censé voir passer Nœvolus dans la rue et le connaître, l'arrête et le fait poser devant nous : D'où lui vient cet air soucieux et sombre? Le voilà tout changé. Qu'est devenue sa gaieté d'autrefois? pourquoi ce visage pâle, cet air négligé? Son front semble révéler les tourments secrets de son âme.

Et voici que notre homme choisit aussitôt son interlocuteur pour confident. Il le met au courant de ses misères, de sa détresse. Il y a là des révélations passa-

' Ileiufich, Salirœ Juvcnalis cum commentar . , t. II, p. 353 {Bonnx, 1839^

blement curieuses; c'est tout un chapitre à ajouter à l'histoire des ma-urs privées du temps. Na^vohis envie naïvement le sort d'un grand nombre de ses semblables, à qui leur honnête métier a rapporté gros. Mais à lui, que lui en revient-il? De temps à autre quelque cape grossière, d'une laine épaisse, pour ménager sa toge, ou une pièce d'argent de bas aloi; les débauchés à qui il a affaire sont tous des ladres, toujours prêts à rappeler, à supputer leurs moindres dons, à économiser sur la passion qui les ronge', oubliant trop facilement que leur personne n'a précisément rien de commun en fait de beauté et de jeunesse avec celle de l'échanson des dieux. Donc, de compensation, il n'y en a pas. Puis, après quelques détails d'une crudité atroce, et qu'il est impossible de citer, voire même d'indiquer, on a celte vive et éloquente apostrophe à son riche et avare protecteur :

« iMoiueau lascif, à qui réserves-tu tant de coteaux, tant de plaines que tu possèdes eu Apulie, des prairies si vastes qu'elles fatigueraient le vol d'un milan? Le territoire de Trifolium, la montagne qui domine Cumes et le Gaurus aux flancs caverneux te fournissent leurs raisins. Qui possède plus de jarres de vins bouchées avec la poix et mises de côté pour un avenir lointain ? Aurait-ce donc été une si grande affaire que de donner quehiues arpents à ton client aux abois? Le prêtre de Cybèle aux bruyantes cymbales, ton ami, a-t-il donc plus que moi mérité qu'on lui léguât ce jeune esclave rustique, sa mère et leur chaumière, et le petit chien qui folâtre avec eux ? « Impertinent, me répond-on, « tu m'assommes avec tes demandes. -> Mais j'ai mon loyer à payer, et il me crie : Demande... il me faut acheter un second esclave, un seul ne me suffit pas; je serai forcé de les nourrir tous les deux, et que faire quand la bise soufflera.^ Que dire à mes esclaves sans souliers et sans tunique quand l'aquilon sifflera en

Jam nec morbo clonare parali.

'Sal. IX, 40.)

LES HOMMES ROMAINS. Gh

décembre? Leur dirai-je : Patientez et attendez le retour des cigales ' ? «

Quelque indigne que soit le personnage de Nœvolus, on éprouve pour ce malheureux, à qui son triste métier ne rapporte même pas de quoi payer son loyer, une sorte de pitié hésitante, comme celle qu'on ressent pour une certaine classe de femmes perdues; et, du protecteur et du protégé, le plus méprisable, c'est encore le premier dont les penchants hideux ne sont égalés que par sa ladrerie et son égoïsme. Ils devaient être nombreux, au temps de Juvénal, ces propriétaires d'immenses domaines, enterres, en vignobles, en prés, vivant dans l'abondance et le luxe, mais refusant souvent le nécessaire à l'objet de leurs détestables passions. Je ne voudrais pas affirmer que de nos jours, où ont à peu près disparu, Dieu merci, les mœurs que flétrit ici Juvénal, il ne se rencontre plus de ces vieillards opulents, lubriques et avares, prêts à marchander à la malheureuse que la faim aura jetée sur leur chemin et dont ils abusent les quelques écus indispensables à l'extinction d'une dette criarde ou à l'entretien de l'unique servante qu'elle peut avoir. On ne sait que trop ce dont l'avarice est capable.

Veut-on maintenant un autre signe du temps? Une nouvelle révélation de Nœvolus va nous l'indiquer. La vie conjugale et de famille était tombée si bas que, pour échapper aux rigueurs d'une certaine loi qui enlevait le droit d'hériter aux légataires privés de postérité ', on avait recours à de honteux manèges. D'indignes maris fermaient les yeux sur les faits et gestes de

' La loi Pnppia-Poppœa.

certains amis de la maison, se fiant à la mystérieuse activité de ces derniers pour ne pas tomber sous le coup de la loi en question.

Nsevolus, sorte d'ignoble Janus bumain à double face, reproche à son ingrat patron ce nouveau service qu'il lui a rendu, et qu'il lui rend tous les jours encore, sans en être mieux récompensé que pour les autres. Tout cela est rappelé en des termes spirituellement cyniques, mais ne comportant pas la traduction ^ Par la voix de Nœvolus, qui la révèle, le satirique flagelle cette nouvelle honte de son temps.

S'il fallait s'en rapporter, chez nous, au roman contemporain qui a la prétention d'être le miroir oii se reflètent les mœurs et les vices de la société, les hideuses connivences maritales dont nous venons de parler n'auraient pas pleinement disparu avec l'empire romain. A en croire l'auteur de la Comédie Jmmaine, la peur de voir lui échapper la dot de sa femme dans le cas oii elle viendrait à mourir sans héritiers directs, aurait poussé plus d'un mari de nos jours, descendant en droite ligne de ceux dont nous parle Juvénal, à s'assurer^, c'està-dire à se créer, sans trop de scrupules et moyennant une louable tolérance, une famille factice, et à sacrifier de la sorte son honneur à sa cupidité. Balzac nous introduit dans plus d'un intérieur où les choses se passent à peu près de la même façon que dans le ménage où figure Na3volus. Et je ne sache pas de commentaire plus éloquent et plus triste à la fois du passage qui vient de nous occuper que certains chapitres des Petites Misèi^es conjugales^ des Parents pauvres ou de la Physiologie du mariage.

^ En Auvergne, dit-on, les paysans, pères de famille, appellent cela s'assurer.

Après son horrible confidence, qui est à elle seule tout un tableau de mœurs, Nœvolus supplie son prétendu interlocuteur de lui garder le secret, par ce motif que si de telles révélations venaient jamais à l'oreille de son client, ou pour mieux dire de son patron, c'en serait fait de Nœvolus.

Cette crainte , qu'on explique encore longuement , ne se comprend que trop. Tenir en sa main le crime ou les turpitudes d'un homme puissant, lors même qu'on en est le complice, est toujours chose dangereuse, surtout pour un pauvre diable ; c'est se trouver sous la menace continuelle d'une épée de Damoclès. Juvénal n'entend nullement s'engager à la discrétion. Il se moque de la naïveté et de la simplicité de Nœvolus, qui a pu un instant s'imaginer que des horreurs comme celles dont il s'agit pouvaient rester cachées dans la maison d'un riche, où, selon le proverbe, les murs mêmes ont des oreilles et des yeux. De là cette réponse dédaigneuse, ironique, pleine de vérité, comme aussi de curieux traits de mœurs :

« O Corijdon, Conjdon! penscs-tu qu'il puisse y avoii' quelque chose de secret chez un riclie? ÎMettons que ses esclaves se taisent, ses chevaux, son chien, ses portes, ses murs de niarhre même prendraient la parole pour le dénoncer. Feinie portes et fenêtres, bouche toutes les fentes avec de la toile, éteins les lumières, renvoie tout le monde, qu'il n'ait même personne auprès de lui; néanmoins, ce qu'il faisait cette nuit, le coq n'aura pas chanté deux fois, que déjà le cabaretier du coin le saura liien avant le point du jour; il le saura avec toutes les broderies qu'y auront ajoutées l'esclave copiste, les chefs de cuisine et les écuyers tranchants. Quels sont les crimes qu'ils se font faute d'attribuer à leur maître quand ils veulent se venger par des dabaudages des étrivières reçues ? Eu plein carrefour même tu trouveras des ivrognes qui, d'une voix avinée, que tu le veuilles ou non, te fatigueront les oreilles de ce déplaisant récit. C'est à ces gens-là qu'il faut demander le secret que tu me conjurais

de garder; c'est ou\ qu'il faut prier de se laire; mais sois convaincu qu'ils trouvent plus de plaisir à trahir un secret qu'à boire du falerne volé, à en boire autant qu'en buvait Sauleia sacrifiant pour le peuple ^ »

Quelqtie puissant, quelque riche que l'on soit, on ne saurait dérober un acte quelconque de la vie privée à la malignité ni à l'indiscrétion des gens de la maison, surtout si, comme dans le cas présent, cet acte est condamnable au premier chef. La valetaille a toujours été la même. L'ennemi, c'est le maître; se venger des étrivières reçues ou des humiliations supportées, sera toujours le plaisir le plus doux. Nos maîtres d'hôtel et nos valets de pied valent bien, sous le rapport de l'indiscrétion, les carptores et les archimagiri des Romains; et chez nous, l'esclave copiste ou le Uhrarius est souvent remplacé avec avantage par Thomme d'affaires ou le secrétaire particulier de la maison, ou bien encore et surtout par quelque membre de Thonorable corporation des portiers^ propagateurs actifs, comme chacun sait, de tous les biuits mystérieux, de tous les commérages du logis; ils les colportent charitablement comme les domestiques des grandes maisons romaines au temps de notre satirique et avec force enjolivements et commentaires chez le marchand de vin du coin, le cmipo de Juvénal; et il aura, lui aussi, la primeur de toutes les rumeurs malveillantes, vraies ou fausses. Tous ces gens-là, aujourd'hin encore, quel que soit leur faible pour telle dive bouteille de grand cru dérobée à leur maître, préféreront cent fois pourtant, à l'instar de leurs aïeux du premier siècle de l'empire, le plaisir de savourer à petite gorgée quelque cancan bien compromettant pour l'honneur et la considération de

LES HOMMES ROMAINS. cn

celai qu'ils servent. Aussi rien de plus moral ni de plus sensé à la fois que la conclusion du poëte ; c'est une maxime de la vie pratique applicable en tout temps et en tout pays : « Il faut vivre d'une manière irréprochable pour mille et mille raisons; mais surtout pour pouvoir mépriser les propos des domestiques. Le maître qui consent à dépendre de ceux qu'il nourrit de son pain et paye de son argent est encore plus misérable qu'eux \ ))

Nœvolus reconnaît ce qu'il y a de sage dans les paroles de son interlocuteur. Mais pour ce qui le regarde en particulier, et vu la triste situation où il est réduit, il aimerait mieux un conseil plus pratique; car enfin la vie passe vite et la vieillesse arrive sans que l'on y pense. Encore une fois que doit-il faire? quel parti prendre ?

Juvénal connaît trop notre homme pour essayer de le convertir. Il sent bien que Nœvolus est trop enfoncé dans le bourbier du vice, que sa nature est trop dégradée pour qu'on puisse jamais songer à le corriger. Le satirique offre à Nœvolus des consolations dignes de Nœvolus ; il lui ouvre par conséquent des perspectives bien faites pour séduire un homme de cette espèce. Il

' V. 118, 119, 122 et 123. Je siippiinie ici, comme formant une insupportable tautologie, les vers 120 121, que Jahn avec raison a mis entre crochets :

l'rœcipuc cave sis (ou encore caimis) ut Imgiias riiancipiurum Contemnas, îiani lingita mali pars pcssima servi. ^

Mais c'est bien à tort, selon nous, que M. Ribbeck retranche encore comme étant interpoles les quatre derniers vers du morceau que nous venons de citer {Der cchtc iind der uncchteJttrcnal, p. 112); c'est procéder d'une manière trop radicale. Ils ne sont pas sans doute d'une latinité parfaite mais cela n'est pas une raison suftisanle pour conclure à leur uon-authentieilé.

est en effet des \ices si ignobles qu'ils ne peuvent pas exciter l'indignation du moraliste ; ils ont tout au plus droit à ses dédains et à ses railleries. De là cette réplique du poëte, quelque peu verte dans son expression et ses détails, mais d'un grand effet moral, selon nous; elle en dit plus long sur les mœurs déplorables que l'on flétrit ici que les tirades les plus étendues ; «Calme-toi, Nœvolus, les gens de ton espèce trouveront toujours des amis complaisants, tant que les sept collines seront debout. Rome est le rendez-vous où accourent de toutes parts en voiture et en bateau tous les efféminés qui se grattent la tète avec un seul doigta Tes affaires iront mieux dans l'avenir. Tu n'as pour cela qu'à mâcher des herbes stimulantes '. »

Le dernier mot reste à Nœvolus. L'avis qu'on lui donne ne lui sourit qu'à moitié; s'abandonner au vice qui est son gagne-pain, il ne demande pas mieux ; mais à la condition pourtant que ce vice lui procurera l' aisance ; et le voici qui forme des vœux avec une naïve impertinence et rêve un intérieur et une sorte de train de maison qui serait le résultat de son honnête industrie. Pourquoi ne lui serait-il pas donné aussi bien qu'à tant d'autres de ses pareils de devenir l'heureux possesseur de vingt mille sesterces placés sur de bons gages, d'avoir deux vigoureux esclaves attachés au service de sa personne pour se faire porter en litière dans les rues de Rome? Il voudrait bien aussi de l'argenterie, des tableaux et autres objets d'art, que sais-je encore?

Les rentes, les hôtels, les équipages et les laquais de

1 Ce geste habituel à Jules César passait à Rome pour être un des signes caractéristiques des débauchés.

nos héroïnes du demi-monde, quelque scandaleux que cela nous paraisse, et à bon droit, accusent pourtant une perversité moins grande dans les mœurs de nos jours qu'un Nœvolus enrichi par son dégoûtant métier, qui donne, à lui seul, la mesure de la dépravation de l'époque.

Hypocrites et infâmes, voilà donc, pour nous résumer, ce qu'étaient la plupart des hommes du temps. Tout en accordant qu'un des caractères de la satire soit de grossir les choses et de charger les couleurs, il est impossible de nier ce qu'il y a de vrai dans le fond des peintures de notre satirique. Les accusations contre son siècle, les historiens, les poètes et les littérateurs du temps les confirment pleinement^ unanimement.

Les femmes de la même époque valaient-elles mieux que les hommes? C'est un point sur lequel Juvénal va nous édifier dans le chapitre qui suit.

lies femmes romaines

Cetle satire est la composition la plus vaste et aussi la plus piquante que nous ait laissée Juvénal. On chercherait en vain, tant chez les anciens que chez les modernes, dans le même genre de littérature, un morceau de poésie comparable à celui-ci pour la simplicité du plan , la force du sarcasme, l'abondance et la variété des détails. Sous prétexte de détourner du mariage son ami Posthumus , un vieux garçon passablement libertin -, il lui dépeint les mœurs des femmes de son temps ; et il fait passer sous ses yeux toute une série de types tantôt plaisants et ridicules, tantôt odieux et effrayants. Ces types représentent, par conséquent, les uns de simples faiblesses ou de légers défauts, les autres des vices abominables et des crimes, ceux-ci particuliers aux Romains de Tépoque, ceux-là inhérents à la nature de la femme en général, à quelque pays, à quelque nation qu'elle appartienne, — une distinction qu'il est important d'établir. De là des peintures à la fois morales et historiques qui dénotent chez le poëte autant de profondeur que de véracité. Tantôt, en effet, il se montre connaisseur et observateur sagace du cœur hu-

• Sat. VI.

* Yoy. V. 42-45.

main, tantôt historien inexorable d'extravagances, de débordements sans nom, et toujours d'autant plus digne de foi que, malgré les tendances naturelles de la satire à charger les touches pour produire du relief, il n'avance rien, somme toute, nous ne saurions trop le répéter, que ne signalent et ne confirment aussi Tacite, Suétone, Martial, ces trois peintres "véridiques de la corruption romaine.

Est-ce à dire que cette satire soit exempte de défauts? Loin de là. On est en droit d'adresser plus d'un reproche à son auteur. On rencontre dans cette curieuse et puissante composition beaucoup trop de passages, je ne dirai pas seulement hardis et licencieux, mais obscènes et qui font le triste pendant de maints endroits de la deuxième et de la neuvième satire. Ces crudités ne choquaient pas les anciens, nous l'avons déjà plus d'une fois constaté, et tout à l'heure nous aurons occasion de revenir sur le même point, mais le lecteur moderne s'en alarme, lui, et à juste titre.

Quant au plan de la satire dont nous avons signalé et loué plus haut la simplicité, il laisse néanmoins à désirer ; il manque d'art et n'a pas dû coûter beaucoup d'efforts au poëte; car il consiste en une série de portraits de fennues vicieuses à divers titres, portraits se succédant les uns aux autres sans transition, sans choix, sans méthode, et qui se distinguent seulement, et c'est beaucoup sans doute, parla vigueur du trait et la vivacité des couleurs. Il semble qu'ils soient moins le fruit d'une étude péniblement élaborée que le résultat d'une brillante improvisation, une de ces improvisations de génie qui faisaient naître parfois des chefs-d'œuvre sous la plume de Molière ou de Shakspeare.

Ce n'est pas tout : la sixième satire donne lieu à une

autre critique encore. Pourquoi, par exemple, faut-il t|ue le poëte, par la crainte mal entendue de diminuer l'intérêt de son sujet, ait commis ici une véritable injustice en omettant de nous parler des femmes vertueuses de son temps? Quelque corrompu que soit un siècle, il ne l'est pourtant jamais au point de ne pouvoir offrir quelque bon exemple à citer à côté de la dépravation générale. L'histoire, aussi bien qu'un grand nombre d'inscriptions recueillies sur des tombeaux ' , atteste que le premier et le deuxième siècle de l'empire avaient produit dans les classes supérieures, comme dans les classes moyennes de la société, des femmes dignes de tous nos respects; véritables modèles d'épouses, de filles et de mères, et ne le cédant aux Romaines du vieux temps ni en fidélité, ni en modestie, ni en chasteté ^ En opposant quelques-unes de ces femmes, l'honneur de leur sexe, au grand nombre de celles qui se signalaient alors par leur dépravation, le poëte, par ce contraste aussi consolant qu'il eût été équitable, aurait échappé au soupçon qu'on a fait quelquefois peser sur lui, bien à tort selon nous % d'avoir été l'ennemi systématique des femmes et de n'avoir écrit cette satire que pour donner un libre cours à sa haine. Voilà les défauts que le critique a le droit et le devoir de relever dans la pièce qui va nous occuper ; mais ces défauts sont effacés et amplement rachetés par les nombreuses qualités de cette satire magnifique, d'un souffle si puissant, d'une vigueur, d'un éclat, d'une

' Voyez M. Friedlànder : Darstelhmgen mis der Sittengeschichte Roms, etc., t. II, p. 303.

2 Voyez Tacite, Au)i.,XY, lxiv ; XXI, x sq. ; XVI, xxx, xxxiv. — Pline, EpisL, III, xvi.

3 M. de Siébold réfute victorieusemeut celte accusation {Sa(. VI, Einleitung, ouvrage cité).

LES FEMMES ROMAINES. Ih

verve incomparables, d'un style magistral, atteignant le plus souvent à des beautés de premier ordre, inspirées, malgré quelques hyperboles inhérentes au genre, par cette sainte indignation qui partout met la plume à la main du poëte.

Avant d'entamer son terrible sujet, Juvénal jette un regard en arrière, et cherche à se représenter, pour nous les peindre d'abord, la simplicité et l'innocence des premiers hommes. Il y a là une fraîcheur de couleurs, une vérité de sentiments et d'expressions, qui font songer à certains tableaux de Lucrèce * et de Jean- Jacques Rousseau ^ Voici ce grave et sévère début, qui forme, avec tout ce qui suivra, un éloquent contraste :

« Je crois fermement que la chasteté habita jadis le monde sous le règne de Saturne, qu'on l'y vit longtemps lorsque les froides cavernes servaient d'abri commun au foyer, aux dieux Lares, aux pasteurs et aux troupeaux; que l'épouse, errant sur les montagnes, étendait pour son compagnon un lit de feuillagis et d'herbes couvert de la peau des bêtes féroces, leurs voisines. Cette femme-là, vous ne lui resseniblez guère, ô Cynthia-\ ni vous non plus, Lesbie'', dont les yeux se ternirent à pleurer la mort d'un moineau. Plus sauvoge que son mari, qui près d'elle se gorgeait de glands, elle abreuvait à ses mamelles gonllées ses Qls déjà robustes. Dans cette enfance du monde et sous un ciel récemment créé, ils vivaient autrement que nous, ces honmies qui pour naître avaient brisé l'écorce des chênes, ou qui, pétris d'argile, n'avaient eu ni père ni mère 5. »

Mais depuis que s'est-il passé? Le monde s'est de

' Voyez sa ravissante peinture des premiers teinpj de l'humauilé. De Rer. naiur., v. 905-1026.

2 Voy. surtout le fameux morceau sur la formation des sociétés dans le Discours sur l'inégalité des condilions.

3 Aimée du poëte Properce.

■' iMaUresse de Catulle. Conf. CatulL, I. III, xvni. ^ .Sa^. VI, v. 1-21.

plus en plus dépravé, A l'âge d'or ont succédé Tâge d'argent, l'âge de fer, l'âge d'airain. Rome, capitale du monde, succombe sous la corruption.

Et, s'adressant à son ami Posthumus, le poëte lui demande si c'est en pareil temps qu'il songe à se marier? Se marier ! mais mieux vaudrait se pendre ou se noyer; se marier! quand les femmes honnêtes et pures sont si rares, quand dans les provinces, et même au sein des campagnes, elles ne sont pas moins perverties qu'à Rome. Où trouver une femme que l'on puisse aimer sans crainte? Que Posthumus se donne seulement la peine d'entrer dans un théâtre ou quelque autre lieu public, partout oii l'on chante, où l'on danse, où se joue la tragédie, la comédie, la pantomime, et il trouvera les gradins garnis de spectatrices qui n'ont d'yeux et d'oreilles que pour tous ces histrions, célèbres ou obscurs, dont elles ont fait ou sont prêtes à faire leurs amants. Les grandes dames se donnent aux chanteuj's ou aux tragédiens, les petites bourgeoises recherchent des acteurs plus humbles, ceux qui figurent dans les atellanes ou dans les cirques. Yoilà les hommes à qui l'on s'attache de préférence. Pour plaire aux élégantes et aux célébrités du jour, il faut être le chanteur Chrysogonc, le joueur de flûte Ambrosius, le joueur de lyre Échion, le mime Urbicus ou Bathylle, ou bien encore le gladiateur Euryalus. Faut-il donc s'empresser de s'engager dans les liens du mariage pour avoir le plaisir de donner son nom au rejeton de quelqu'un de ces héros des planches et de l'arène '?

Yoilà certes une manière vive et spirituelle d'entrer dans son sujet. Et tout de suite, pour conhrmer ce

Conf., V. CO-82.

qu'il avance, le satirique nous raconte l'histoire scandaleuse d'une grande dame de l'époque, mariée à un sénateur, et qui s'était fait enlever par un gladiateur. Le récit de cet enlèvement, qui sert en quelque sorte d'exorde au réquisitoire lancé par le poëte contre les femmes contemporaines, est plein de malice et d'esprit. On suit le couple amoureux dans toutes ses pérégrinations, sur terre et sur mer. ilippia, c'est le nom de la grande dame, agit comme ses semblables de tous les temps, — et le nôtre aussi a ses Hippia; — elle oublie pour celui qui a su la charmer tout ce qui d'ordinaire retient le cœur d'une femme; elle ne donne un regret ni à ses sœui's, ni à son mari, ni à ses enfants. Née dans l'opulence, elle supporte sans sourciller, elle, la sybarite d'autrefois, les mille et mille privations inhérentes aux voyages. « Elle affronte avec intrépidité la mer de Toscane et les ondes mugissantes de celle d'Ionie ; elle reste inébranlable au milieu de toutes ces mers qu'il lui faut franchir. Ah! si elles doivent s'exposer pour une cause honnête et légitime, c'est alors que la terreur glace les femmes, que leurs genoux tremblent et fléchissent. Elles n'ont du courage que lorsqu'il s'agit de se déshonorer. Lorsqu'un mari l'exige, oh! alors, combien il est dur de s'embarquer! L'odeur de la seutine incommode ; la mer donne des nausées. Un mari, on vomira sans façon sur lui; avec un galant, c'est différent, on dîne de bon appétit, et, au milieu des matelots, on circule sur le pont, on prend plaisir à manier les rudes cordages ' . »

Le théâtre et le roman moderne, s'ils avaient à repi'ésenter une situation de ce genre, — et ce ne sont pas

précisément les exemples de ces sortes d'enlèvement qui manquent dans notre grand monde comme dans la haute bourgeoisie, — ne désavoueraient pas ces détails si vrais et si comiques sur la différence de conduite que tient une Ilippia, selon qu'elle voyage avec un mari ou un amant. Le sans-gêne est toujours réservé au mari; les bonnes grâces, on ne les prodigue qu'à son heureux rival. Avec le mari tout déplaît, tout sourit avec l'amant.

Mais le dernier trait du tableau vaut son pesant d'or; le gladiateur, à qui s'est donnée notre grande dame romaine, vous pensez, sans doute, qu'il a dû la séduire et la fasciner par la beauté et les charmes de sa personne? Détrompez-vous : il était vieux et laid, «mais c'était un gladiateur; si Sergius eût renoncé à sa profession, il n'eût plus été pour elle, et encore, qu'un autre mari : c'est le fer qu'elles aiment. Ferrum est quod amant^ . »

Les femmes ont toujours été ainsi faites ; c'est l'étrange, l'extraordinaire, l'inusité qui les séduit. Le caprice chez la femme se constate mais ne se discute pas. Écoutez La Bruyère sur ce chapitre : « A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n'y a personne qui ne doute que ce soit un héros qui doit la charmer un jour. Son choix est fait. C'est un petit monstre qui manque d'esprit ". »

Mais qu'est-ce cjue l'exemple dllippia, quelque condamnable qu'elle soit au point de vue de la dépravation des mœurs, à côté de la conduite ignoblement scandaleuse qu'une femme appartenant au rang le plus élevé de la société romaine n'avait pas craint d'étaler, il y a

^ La Bruyère, des Fcmines.

quelques années à peine, aux yeux de l'univers stupéfait? Il ne s'agit plus ici de la femme d'un sénateur seulement, abandonnant sa famille pour un Sergius, mais de l'épouse d'un César, transformée tout simplement en une prostituée des rues.

Tacite \ Suétone ", Dion Cassius ^, nous ont tour à tour raconté les déportements de Messaline dont le nom est devenu synonyme de luxure, mais aucun de ces trois historiens n'a égalé le tableau immortel qu'en a tracé notre poëte. On lui pardonne volontiers la crudité de certains détails, l'audace inouïe de quelques expressions, en faveur de ce que l'on peut appeler les terribles beautés de l'ensemble. Voyez Messaline, aussitôt que l'empereur Claude son époux est endormi , courant changer, affublée d'un déguisement qui la rende méconnaissable, contre la couche des Césars le grabat des mauvais lieux; et là, pour assouvir ses instincts sans pareils, là, les seins soutenus par une bandelette d'or, s'abandonnant à qui la veut, elle, la femme de César et la mère du noble Britannicus, et ne se retirant qu'à regret, la dernière, toute brûlante encore du feu de ses détestables passions, et revenant, les yeux éteints et enfumée par la lumière infecte de la lampe qui a éclairé ses débauches, porter jusque sur l'oreiller de Claude les odeurs de la sentine qu'elle vient de quitter : tout cela forme une peinture qui se grave d'elle-même dans l'imagination du lecteur et qu'on n'oublie plus \

* Ann., XI, 12, 26, 27, 31.

2 Claude, 26, 29.

^ LX, XIV, seq.

* Quid privala doimis, quid fecerit Hippia, curas? Kespice rivales Divorum; Claudius audi

Quœ tulerit. Dormire virum quùm senserat iixor, Ausa Palatino tegetem prxferre cubill,

C'est par le tableau des désordres d'Hippia et de Messaline que s'ouvre en quelque sorte la satire; c'en est le début éloquent. Le satirique se maintiendra à cette hauteur jusqu'au bout. Ce n'est pas lui qui manquera jamais d'haleine. Il va donc poursuivre son sujet, qu'il a si heureusement et si vigoureusement attaqué, et il nous fera faire connaissance avec tout un monde de femmes vicieuses et qui le sont à des titres divers. De là, dans tout ce qui suit, une grande variété

Sumere nocluvnos merci rlx Augusta cuciiUos, Linquebat, comité uncilla non ampUus rma. Et nifjrum Jlavo crincni abscondentc galcro, InlravU calïdiun velcrl centone lupanar, El cellam vacuam alquc suam : lune niida papilUs Conslililauratis, litulum mcnlila Lyciscœ ; Ostcndilque luiun, gêner ose Brllaunice, vcnlrem. Mox, Icnone suas jam dimillcnte puellas, Trislis abit ; et , qtiod potuit, lamen nllhna cellam Clausil, adhuc ardens rigidw lenligine vulva ; Obscuriscjue genis turpis, fumoque lucernas Fœda, lupanaris tulit ad pulvinar odorem.

Je retrauclie avec Hermann et M. Rihbeck, comme étant évidemment interpolés, les vers 125, 126 et 130, à qui leur obscénité même a malheureusement donné une triste popularité.

On a traduit, imité bien des fois ce passage et souvent avec un incontestable talent. M. de Fontanes, entre autres, en adonné une traduction en vers français, qui a lonixti-mps circulé sous le nom de l'académicien Tiiomas. Mais M. Sainte-Beuve constate {article Fontanes, Portraits litléraires) qu'elle est réellement de Fontanes. Nous la mettrons donc sous l'es yeux du lecteur :

Quand de Claude assoupi la nuit ferme les yeux, D'un obscur vêtement sa femme enveloppée. Seule avec une esclave, et dans l'ombre échappée, Préfère à ce palais tout plein de ses aïeux Des plus viles Plirynés le repaire odieux. Pour y mieux avilir le sang qu'elle profane Elle emprunte à dessein un nom de courtisane : Son nom est Lycisca. Ces exécrables murs, La lampe suspendue à leurs dômes obscurs,

de tons et de coideurs, le tout rehaussé d'un talent d'observation philosophique qui ne se démentira jamais.

Après avoir dit un mot seulement d'une certaine classe de femmes qui spéculent sur l'avarice de leurs maris pour en obtenir, moyennant une grosse dot, le droit de vivre comme elles l'entendent', il passe immédiatement à la fantasque. Jeune et belle, elle est en général exclusivement aimée pour sa figure; elle le sait et elle cherchera d'autant plus à tirer parti d'un pouvoir qui ne pourra être qu'éphémère ; car, une fois que les rides seront venues, on ne se fera pas scrupule de la délaisser. Mais en attendant elle dominera dans la maisun et saura satisfaire tous ses caprices. Voyez : Bibula exige de son mari Sertorius le possible et l'impossible : il lui faut des moutons avec leurs pâtres, des vignes aux superbes raisins, et cela dans le cru de Falerne. Elle entend avoir également des bandes entières d'esclaves.

Des plusaffieux pUiisirs la place oiic )r rccenlo, nien ne peul répriiiii.T Puideiir (|ui la louniieiite. Un lit dur et grossier charme plus ses regards Que l'oreiller de pourpre où dorineiu li's Césars. Tous ceux que dans cet antre appelle la nuit sombre, Son regard les invite et n'en craint pas le nombre : Son sein nu, haletant, que cache un réseau d'or, Les défie, et triomphe, et les défie encor. C'est là que, dévouée à d'infâmes caresses, Des muletiers de Rome épuisant les tendresses, Koble Britannicus, sur un Ut effronté.

Elle étale à leurs yeux les Qancs qui i"ont porté. L'aurore enfin paraît, et sa main adultère Des faveurs de la nuit réclame le salaire. Elle quitte à regret ces immondes parvis ; Ses sens sont fatigués, mais non pas assouvis. Elle rentre au palais, hideuse, échevelée : Elle rentre; et l'odeur autour d'elle exhalée Va sous le dais sacré du lit des empei eurs Ré\éler de sa nuit les lubriques fureurs.

Le voisin a-t-ii quelque chose qu'elle ne possède pas, elle; vite il faut qu'on le lui procure. En plein hiver, alors que la mer n'est pas tenable, son mari doit partir ponr lui rapporter de superbes coupes de cristal, des vases précieux, des diamants. Il y a de par le monde un certain diamant célèbre, jadis porté par Bérénice,, sœur et amante incestueuse du roi des Juifs Agrippa: c'est celui-là qu'il lui faut '.

Yoilà des traits de caractère bien accusés et qui se retrouvent en tout temps. Nous avons, nous aussi, nos Bibula, et bien des Sertorius modernes savent à quoi s'en tenir sur les exigences incessantes de leurs femmes ou de leurs maîtresses. Mais c'est surtout dans un certain monde féminin beaucoup trop célèbre, hélas! de notre époque, que les Bibula se sont perpétuées, monde qui se plaît à enlacer dans ses filets tantôt des fils de famille, tantôt, chose plus déplorable encore, des hommes engagés dans des liens légitimes; ceux-là doivent fournir aux fantaisies de ces dames : hôtels, équipages, châteaux, meubles luxueux, parures, riches toilettes, bronzes, tableaux, objets d'art de toute sorte, tout cela doit leur être prodigué. Le moment de l'abandon venu, elles auront du moins de quoi se consoler, absolument comme leurs aïeules de Rome.

On voit à quoi peut entraîner comme épouse ou comme amante une femme fantasque. Juvénal est donc en droit de supposer que ce n'est pas une femme de ce genre que voudrait épouser Posthumus. Il n'ose pas lui conseiller davantage de contracter union avec telle ou telle Romaine qui se targuerait trop de ses ancêtres, dût-elle avoir toutes les qualités imaginables.

Conf. V. 142-160.

Nous voici maintenant en face d'un type nou\eau et tel qu'il se présente dans toutes les sociétés. Ce type, c'est celui de la femme orgueilleuse.

« Suppose uue femme belle, honnête, riche, féconde, mais qui étale dans ses portiques les portraits de ses aïeux, une femme plus chaste que ces Sabines qui, les cheveux épars, se jetèrent entre les combattants (oiseau rare dans ce monde autant qu'un cyfine noir). Eh bien! malgré toutes ces perfections, je n'en voudrais pas pour femme. Oui, j'aimerais mieux mille fois une paysanne de Vcnouse que vous, o Cornélie, vous la mère des Gracques, si avec vos sublimes vertus vous m'apportiez vos airs arrogants et si vous comptiez dans votre dot les triomphes de vos ancêtres. Loin d'ici, de grâce, votre Annibal, votre Syphax forcé dans son camp. DénK-nagez avec tout votre bagage cartliaginois... Est-il vertu ou beauté si parfaite qui vaille l'ennui de s'entendre toujours reprocher la cliatice de posséder tant de perfections? Ces rares et précieuses qualités perdent tout leur charme si cette morgue, qui empoisonne tour, vous fait avaler plus d'absinthe que de miel. Quel est Tliomme assez dévoué pour ne pas prendre en horreur l'objet de ses louanges si passionnées et pour ne pas la détester au moins sept heures par jour* ?»

Voilà des vers que devrait méditer l'imprudent qui, sans nom ou sans fortune, serait à la veille d'épouser l'héritière de quelque grand nom historique, ou bien la fille d'un simple gentilhomme, voire même telle ou telle riche bourgeoise entichée de l'ancienneté et de l'honorabilité prétendues de sa famille. Une fois l'union contractée, notre homme, au moindre trouble survenu dans le ménage^, devra s'attendre à ces airs arrogants, à ce grande supercilium dont parle Juvénai, et se résigner à entendre sa Cornélie lui rappeler, en s'en tar-

' Y. 162-184. M. Ribbeck rejette les six derniers vers de ce pa^jsage, qui nous paraissent, au contraire, tout à fait dignes de la manière de Juvéual.

guant, les noms, les litres, les faits et gestes de ses aïeux. C'est réternelle histoire de Georges Dandin. Le dernier trait de celte peinture fait songer à ce passage de La Bruyère, avec lequel Juvénal, comme moraliste et observateur, a plus d'affinité qu'on ne croit: « Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point \ « Boileau, dans sa dixième satire, intitulée les Femmes et qui est tout entière inspirée de Juvénal, comme nous aurons plus d'une fois occasion de le constater, Boileau a reproduit avec bonheur tous ces traits touchant la femme orgueilleuse.

« Si quelque objet pareil chez moi, deçà les monts,

Pour m'épouser entrait avec tous ces grands noms,

Le sourcil rehaussé d'orgueilleuses chimères :

Je lui diiais bientôt : Je connais tous vos pères,

Je sais qu'ils ont brillé dans ce fameux combat

Où sous l'un des Valois Enghicn sauva l'Ktat.

D'ilozier n'en convient pas ; mais, quoi qu'il en puisse être,

Je ne suis point si sot que d'épouser mon maître.

Ainsi donc, au plutôt, délogeant de ces lieux,

Allez, princesse, allez avec tous vos aïeux.

Sur les pompeux débris des lances espagnoles,

Couiher si vous voulez aux champs de Cerisoles :

Ma maison ni mou lit ne sont point faits pour vous. "

L'orgueil chez une femme est im défaut grave sans doute, mais ce n'en est peut-être pas le plus insupportable : est-il rien de plus ennuyeux pour un mari, se demande ensuite notre poêle, qu'iuie femme atieinte de la manie d'imiter les Gitcs?

C'était là, en effet, unesoile de maladie de l'époque.

' Des Femmes.

La Grèce en tout donnait )e ton à Rome. Ses mœurs, ses habitudes, sa langue, étaient devenues la langue, les mœurs, les habitudes des Romains. Rome avait eu sa grécomanie comme, au dix-huitième siècle, la France son anglomanie, et rAllemagne sa gallomanie. Cette grécomanie révolte le patriotisme du satirique ; il s'en indigne et s'en moque à la fois. Aujourd'hui une femme se croit dépourvue de beauté si elle n'a l'air grec, quoique née en Toscane, et le ton d'une Athénienne pure, lors même qu'elle est de Sulmone; qu'on sache donc avant tout sa langue maternelle. Mais point du tout : « c'est en grec que les femmes s'effrayent, se mettent en colère, s'égayeiit, s'inquiètent, c'est en grec qu^elles épanchent les secrets de leur ànie. Hélas! que ne font-elles pas en grec'? » Puis, après quelques exemples cités à l'appui, dans un langage d'une crudité malheureusement trop familière à la muse de Juvénal et qu'on ne saurait reproduire honnêtement^, il nous montre la grécomanie déteignant jusque sur de vieilles folles ; elles minaudent en grec, prononcent eu grec des mots tendres et caressants qui jurent avec leur âge. Et il les met à leur place par ce trait satirique final : « Vous aurez beau moduler votre amoureux refrain plus tendrement encore que les histrions ILrmus et Carpophorus, votre face porte écrite le chiffre de vos années \ »

Ceci dit, Juvénal pose ce dilemme à son ami : ou bien, en se mariant, il n'aimera pas sa femme, ou bien il l'aimera. S'il ne doit point l'aimer, pourquoi s'imposer les mille et mille dépenses qu'entraîne, chez les

3 V. 198 cl 199.

Romains, la cérémonie du mariage? Si, au contraire, Posthumus avait le malheur d'aimer sa femme, c'en serait fait de sa liberté; la femme abusera bien vite de l'affection de son mari, et Posthumus sera pour toujours son esclave :

« Si, mari débonnaire, tu donnes tout ton amour à ton épouse, baisse la tête et prépare-toi à porter le joug; la femme n'épargne jamais celui qui l'aime. Lors même que son amour répondrait au tien, elle se l'erait un plaisir de le torturer. Plus on est facile et complaisant, moins on doit compter sur leurs égards. Tu ne pourras rien donner sans l'aveu de ta femme, rien vendfe si elle s'y oppose, rien acheter si elle ne le veut pas. Elle teprescrira tes aiïVctious. Ce vieil ami dont ta maison vitia première barbe, il faudra le chasser. Des prostitueurs, des maîtres d'escrime^ des gladiateurs, ont le droit de tester comme ils l'entendent. Toi, Ton te dictera ton testament, et plus d'un de tes rivaux te sera imposé comme héritier. — Allons! qu'on mette cet esclave en croix. — Mais quel crime a-t-il commis pour mériter un tel supplice? Quel est le dénonciateur? Oii sont les témoins? Un moment, quand il s'agit do la vie d'un houmie ou n'y saurait trop refléchir. — Sot que vous êtes! un esclave est-il donc un homme? Qu'il n'ait rien fait, soit ; mais il mourra, je le veux, je l'ordonne, ma volonté est la meilleure raison*.»

Yoilà certes une peinture fidèle de la femme impérieuse. On ne saurait mieux observer. C'est l'histoire, à quelques détails près, de ce qui se passe dans bien des ménages où la toute-puissance n'est pas précisément du côté de la barbe. Cela fait songer à l'altière PhJlaminte pesant de tout le poids de son despotisme et de sa science sur le bonhomme Chrysale.

Le dernier trait du tableau est tout Romain : c'est la licence effrénée d'une maîtresse de maison ayant droit de vie et de mort sur ses esclaves, et qui use, sans scru-

pille, de ce droit terrible. Les femmes acariâtres de nos jom^s, à défaut d'esclaves, s'en prennent d'ordinaire à leurs domestiques ; c'est sur eux qu'elles font retomber les éclats de leur colère, et, si le mari intervient, on lui répondra plus d'une fois encore, comme du temps do Juvénal, par cet argument souverain :

Sic rolo, sic jubeo, sit pro raiione voluntas.

N'est-ce pas encore Molière qui a mis tout cela en action, ce semble? N'a-t-on pas là la scène oii l'impitoyable Philaminte chasse si brutalement la pauvre Martine, que son maître essaye vainement de défendre ', absolument comme le mari débonnaire, peint par Juvénal, intervient inutilement pour son pauvre esclave"?

Ajoutez à cela, fait observer Juvénal, que la plupart du temps ces femmes hautaines sont, en outre, inconstantes dans leurs affections, quittent et reprennent leur bonhomme de mari, quand bon leur semble, et lui rendent surtout l'existence insupportable, si leur mère vit encore.

De là une théorie sur les belles-mères qui méi'ite d'être relevée :

« Ne compte pas sur la paix du ménage tant que vivra ta belle-mère ^ »

Et, à ce propos, le satirique entre dans des détails qui dénotent l'affreuse dépravation des mœurs contemporaines. Que senties belles-mères d'aujourd'hui dont le théâtre et le roman se plaisent parfois à peindre les travers, à culé des belles-mères que nous dépeint Juvénal? Si l'on en croit quelques observateurs mali-

' Les Femmes savantes, acte II, se. vi.

^ Desperanda tibi salva concordia socru. ÇV. 231.)

cieiix, les belles-mères se montreraient parfois trop jalouses de raffeetion accordée par leur lille à un gendre; elles auraient aussi le tort de donner des conseils qu'on ne'leur demande pas, de faire naître, à force de s'ingérer dans les affaires du jeune ménage, des troubles et des mésintelligences, de pousser quelquefois leurs filles à des dépenses peu en harmonie avec les revenus de leurs maris, etc.

Mais à Rome, à l'époque où vivait Juvénal, — et la différence est toute en faveur de notre époque, Dieu merci ! — à Rome, les belles-mères se faisaient d'office les proxénètes de leurs filles : elles leur dictaient leur correspondance amoureuse, trompaient les argus du gendre, apprenaient à leur fille l'art de simuler des maladies pour favoriser un rendez-vous avec un amant caché dans l'alcôve, mettaient dans leurs intérêts le médecin de la maison prescrivant des remèdes qu'il sait fort bien n'être pas nécessaires S à peu près comme ces honorables liippocrates modernes, peints par Balzac, qui, de connivence avec leurs belles et légères clientes, leur ordonnent, soit des voyages, soit le séjour des villes d'eaux, oi^i elles trouveront une liberté favorable à de coupables projets ^

Juvénal, en profond moraliste qu'il est, s'explique et nous explique le motif de la conduite de ces mères dénaturées. Pour de telles femmes, une fille honnête serait un reproche vivant ; et c'est pour cela qu'elles cherchent à les perdre. « Ah! tu te figures que sa mère lui inculquera d'autres principes que les siens? Non: ces vieilles infâmes ont trop d'intérêt à nous montrer une fille qui leur ressemble. »

2 Physiologie du mariage.

Utile pojro

Filiolam turpi retulx producere turpein ^

A partir de l'endroit où nous sommes arrivés jusqu'à celui où commence la peinture de la femme superstitieuse, il y a près de trois cents Yers^ La sixième satire laisse beaucoup à désirer, sous le rapport de la composition du moins. En faisant passer sous nos yeux une nouvelle série de portraits de femmes vicieuses, l'auteur n'a pas disposé ses groupes avec une méthode assez philosophique. Il y a là un mélange de couleurs qui affecte désagréablement le lecteur. Les portraits, quoique très-soignés dans leur ensemble et dans leurs détails, ne se succèdent pas avec assez d'ordre et d'art, faute de transitions suffisantes. La gradation non plus n'est pas observée comme elle devrait l'être. Tout cela engendre parfois la confusion et l'obscurité. On découvre là comme les traces de l'improvisation et de la hâte, ce qui trouble quelque peu l'impression de l'ensemble.

M. Ribbeck, que ces défauts n'ont pas manqué de frapper, a essayé d'y remédier en recourant à tout un système de transpositions que nous ne saurions approuver, quant à nous. Pour arriver à l'ordre et à la clarté qu'on chercherait en vain dans une notable partie de la sixième satire, le professeur de Kicl a substitué à la contexture des manuscrits, suivie par les meilleures éditions, une contexture à lui. Sous sa main, et grâce à la sagacité naturelle de son esprit, les groupes se détachent avec netteté, s'enchaînent avec assez de rigueur. Mais le texte primitif se trouve complètement boulc-

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