‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 12 sur 24 · V. 240 et 2U · texte numérisé non relu

V. 240 et 2U

versé de la sorte. M. Ribbeck a beau défendre longuement, savamment^ cette opération philologique, dans une curieuse et piquante dissertation latine exclusivement consacrée à la satire des femmes \ il n'aboutit, en définitive , qu'à une disposition de texte tout arbitraire, toute de fantaisie.

Quant à nous, dans l'exposé qui nous reste maintenant à faire de cette partie de la pièce où se rencontrent les taches signalées plus haut, nous ne suivrons ni le texte ordinaire des éditions, ni l'ordre du texte de l'édition Ribbeck. Nous nous attacherons tout simplement à faire passer tout d'abord sous les yeux du lecteur, parmi les divers et nombreux types féminins que le poëte continue à retracer , ceux d'entre eux que l'on retrouve à peu de chose près dans toutes les sociétés, chez les modernes par conséquent aussi bien que chez les anciens ; et nous nous réservons de grouper ensemble, un peu plus loin, les types essentiellement romains.

Yoici donc, avant tout, quelques portraits représentant des travers, des ridicules, des vices qui sont de tous les temps. Le poëte s'y montre comme le continuateur de Théophraste et le précurseur de La Rruyère et de Molière. Il place tour à tour sous nos yeux la plaideuse, la jalouse-infidèle, la musicienne, la nouvelliste, la savante et la coquette.

« Il ne se juge presque pas de procès qui n'ait été suscité par des femmes. Manilia assigne toujours quand elle n'est pas assignée. Très-versées dans la procédure, elles rédigent elles-mêmes

' De sut. sext. dlspiitalio , priminn niipcr in symbola philologorum Bonoisium édita. Celte dissertation se trouve à la suite du volume intitulé : Der cchie iind der unccJite Juvenal, et comprend 31 pages.

des requêtes. Elles en remontreraient à Celsus, lui dicteraient son exorde et ses arguments '. »

On regrette que Juvénal n'ait pas développe davantage le portrait de la plaideuse ; en creusant son sujet, il n'eût pas manqué de le rendre plus piquant.

Boileau s'est étendu bien plus sur la plaideuse de son époque; et il a suppléé heureusement à ce qui manque au portrait tracé par son devancier :

» Nos arbitres, dis-tu, pourraient nous accorder.

Des arbitres! tu crois l'enipêclier de plaider?

Sur ton chagrin déjà contente d'elle-même,

Ce n'est pas tant ses droits, c'est le procès qu'elle aime.

Pour elle un bout d'arpent qu'il faudra discuter.

Vaut mieux qu'un (lef entier acquis sans contester.

Avec elle il n'est point de droit qui s'éclaircisse,

Point de procès si vieux qui ne se rajeunisse,

Et sur l'art de former un nouvel embarras

Devant elle Rollet mettrait pavillon bas-. »

L'illustre contemporain de Boileau , Racine, s'est plu à nous retracer à son tour, avec l'esprit et le bonheur qu'on sait, le caractère de la plaideuse. Le type que les deux autres poètes n'ont fait que décrire, lui, il l'a mis en scène. Qui nous rappelle mieux la Manilia du poète latin, toujours actionnant ou actionnée, que cette plaisante comtesse de Pimbesche? Du matin au soir elle assiège la porte des juges; elle ne sort point des procès; ils font sa passion, sa vie. Elle plaide contre son mari, contre son père, contre ses propres enfants, et le jour oii, par un arrêt formel et grâce à une pension que lui fait sa famille, elle se voit réduite

^ Satire X. Les Femmes.

h ne pouvoir plus plaider, quel n'est pas son désespoir?

vivre sans plaider, est-ce conlcntenicnl' ?

Et pourtant il y a bientôt trente ans qu'elle intente des procès à tout le monde. N'importe ! Elle n'en démordra pas :

Laissez faire, ils ne sont pas à bout,

J'y vendrais nia cliemise et je veux rien ou tout 2.

Le portrait de la jalouse-infidèle est d'une vérité saisissante'. Il offre une curieuse scène de jalousie faite à un crédule époux par une femme perfide, cherchant à dissimuler de la sorte ses propres dérèglements; elle verse des larmes feintes que vient essuyer le stiipide mari, dont l'aveugle amour-propre prend pour de l'affection ce qui n'est qu'une atroce hypocrisie; et à la fin, avec une suprême impudence, l'infidèle vientavouer son crime, quand il n'y a plus moyeu de le nier, le prenant d'autant plus haut qu'elle est plus coupable. Tout cela est observé et décrit magistralement. On croirait lire tel ou tel chapitre de l'auteur de la Comédie humaine^ qui excelle dans la peinture des scènes conjugales de ce genre, ou entendi^e la célèbre héroïne d'une non moins célèbre comédie contemporaine, cette rusée et effrontée baronne d'Ange, niant, avec une insolence sans pareille, la trahison dont elle s'est rendue coupable envers le crédule amant qu'elle a enlacé dans ses filets \

' Les Plaideurs, act. I, se. vu.

= Ibid.

* Le Demi-Monde, comùtlie de M. Alexandre Dumas fils, acte IV, scène x.

LtS FEMMES ROMAINES. 93

Chez des femmes dépravées comme l'étaient les femmes romaines dn temps de Juvénal, les goûts les plus innocents et les plus honorables même pouvaient entraîner et entraînaient en effet aux derniers égarements : témoin le goût pour la musique. La passion qu'elles avaient pour cet art s'étendait trop souvent jusqu'aux artistes eux-mêmes. Avec quelle éloquente indignation le poëte s'élève contre ces épouses et ces mères sans cœur et sans honneur qui préfèrent un misérable histrion à leur famille, que le succès, la réputation d'un musicien à gages intéresse mille fois plus que la sauté et la vie d'un mari ou d'un fils ' !

Le portrait de la nouvelliste* est digne du pinceau de Théophraste. En le traçant, .luvénal semble avoir eu présent à l'esprit ce chapitre où le spirituel auteur des Caractères traite de l'habitude de débiter des nouvelles'^.

L'homme dont nous parle Théophraste ne s'occupe, il est vrai, que d'affaires purement politiques et extérieures, étrangères^ par conséquent, à la ville. La nouvelliste de Juvénal, sans négliger les événements du dehors et les rumeurs de toute sorte venant des pays éloignés, se plaît plus particulièrement à entrer dans les détails de la vie romaine du jour. Elle est, dans toute la vérité du mot, la personnihcation de la chronique scandaleuse, privée et locale, vivant de nouvelles à la main et de commérages^, et allant colporter tout cela de maison en maison, à la grande joie des oisifs. Tyi)e curieux qui a traversé les siècles et que l'on retrouve dans les grandes villes comme dans les petites, et plus

' Vers 380-398.

^ C//ar. ,V11I. AoyoTioiîa.

encore peut-être dans ces dernières. Quel est le "village même qui n'ait pas une gazette vivante de ce genre? Mais voici un autre type avec lequel il faut faire ample connaissance. Il s'agit de la femme savante.

« Cette savante est à peine à table qu'elle exalte Virgile et justifie le désespoir de Didon prête à monter sur son bûcher. Elle compare les poètes et met dans la balance Virgile d'un côté et Homère de l'autre. Le grammairien rend les armes; le rhéteur s'avoue vaincu, chacun se tait. Je défie un avocat, un crieur public, une femme même de placer un mot. Quelle cascade de paroles! On dirait un carillon de crécelles et de chaudrons. Laissez là vos trompettes et ne tourmentez pas davantage vos cuivres; elle seule est de force à faire revenir la lune éclipsée ^ Pourtant il est un terme où l'on devrait s'arrêter même dans les choses les plus honnêtes. Quand on est femme et qu'on veut se donner des airs de science et d'éloquence, il faut alors revêtir une tunique ne tombant qu'à mi-jambe, offrir un porc à Sylvain ^ et se baigner au bain des pauvres-*. Ah ! puisse la femme qui partage ta couche ne posséder jamais ce qui s'appelle le style et ne pas savoir, dans son langage sententieux et travaillé, décoclier le rapide eiuhymème! Puisse-t-elle, en histoire, ignorer bien des choses et ne pas comprendre tout ce qu'elle lit! Quel fléau qu'une femme qui tient sans cesse entre les mains et sait par cœur la rhétorique de Palémon et ne man(]ue jamais aux règles de la syntaxe, qui, dans son amour pour l'érudition, me récite des vers que je ne connais pas, enfin qui reprend sévèrement, dans les paroles d'une amie de campagne, des fautes

' Les anciens, qui étaient profondément ignorants en matière de sciences physiques et naturelles, attiibuaient les éclipses de lune aux incantations des magiciens, qui pouvaient la faire descendre sur la terre; mais ils croyaient aussi la faire remonter au ciel, moyennant toute sorte de bruits discordants destinés à couvrir la voix des enchanteurs.

- Les hommes seuls pouvaient sacrifier à Sylvain, cette divinité champêtre qui était assez proche parente des Satyres; les femmes ininiolaient des victimes à Junon et à Gérés.

^ C'était le bain où allaient les gens de lettres, en général trop gênés pour payer cher. Les gens riches allaient dans d'autres bains.

auxquelles des hommes mêmes ne feraient pas attention! Pour moi, je veux qu'un mari puisse se permettre un soiécisuie '.

Juvénal ne condamne pas absolument l'instruction chez la femme, et il faut lui en savoir gré. Pourquoi ne serait-il pas permis aux femmes de sortir de cet état d'infériorité intellectuelle où on les a maintenues de tout temps? pourquoi ne pourraient-elles pas cultiver leur esprit par Tétude et la lecture des bons livres? Ce que blâme donc Juvénal, c'est l'abus seul de la science ; ce qui le révolte, c'est le pédantisme qui résulte nécessairement de cet abus.

Imponit finem sajnens et rébus honestis.

La femme qui, dans la science, ne sait pas se borner, celle-là, pour Juvénal, cesse d'être une femme. Autant vaudrait pour elle renoncer aux habitudes de son sexe et s'habiller comme un homme. Yient ensuite cette spirituelle peinture de la femme savante-pédante qui contient, comme en germe, quelques-unes des scènes les plus fortes et les plus amusantes de la fameuse pièce de théâtre où notre Molière, seize siècles après Juvénal, a fustigé à son tour le même travers et le même ridicule. Il y a là de frappantes analogies de mœurs et de caractères à signaler. Les femmes savantes que nous peint Molière, comme celle dont nous parle Juvénal, s'arrogent le droit de comparer et de juger les plus grands poètes et les écrivains les plus illustres ^; elles les classent de par l'autorité de leur esprit et de leur science, assignent à chacun son mérite et son rang. Autre ressemblance : quand on lit dans Juvénal ces

' Acte III, se. \i,passim.

mots : « Puisse la femme qui partage ta couche ne jamais posséder ce qui s'appelle le style, et ne pris savoir, dans son langage travaillé et sententieux, décocher le rapide enthymème! etc. »; ne croirait-on pas entendre le bonhomme Chrysale, outré de tout ce qui se passe autour de lui, et s'écriant avec son admirable bon sens bourgeois :

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes mœurs res|)rit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens

Et régler la dépense avec économie.

Doit être son étude et sa philosophie.

IS'os pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse '.

Et lorsque Juvénal, continuant sa satire, nous parle ensuite comme d'une peste de cette insupportable pédante qui ne manque jamais aux règles de la grammaire et rumine sans cesse son Palémon^ notre esprit

' Acl. II, se. VII. Il ne faudrait pas croire cependant que Molière partageât entièrement cette opinion ; il la modifie avec beaucoup de convenance et de sagesse dans le rôle de Clitandre, faisant, lui aussi, comme Juvénal, une distinction entre la pédante insupportable et la femme douée d'une instruction mode^^tc, et qui par conséquent ne cherche pas à briller.

a Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savanle afin d'être savante,

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait;

De son étude enfin je veux qu'elle se cache

El qu'elle ait du savoir sans voulnir qu'on le saclie,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mois.

Et clouer de l'esprit ù ses moindres propos. »

(Acte I, se. Ui) .

ne se reporte-t-il pas aussitôt à Philaminte, Armande et Bclise, inflexibles toutes les trois sur les lois du langage, sur la propriété des termes, la régularité des constructions, et ne jurant que par leur Palémon à elles, c'est-à-dire par Vaugelas?

Qui encore ressemble plus à la savante de Juvénal, prompte à reprendre dans les discours d'une campagnarde une faute que des hommes mêmes ne remarqueraient pas? qui encore, si ce n'est la docte épouse de Chrysale, mettant à la porte la i^ervante Martine coupable du crime impardonnable d'avoir insulté Vorcille de sa maîtresse

Par rimpropricté d'un mol sauvage et bas ' ?

Et lorsqu'enfin le satirique demande en finissant qu'il soit permis à un mari de faire impunément un solécisme, on se rappelle encore le pauvre Chrysale, privé, lui aussi, de cette liberté et qui en souffre si cruclioment :

« Le moindre soléiisme en secret vous irrite

Mais vous eu laites, vou?, d'étranges en conduite-. »

Le type de la femme savante n'a, on le voit, que peu ou point varié depuis JuvénaP.

Il en est à peu près de même de la coquette.

' Acte II, scène vi.

- Acte II, scè^ie vu.

Ml y a i)ourtant une distincliou à faire à ce sujet. La savante de .luvénal est une pédante (lui ne s'occupe que de littérature; les savautes que Molière a mises en scène ont marciié avec le temps; elles s'occupent de tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'esprit : astronomie, philosophie, morale, politique, sciences phys-iques, tout les attire (voj^ez acte III, sc.ii). On remarque le même progrès chez la savante que nous décrit Boileau (.Sa^ x).

«Une femme se croit tout permis, rien ne lui paraît honteux, dès qu'elle a le moyen d'entourer son cou d'un collier d'émeraudcs et d'orner ses oreilles de pendants dont le poids les allonge. Quoi de plus insupportable qu'une femme riche! Regarde-la : elle est hideuse à voir et me fait éclater de rire avec son épaisse couche de mie de pain qui lui gonfle la figure. Elle exhale l'odeur des essences jadis employées par Poppée, et c'est à cette glu qne viennent se prendre les lèvres du pauvre mari. .M;iis doit-elle aller voir son amant , elle se lavera le visage. Est-ce qu'on se fait belle pour rester au logis ? C'est pour les galants que se fabriquent les pommades, pour eux qu'on achète les parfums de l'Inde efféminée. Mais voici qu'elle enlève eufln la première couche, son visage commence à paraître, on ne tardera pas à la reconnaître. Puis elle va se laver avec du lait, un lait choisi. Pour en avoir toujours à sa disposition elle se fait suivre d'une troupe d'ânesses dont elle ne se séparerait pas si on l'envoyait en exil dans les régions hyperboréennes. Mais, je le demande, ce visage qu'il faut toujours médicamenter, couvrir d'émollients sans cesse renouvelés et de cataplasmes de farine cuite, voyons, est-ce un visage, est-ce un ulcère^?..

« jMais celle-ci a un rendez-vous. Elle veut être plus parée qne jamais. Le temps presse. Elle est attendue aux jardins ou plutôt au sanctuaire d'Isis, la déesse complaisante. La pauvre Psécas, les cheveux arrachés, la robe déchirée et les seins découverts, coiffe sa maîtresse. — Pourquoi cette boucle inégale? Un cheveu mal tourné, quel crime abominable ! Le nerf de bœuf le punit à l'iustant même. Mais qu'a donc fait Psécas? Est-ce sa faute à elle si ton nez te déplaît? Une autre vient peigner le côté gauche et rouler les cheveux en anneaux. Bientôt on appelle au conseil une femme d'âge respectable. C'est une excoiffeuse qui passa du peigiie à la quenouille. Elle donne tout d'abord son avis. Les subalternes votent après elle, chacune selon son âge et ses talents. ,0n dirait qu'il s'agit de la vie ou de l'honneur, tant les femmes sont tourmentées du désir de paraître bL4les! Conune ses cheveux s'étagent et s'échofaudent sur son front! Vue de face, on la prendrait pour Andromaque. Vue de dos, elle décroît, c'est une autre femme! Que sera-ce si la nature ne lui donna qu'une petite taille; si sous les patins elle ne paraît pas plus haute qu'un pygmée femelle, si, pour recevoir

uu baiser, elle est contrainte de se dresser sur la pointe des pieds ^? »

En usant de mille et mille moyens pour entretenir la fraîcheur, la blancheur et la beauté de leur teint - : cmollients, lait d'ànesse, onguents, pommades, parfums et fards de toutes sortes, les femmes coquettes allaient souvent à rencontre de leur but. Elles devenaient horribles à force de se médicamenter la face; de là le mot terrible du satirique : « Est-ce un visage, est-ce un ulcère?» mot qui rappelle cette réflexion de La Bruyère sur les coquettes de son temps : « Si les femmes étaient telles naturellement qu^elles le deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables *. »

Boileau n'a eu garde, dans sa satire des femmes, d'omettre la coquette, et il s'est souvenu de plusieurs traits de Juvénal, qu'il a reproduits à sa façon. Témoin ces vers :

Si tu veux posséder ta Lucrèce à ton tour, Attends, discret mari, que la belle en cornette, Le soir, ait étalé son teint sur la toilette, Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis. Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Et ceux-ci encore^ qui ne sont qu'une traduction li-

- La coquetterie féminine remontait haut dans l'histoire romaine; nous renvoyons, à ce sujet, à l'excellent livre de M. Dezobry, Home au siècle cV Auguste, t. IV, lettre xcvi, le Monde d'une femme.

' Des Femmes.

bre et très-lieureuse d'ailleurs d'un autre passage du poëte latin :

Honnis toi, tout chez toi rencontre un doux accueil : L'un est payé d'un mot et l'autre d'un coup d'œil. Ce n'est que pour toi seul qu'elle est fière et chagrine : Aux autres elle est douce, agréal)le et badine; C'est pour eux qu'elle étale et l'or et le brocart, Que cliez toi se prodigue et le rouge et le lard.

Juvénal nous introduit dans le sanctuaire même de la coquette romaine, et nous assistons aux apprêts de sa toilette, alors qu'elle est impatiente de sortir poiu' se montrer dans les promenades publiques ou se faire admirer de ses adorateurs. Quelle fébrile agitation chez la maîtresse du logis! quel empressement de la part de ses malheureuses chambi4ères, et avec quelle plaisante gravité tout ce monde féminin délibère siu* la plus frivole des questions ! Des scènes de ce genre se passent tous les jours encore dans bien des maisons habitées par nos dames à la mode, à l'heure où il s'agit pour elles de paraître avec éclat et succès dans le monde. Combien nos mœurs du dix-neuvième siècle ressemblent en ceci à celles du premier siècle de l'empire ! En veut-on, au surplus, une preuve nouvelle et bien frappante ? Eh bien ! que l'on médite sur ce trait final de la peinture de la coquette, et qu'à dessein nous n'avions pas cité plus haut : « Et le mari ? Elle ne s'en occupe pas. Et les frais énormes de toutes ces toilettes? Pas davantage. Son mari pour elle n'est qu'un voisin. Toute son intimité se réduit à le ruiner par ses folles dépenses \ »

Aiilla viri cura inlcrea , me mcntio fiel D imnorum : vivit tanquam vicina marito.

Hoc solo propior qiiocl

fji avis est rationibiis. (V. 50S-jl2.)

Je rangerai encore parmi les types d'une vérité générale, universelle, et qui se sont par conséquent perpétués à travers les siècles, d'abord la femme colère, toujours prête à décharger sa bile sur le premier venu, et capable, si elle a été réveillée en sursaut, la nuit, par les aboiements d'un chien, de faire bâtonner le maître et le chien. Après la femme colère, celle que, faute de nom indiqué par l'auteur même, j'appellerai la boxirgeoise envieuse. Ce type personnifie une éternelle plaie sociale à laquelle le poète a déjà touché ailleurs d'une manière générale * et qu'il signale ici avec plus de détails.

Il est des femmes, fait remarquer le satirique, qui ne savent pas régler leur train sur leur fortune. Au risque de se perdre, elles veulent imiter en tout celles à qui leur richesse permet l'éclat et le luxe. Un type de ce genre de vice, c'est Ogulnia. Pour aller au théâtre, elle loue des vêtements, des coussins, et jusqu'à des suivantes. On espère ainsi produire de l'effet, attirer les galants. De retour chez soi, on se retrouve en face de la misère. Mais « on n'a pas la pudeur de sa pauvreté ^ n ; l'exemple de la fourmi n'est point fait pour Oguluia, et l'idée de garantir ses vieux jours contre le froid et la faim ne se présente même pas à son esprit. « Celte dépensière se ruine sans se douter de rien. Elle croit, en vérité, que dans son coffre-fort les écus arrivent à mesure qu'elle les épuise et que le fond en est intarissable. Jamais elle ne calcule ce qu'un plaisir peut lui coûter ^ »

Quel siècle fut jamais plus fécond en Ogulnias que le

' Sat. III, V. 182 et 183.

2 V. 357 et 358.

nôtre? Combien de femmes autour de nous, inhabiles à mesurer leurs dépenses sur leurs revenus, et sans cesse tourmentées néanmoins du désir d'afficher les dehors de l'opulence, alors que souvent, dans leur intérieur, elles manquent du nécessaire! Pas plus quel'Ogulnia, si bien peinte par notre satirique, elles ne songent à l'avenir. Elles ne se préoccupent que du présent. Impatientes de rivaliser avant tout avec les heureuses du jour, elles vont plus loin encore que la Romaine du temps de Juvénal. Elles demandent sans hésiter à d'autres ce que ne peut leur donner un honnête et laborieux mari; et, sous l'aiguillon de l'envie, elles courent à leur ruine à travers le déshonneur, pour finir bien souvent dans une ignoble misère. C'est là l'histoire et la destinée de plus d'une petite bourgeoise de notre époque. Les Ogulnias de Juvénal s'appellent aujourd'hui les lionnes pauvres.

Avec le portrait de la rôdeuse nocturne, parcourant les rues en proie à l'ivresse, et rentrant chez elle por.r passer le reste de la nuit à boire et manger à l'excès, celui de l'impudente, n'hésitant pas à s'armer de pied en cap pour aller, comme la plus vile des courtisanes, se battre dans une arène contre le premier j-'ladiateur venu, et la peinture de la femme qui ne recherche, et pour cause, que les eunuques, nous rentrons en plein dans les mœurs romaines. Désormais nous n'aurons plus affaire à des travers, à des ridicules, voire même à des vices ordinaires qui permettent le rire et la moquerie, mais presque exclusivement à des vices effrayants, à des passions hideuses, et, bientôt après, à d'épouvantables forfaits, qui nous révoltent et provoquent notre indignation. Les couleurs employées par le poëte seront dignes du sujet. 11 ne reculera ni devant les crudités ni môme devant le.s obscénités. De sembla-

bles peintures, si choquantes pour nos mœurs, nul n'oserait maintenant les imiter. Mais il ne faudrait cependant pas trop s'en prévaloir pour en conclure, comme on l'a fait de nos jours, que Juvénal était un homme dépravé, se complaisant dans ces sortes de descriptions. Non, il se proposait en honnête homme de dégoûter du vice en le montrant dans toute son horreur. Saint Chrysostome comparait les écrivains de ce genre « à ces hommes intrépides qui n'ont pas peur de souiller leurs mains quand il faut panser des ulcères ' » . Tels étaient encore, s'il est permis de rapprocher la littérature sacrée des lettres profanes, ces prophètes de l'Ancien Testament. Pour guérir et ramener au bien le peuple d'Israël, ils ne craignaient pas de mettre à nu , avec luie hardiesse extraordinaire d'images et d'expressions, les vices et les infamies de leur temps. Juvénal m'apparaît souvent comme l'Isaïe d'une Jérusalem païenne. Dans les tableaux qu'il déroule maintenant sous nos yeux, et dont bien des traits ne sauraient comporter une analyse complète, le poëte nous montre à quel degré de perversité étaient descendues les femmes de son temps.

En s'abondonnant à des désordres sans nom, elles ne faisaient, après tout, que suivre l'exemple des hommes, leurs contemporains; elles se vengeaient à leur manière des atteintes que ces derniers avaient portées, par d'incroyables débordements et d'ignobles passions, à la sainteté du mariage ^. De là des représailles qui, toutes condamnables qu'elles sont, ne doivent pas trop surprendre le moraliste ; elles faisaient partie d'ailleurs du fonds commun de la dépravation du jour.

JJomiUa III, in Epist. ad Corinth.

Voyez Sut. II et IX, passim.

104 CIIAPITIÎR IV.

Jiivénal nous peint tuiit d'aliord l'aliVcUïC Maura et la non moins affreuse TuUia, sa sœur de lail, s'arrètant vers minuit, toutes deux ivres, au sortir d'une orgie indescriptible, près du vieil autel de la Pudeur, qu'elles profanent, sous les regards mêmes de la lune, par d'étranges propos suivis d'actes que la plume se refuse à énoncer \

Un peu plus loin, on nous introduit au milieu des m.yslères de la bonne déesse, cette fête originaire de l'Asie, consacrée primitivement au culte de la nature \ exclusivement réservée, comme on sait, aux femmes, et qui déjà du temps de César avait donné lieu à un immense scandale, dont Clodius, l'adversaire de Cicéron, fut le héros ^ Du temps de Juvénal, ces fêtes, qui faisaient partie des orgies sacrées, étaient devenues le théâtre d'indicibles désordres, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le chapitre précédent. Il en donne ici une description magistrale, tout épique, mais que nous ne pouvons qu'indiquer : une musique sauvage, des libations nombreuses, allument les ardeurs de celles qui les fréquentent; elles courent égarées, tordant leurs cheveux, hurlant comme des bacchantes. Quelles fureurs ! quels cris ! quelles attitudes chez ces prêtresses de Priape ! Les turpitudes de Maura et de TuUia se reproduisent en pleine cérémonie religieuse. Deux nobles dames, Saufeia et Medullina, luttent entre elles d'impudicité. Ce n'est pas tout. Après des débauches qui sont autant d'outrages à la nature, il leur en faut d'autres encore. Peu leur importe que

^ Consulter à ce sujet l'excellent travail de M. Marcillus Motly : de Faiino et Fauna, sivebona Dca fji(S(/uemijsfcrus,Bev\\\\, 1840. In-8°.

' Suet., CcTi., va elLXxiv; Cicer.. Episf. ad. Alt'ic., 1, xvi.

l'entrée de la maison où ?e célèbrent les mystères de la déesse soit interdite aux hommes, elles demandent maintenant, avec des cris frénétiques, que les portes s'ouvrent à leurs amants, et, à défaut de ceux-ci^ aux premiers venus, fussent-ils des porteurs d'eau ou des esclaves. Elles vont plus loin encore, elles osent rêver des abominations que Gomorrhe et Sodome n'avaient pas connucs\

Quel siècle et quelles mœurs que celles dont Juvénal se fait l'accusateur ! 0 renversement de toute morale! ô oubli de toute pudeur! c'est pendant les mystères célébrés en l'honneur de Gérés que de nobles Ro-

' Nota Borne secrela Desc, quum tibia lumbos Incitât, et cornu pariter vinoque feruntur AllonUx, crincmqiic rotant, ululanlcjue Priapi Mxnades. 0 quanlus lune itli.s vientifMis ardor Concubitus .' quiv vox sallante libidiue! qituntus llle meri veteris per crura madcntia torrens! Lenonum ancillas posila Saii/cia coronn Provocat ac tollit pendcntis pramia coxa:.\ Ipsa Mcdulli)uc fluctum crissanfis adorât : Palmam intcr dominas virtus natalibus xquat. Nil ibi per liidum siniulabitur : omnia fient Ad verum, quibus incendi jam frigidus ecvo . -

Laomcdonliades et Nestoris hcruia possit. Tune prurigo morx impatiens, tune femina simplex, Ac pariter toto rcpctilus clamor ab antro : Jam fas est; ad mit te viros! — Jam dormit adulter; Illajubet sumplo Javenem properure cucullo : Si niliil est, servis incurritur : abstuleris spem Servorum, veniet conductus aquarius. Hic si Quseritur et desunt homines, mora nulla per ipsam...

Le dernier trait, qui ne saurait se citer, même en lalin, n'est sans doute qu'une exagération satirique; mais qu'on veuille bien se rappeler cependant ([u'il concorde avec des faits analogues racontés par Lucien et Apulée.

maines osèrent s'abandonner à des excès dont frémit la nature !

Pour rencontrer quelque chose de semblable dans l'histoire des nations et de la corruption humaine , il faut remonter jusqu'à certaines fêtes religieuses de Babylone \ ou descendre le cours du temps jusqu'au moyen âge chrétien, qui a eu ses mystères delà bonne déesse, dans ses sabbats, ses nocls et ses messes parfois transformées en véritables bacchanales ^

En sa qualité de poëte philosophe et moraliste, qui aime à s'expliquer les effets par les causes, le satirique se demande quelle a pu être la source de celte prodigieuse perversité :

i'nde hxc monstra tamen, vel quo de fonte requiris'^1

La réponse à cette question est sublime d'éloquence et de poésie :

« Jadis une lumi])le fortune maintenait l'innocence de nos Romaines. Le vice n'osait entrer dans ces pauvres cabanes. Ce qui les en préservait, c'était le travail, les longues veilles, ces mains de femmes robustes et durcies à filer la laine de l'Ktrurie ; c'était Annibal aux portes de Rome, et les maris en sentinelle sur la porte Colline. Aujourd'hui nous succombous sous les maux d'une longue paix. Plus terrible que le glaive ennemi, le torrent des voluptés s'est précipité sur Rome qu'il submerge, et il venge l'univers «ssp/i;/. Toutes les horreurs, toutes les monstruosités de la débauche s'étalent autour de nous depuis que Rome a vu périr sou antique pauvreté. De là vient que sur les sept collines se sont installées Sybaris, Rhodes, Milet, et cette Tarente efféminée dont les citoyens, le front couvert de pampre

' Voy. Hérodote, lib. I, c cxcix.

' Voy. M. Philarete Chasles, le Drame, les Mœurs et la Religion au seiziètne siècle, p. 293,294 et 295, et aussi, dans ses Éhides sur le moyen âge, le chapitre consacré au théâtre de Hroswitha.

et les lèvres humides de vin, uagent dans les délices. C'est l'argent, l'infâme argent qui le premier importa chez nous des mœurs étrangères. C'est la richesse corruptrice, le luxe avec ses honteux excès, qui a brisé notre énergie séculaire'. »

Voilà de grandes vérités exprimées dans un grand style. Les quelques vers que nous venons de citer contiennent toute rtiistoire romaine , depuis César et Pompée.

On dirait que Jean- Jacques Rousseau s'est inspiré de cette forte et entraînante éloquence quand, dans son fameux Discours contre les arts et les sciences, il fait, par l'organe de Fabricius, le procès à la corruption romaine. « Dieux, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? quelle splendeur funeste a succédé à

' Prœstahat caslas humilis forluna Latinas Quondam, nec vitiis contingi parva sincbant Tecta labor, somnique brèves, el vellere Tusco Vexalx diirœque mamis, ac proxunits urbi Hannibal, et s/antcs Collina turrc marili. Niinc palimur longx pacis mula : siivior annis Luxuria incubuit, victumque idciscitur urbern. . --

Nidlum crimen abesl, facinusquc Itbidinls, ex qiio Paupertas romana perd. HincJluxH ad istos Et Sybaris colles; hinc el R/iodos et Mdetos, Atque coronatum et petidans mudidumque Tarentiim. Prima peregr'mos obscena pccunia mores Intulit et turpi fregerunt secula htxu

Divitix molles. .

Un de nos grands artistes contemporains, M. Couture, s'est inspiré de ce passage de Juvénal. Tout le monde a pu voir, dans la galerie du Luxembourg, le beau tableau qui porte pour épigraphe ces vers du satirique romain :

Sccvior armis

Luxuria incubuit, victumque ^dciscitur orbcm,

et OÙ la peinture lutte, et non sans succès, avec la poésie.

la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces mœurs elféminées?... Insensés, qu'avez vous fait? »

Dans les pages précédentes nous avons dû intervertir plus d'une fois, dans l'intérêt de la netteté et de la clarté des idées, le plan d'exposition adopté par Juvénal. Nous allons maintenant, et jusqu'à la fin de cette étude sur la Satire des femmes, suivre de nouveau, et sans transposition aucune, le texte du poëte, l'ordre de ses idées, tels qu'ils se trouvent dans toutes les éditions, celle de M. Ribbek exceptée.

Un autre travers ou vice féminin, c'était un penchant prononcé pour une foule de cérémonies et de pratiques importées à Rome du dehors. La foi antique et naïve avait depuis longtemps disparu, et, comme cela se voit souvent dans l'histoire des sociétés vieillies , l'excès du scepticisme avait ramené à une crédulité absurde. Au lieu de fortes croyances on avait maintenant la superstition, « cette maladie des peuples dégénérés et des mauvaises consciences ' » .

Juvénal, en sa qualité de satirique et de penseur indépendant, se moque avec infiniment de malice, d'esprit, et de la crédulité de certaines femmes toujours en quête de connaître, moyennant certaines pratiques, les secrets de l'avenir, et de l'impudence de quantité de charlatans, qui exploitaient cette môme crédulité à leur profit. Or, parmi les plus impudents entre ces derniers, Juvénal range tout d'abord les prêtres de Cybèle et d'isis. On a ici de curieuses révélations sur les mœurs religieuses contemporaines et dont toutes peutêtre n'ont pas disparu avec le paganisme. Voici l'archiprêtre de la mère des dieux qui vient faire visite à une

' M. Nisaid, les Poêles lai. de la dccad., t. II, p. 7, 3«^ édition.

grande dame, mitre en tête, gravité de commande sur le visage, et suivi de son obscène clergé, qui bat le tambour en l'honneur de son chef.

« D'une voix emphatique : Redoutez, s'écrie-t-il, les approches de septembre et le vent du midi, si vous n'expiez vos fautes par une offrande de cent œufs, si vous ne me donnez vos robes couleur feuille-morte. C'est ainsi seulement que vous détournerez les malignes influences dont vous êtes menacées; cette étoffe les emportera dans ses plis et vous n'aurez plus rien à craindre pour le reste de l'année. » Cette même femme, si le prêtre l'ordonne, ira en plein hiver, et dès le point du jour, briser la glace et se plonger trois fois dans les eaux du Tibre ; quoiqu'elle ait peur de l'iau, elle n'en trempera pas moins sa tête dans les tourbillons du fleuve ; elle parcourra ensuite, nue et tremblante, tout le champ de Tarquin le Superbe , en se traînant sur ses genoux ensanglantés '. »

Ainsi, pour conjurer de prétendues menaces du ciel, on demande au fanatisme de celle que l'on domine des présents destinés aux dieux et que l'on garde pour soil llemarquez aussi que la dévote se soumet avec une obéissance aveugle à toutes les mortifications qu'on lui impose pour faire pénitence.

Mais les prêtres d'Isis exercent sur les femmes qui les consultent une influence plus grande encore. Ils n'auront qu'à dire :

« Isis l'ordonne, et elle ira jusqu'au bout de l'Egypte; elle en rapportera de l'eau du Nil puisée près de l'île de Méroé, que brûle le soleil, et elle en voudra asperger le temple que la déesse possède à Rome, non loin de la vieille bergerie de Romulus. Elle est convaincue qu'Isis elle-même lui a parlé et lui en a intimé Tordre. Singulière prétention ! c'est bien avec de tels êtres que les dieux ont des entretiens nocturnes, et voilà ce qui vaut tant d'honneurs et de respects à ce personnage qui, suivi d'un troupeau de prêtres à la tête rasée et au vêtement de lin, parcourt la

' V'. i)lG-J27.

110 CHAPITRK IV.

ville comme un autre Anubis en se moquant des pieuses lamentations (lu peujjJe. 11 intercède encore pour celles qui, pendant les jours de continence ordonnée à l'occasion de la fête de la déesse, ne surent pas résister aux désirs de leurs époux. C'est une violation de la loi qui mérite une peine sévère. Le serpent d'argent a remué la tête; on l'a vu. Mais notre ministre, grâce à ses larmes feintes et à ses prières étudiées, obtient qu'Osiris pardonne : un gâteau et une oie grasse, cela suffit pour corrompre le dieu'. »

Qui se serait douté, si Juvénal ne nous le disait, que, déjà de son temps, les ministres des dieux imposaient des pèlerinages, donnaient ou obtenaient l'absolution pour les péchés mignons, se faisaient les intermédiaires entre les hommes et la divinité, et dominaient, fascinaient ainsi les cerveaux faibles et l'imagination exaltée des femmes?

Il y aurait, au sujet de tout ceci, de curieux rapprochements à établir ^ Au surplus, dans sa satire des femmes déjà souvent citée, Boileau, s'inspirant encore de ce passage , et l'appropriant pour ainsi dire aux mœurs et aux abus de son temps, en a fait, dans le sens que nous voulons indiquer, le plus piquant des commentaires ^

Après les prêtres de Gybèle et d'Isis venaient, dans

^ Ils ont été faits en grande partie par M. A. de Gaston, dans un intéressant travail intitulé les Marchands de miracles, 1 vol. in-i2 (Paris, Dcntu, 1864).

= Le prêtre disis estdevejiule directeur, et, de la superstitieuse, le satirique moderne a fait la dévote.

Elle a son direcleur, c'est à lui d'en juger; U fjut sans tlinVrer savoir ce qu'il eu pense. Bon! vers nous à propos je le vois qui s'avance. Qu'il parait bien nourri! quel venuillon I quel liiut! Le prinienips dans sa lleur sur son visage est peint.

Notre docteur bientôt va lever lotis ses doutes;

leur ordre d'importance respective : les Clialdéens trafiquant de l'astrologie; les vieilles juives, réduites par les misères de l'exil, à gagner leur vie en prophétisant aux païennes de bonne maison les volontés désirées de l'Olympe ; les aruspices venus d'Arménie ou de Comagène, prédisant aux belles dames de tendres amants ou de gros héritages, rien que d'après l'inspection du foie ou des entrailles de telle ou telle victime. Tous ces charlatans, ces devins, avaient une clientèle féminine considérable.

Ce n'est pas tout. La Rome du premier siècle de l'empire possédait ses diseurs de bonne aventure, ses métoposcopes, ses chiromanciens, qui vivaient tous, ce semble, de la superstition générale des fcnnnes. Les patriciennes avaient à leurs gages des personnages de ce genre, qu'elles faisaient venir du fond du crédule et mystérieux Orient; les plébéiennes, pour payer moins cher, recouraient à la tourbe des augures qui tenait ses séances et donnait des consultations au Cirque ou en plein vent, sur la chaussée Tarquinienne. Là « elles se faisaient examinera front et la main afm de savoir si elles devaient abandonner le cabaretier pour épouser le fripier' ».

Curieux traits de mœurs, singulières et tristes aberrations del'esprit humain et que le temps, hélas ! n'a pas fait disparaître! Nos grandes dames, comme nos femmes du peuple, donnent encore dansles mêmes superstitions.

Du paradis pour elle il aplanit les routes, Et, loin sur ses di'fauls de la mortifier, Lui-nièmc prend le soin de la justifier.

Sur tous ces points douteux c'est ainsi qu'il prononce. Alors, croyant d'un ange entendre la réponse, La dévote s'incline, et, calmant son esprit, A cet ordre d'en haut sans réplique souscrit,..

A défaut d'aruspices, de devins chaldéeus et d'augures de toute sorte, n'ont-elles pas leurs tireuses de cartes, leurs bohémiennes, leurs somnambules, leurs sorciers, ou bien, mieux encore, leurs spirites, leurs évocateurs?

Nous ne voudrions pas prolonger cette analyse outre mesure. Qu'on nous permette cependant d'insister, comme il convient, sur la dernière partie de la sixième satire.

Arrivé sans fatigue au bout de sa longue carrière, Juvénal puise, dans la haine profonde que lui inspire la perversité contemporaine, une énergie et une éloquence nouvelles ; il flétrit comme elles méritent de l'être les femmes adultères et les empoisonneuses. Il sangle tout d'abord de ses lanières vengeresses ces infâmes matrones qui, après avoir trompé leurs maris, recouraient, pour s'éviter sans doute les douleurs de l'enfantement et les ennuis d'une maternité équivoque, à certains médecins dont l'art mercenaire excellait, moyennant de mystérieux breuvages, à détruire l'humanité dans son germe, a Pauvre mari, ne te plains pas trop, s'écrie le poëte avec une caustique ironie; quel que soit au contraire le prix de la potion, hâte-toi de la présenter toi-même ; car, s'il prenait fantaisie à ta femme de devenir grosse et de sentir dans ses flancs élargis tressaillir le fruit de sa fécondité, tu pourrais bien te trouver le père d'un nègre. Malgré sa couleur, il n'en faudrait pas moins le reconnaître pour ton héritier, lui dont, le matin, tu'aurais fui la rencontre \ »

' .... Gaude, infelix, atque ipse bibcndum Porrige, quklquid erit : nain si distendere vellet Et vexare uterum pueris salientibtts, esses jElhiopis fartasse nater ; mox decolor hères Implerel tabulas, nunquam tibi mane videndus.

Juvénaln'épargne pas davantage ces autres patriciennes qui, pour cacher une stérilité causée par des avortements multipliés et pour tromper les vœux et la joie d'un prétendu père, font passer pour leurs fils des enfants trouvés et recueillis par elles sur les bords de l'infâme égoùt du Yélabre '. De là les perturbations de la famille, et les jeux mystérieux du sort. Ces enfants trouvés arriveront un jour aux plus hautes dignités et usurperont, sans que personne ne s'en doute, les plus grands noms de Rome. Ici triomphent la verve railleuse et l'humeur satirique du poëte en même temps qu'il rencontre, pour rendre sa pensée, des images et des couleurs admirables : « La maligne Fortune est là qui veille pendant la nuit sur ces enfants délaissés; elle sourit à leur nudité; elle les réchautïe dans ses bras, elle les enveloppe dans son sein, puis les introduit dans de grandes maisons. Elle s'y prépare de la sorte un mystérieux acteur et cette comédie se joue pour elle. Ce sont ses favoris, ses bien-aimés, ceux pour qui elle se met en frais, et elle les lance au faîte des honneurs avec un éclat de rire ^ »

C'est bien là cette capricieuse et toute -puissante déesse qui se plaît à déjouer les calculs des hommes, en élevant les humbles, en abaissant les grands, et

' Endroit où l'on exposait les nouveau-nés.

- .... Stat Fortuna Improba noclu

Arridens midis in faut Unis : hos fovet ulnis * Involvitquesinu : domibiis tune porrigit allis, Secreditnrjiie sibl mimum parât; hos amat, his se Ingerit, utqite siios ridens producit alumnos.

* Je lis, avecDussauIx, Hoinrich et M. Ribbeck, w/iiis et non omncs, qui serait faible et incolore. Les anciens manuscrits portent olnis dont on avait fait bien à tort omnis, qui à la longue était devenu le omîtes de la leçon vulgaire.

Ui CHAPITRE IV.

qu'avant Ju vénal , Horace avait si bien caractérisée dans ces vers d'une concision sublime :

Prxsens vel hno tollere de gradii

Mortale corpus, vel superbos T'ertere funeribus triump/ios^.

Voici maintenant, et pour finir, le tour des empoisonneuses. On sait le triste rôle que le poison jouait à Rome sous les empereurs, témoin les morts tragiques de Germanicus, de Claude, de Britannicus et detant d'autres personnages illustres. L'exemple donné de si haut était devenu contagieux. Du temps de Juvénal, chaque maison avait sa LocusLe. Les lois étaient impuissantes à atteindre les coupables. Juvénal supplée à cette impuissance et il dénonce à la conscience publique d'abominables forfaits. On se croirait, en vérité, déjà au sièle desBorgia, qui semblent s'être inspirés, en fait d'empoisonnements, des traditions de la Rome impériale. Dans celte Rome et à l'époque oîi nous sommes, tout sentiment moral paraît éteint. Les marâtres, et cela sans que personne songe à réclamer ni à protester, y détruisent chaque jour, par le poison, les fils de leurs maris. Autrefois, fait remarquer le poète, elles se bornaient à les haïr; aujourd'hui, cela est plus commode, elles les tuent :

Nemo repugnet,

Nemo vetet ; jam jam prîvignum occidere fus est ^.

Mais que parlons-nous des marâtres? La dépravation générale des mœurs est si grande , partout la voix de la nature est à tel point étouffée que des mères, ô juste ciel ! empoisonnent à chaque instant leurs propres

' Horat., Od., I, xxxv.

2 V. (527 et 628.

enfants, dans le seul but d'en hériter. Et Juvénal jette ce cri d'alarme qui est en même temps un conseil : « Jeunes pupilles, vous qui avez un riche patrimoine, veillez sur vos jours et prenez garde à ce que vous mangez. Ces mets exquis peuvent cacher un poison brûlant, préparé par une main parricide '. »

Mais, dira- 1- on peut-être, Juvénal exagère; il assombrit ses couleurs à dessein; il invente des horreurs chimériques. Non, non! il a prévu l'objection, et il vous ferme la jjouche, l'histoire contemporaine à la main. Le crime aflVeux de la trop célèbre Pontia, fille de Pontius et femme de Drymon, qui, sous le règne de Néron, avait empoisonné ses deux fils pour s'approprier leur fortune % ce crime est présent encore à l'esprit du satirique. 11 met Pontia en scène. «Ecoutez-la,» s'écriet-il ; et alors s'engage entre elle et lui ce court mais terrible dialogue : — « Je l'ai fait, je l'avoue , je préparai le poison, on me surprit, et j'achevai. — Tes deux enfants ! les tuer dans le même repas, détestable vipère, tes deux enfants! — Oui, et sept, si j'en avais eu sept*.»

Juvénal, dans cette poétique prosopopée, s'élève avec son sujet jusqu'au ton de la tragédie.

2 Voyez le scholiaste ad vers. 638 ; — Martial, II, xxxiv.

•^ 638-643. Ce dernier trait de passion, qui marque si bien l'audace dans le crime, nous rappelle la Médce de Sénéque, qui, en proie à une féroce exaltation, regrette, au moment où elle veut frapper .lason dans ses enfants mêmes, de n'avoir pas eu la fécondité de Niobé. Elle aurait pu ainsi déchirer bien plus encore, au gré de sa haine, le cœur de Jason :

Ulinam superbœ turba Tantalidos meo Ejcisset utero, bisque scptcnos parens Giialos tulissem.' sicrilis in pœnas fui.

(Sencc, IHedea, v. 9^13, OUU et 945.)

Et plus tard, quand Jason, après la mort du premier de ses deux enfants, supplie Médée de laisser au moins vivre le second, elle lui'

Mais ce qui lui inspire le plus d'horreur en tout ceci, il a soin de le dire, c'est l'ignoble motif du crime. Qu'une femme commette un forfait quand elle y est poussée par la colère ou la jalousie qui l'entraîne comme est entraîné a le rocher qui tombe quand le pan de montagne lui servant de base se dérobe sous lui ' »; il le comprend jusqu'à un certain point. Mais tuer ses enfants pour en hériter, calculer froidement le produit d'un si grand crime, et l'accomplir de sangfroid ^ voilà ce qui le révolte.

Les femmes romaines valent-elles mieux comme épouses que comme marâtres ou comme mères ? Nullement. Yeulent-elles mener un mari à la baguette, elles l'abrutissent à l'aide des philtres thessaliens '. Désirent-elles s'emparer de ses biens et s'abandonner sans entraves à une passion illégitime , elles savent comment s'y prendre pour l'envoyer secrètement au bûcher \ Rome est remplie de Danaïdes, d'Eriphyles et

fait cettt; nouvelle réponse qui dépasse encore la première en férocité :

Niniium est dolori numcrus [duonim puerorum] angustus meo. In matre si quod pigtius ctiamnum latet Scnitabor eiisc viscera, et ferro extvaham.

Je renvoie le lecteur pour l'ensemlile de toute la scène aux commentaires que j'en ai donnés moi-uiême dans mes Études sur trois tragédies de Sénèque, imitées d'Euripide[l vol.in-12, p. 74 et suiv. Paris, Durand, 1854).

' 649 et 650.

' Illam ego non tulcrim qnx computat, et scelus ingens

Sana facït. . (V. 651 ut G52.)

^ V. 610 et 611.

"* Ailleurs déjà, avec une pittoresque énergie de langage, il a insisté sur ce crime :

Occurrit mntrona poteiis, qiiœ molle calcnum l'oyrcclura vivo miscct silicnfe rubctain, institidlque rudes mclior Locusia propiiiqiias i'er fanuim et populum nigros effcrre marilos. {Sat. I, V. 69-73.)

LES FEMMES ROMAINES. It7

de Clytemnestres. « Toute la différence, fait observer le poëto , est que la fille de Tyndare l'ut assez insensée pour tuer son mari en le frappant des deux mains, avec une hache; maintenant, avec un tout petit poumon de crapaud, l'affaire est faite; elles ne recourent au fer que dans le cas où leur Agamemnon, à l'instar de Mithridate , trois fois vaincu par les Romains, a eu la précaution de se munir d'antidotes \ n

C'est par ce dernier trait que se termine la sixième satire que nous avons essayé de faire connaître au lecteur dans son vaste ensemble. Elle peint à elle seule tout un monde. Juvénal a fait entrer dans son cadre tous les vices, tous les travers et aussi toutes les turpitudes, tous les crimes des Romaines de la décadence. On dirait une de ces fresques grandioses où quelque Michel -Ange aurait représenté en traits de flamme toutes les mauvaises passions d'un siècle.

Juvénal se montre partout observateur sagace, peintre habile et justicier incorruptible. Sans doute, la satire des femmes n'est pas exempte de fautes. Nous les avons signalées, dès le début, et nous y sommes revenu dans le cours même de cette analyse. Mais combien ces défaillances sont compensées et au delà par des qualités de

' V. Gô7 ad fin. Les crimes abominables que Juvénal flétrilici avec tant d'énergie et d'indignation viennent encore beaucoup trop souvent, hélas! attrister et effrayer notre siècle. J'accorde qu'à Rome, au temps de la décadence, ces horreurs faisaient en quelque sorte partie des mœurs du jour, tandis que chez nous elles ne se produisent qu'à l'état d'exception ; mais combien sont affligeants néanmoins pour le moraliste ces adultères éclatants, ces atroces pratiques d'avortements , ces épouvantables empoisonnements de maris par leurs femmes, de femmes par leurs maris, voire même d'enfants par leurs mères et de mères par leurs enfants, — et cela dans toutes les classes de la société, — que de fréquents et scandaleux procès viennent à tout instant nous révéler !

premier ordre! Comment n'être pas frappé, en effet, de cette puissance de souffle qui soutient et anime la pièce d'un bout à l'autre? Comment ne pas admirer la variété des couleurs, des tons , des nuances que Juvénal a su répandre dans son œuvre? Tantôt il est spirituel et plaisant comme Théophraste ou Molière, tantôt grave comme Tacite, tantôt sombre et terrible comme Shakspeare. Souvent aussi il rencontre des beautés véritablement épiques, et, d'autres fois, des traits d'éloquence d'un effet saisissant. Son sujet était fécond, sans doute, mais il fallait son génie pour le creuser comme il l'a fait. De même qu'il n'a pas eu, en ce sens, de prédécesseur, de même aussi il n'a pas eu de successeur; combien, en effet, Boileau lui-même, malgré tout son esprit et tout son talent, est resté loin de son modèle, quand, dans sa dixième satire, il a essayé de traiter le même sujet !

La sixième satire de Ju vénal forme un curieux monument littéraire, en même temps qu'au point de vue moral elle est un véritable manifeste. Sentinelle avancée de la morale publique , le satirique latin pousse un cri d'alarme et avertit ses concitoyens. Heureux s'ils pouvaient écouter sa \oix ! Mais, condamnés par la fatalité des choses, ils continueront à se précipiter dans le chemin du vice et de la corruption, pour se réveiller un jour au milieu de la dissolution de l'empire.

lie turbot on la eoiir tle Doinitien ^

Cette satire, si l'on en retranche avec M. Ribbeck et comme complètement apocryphe l'espèce d'exorde qu'y a cousu, en trente-six vers, la main passablement maladroite d'un rhéteur quelconque '■*, nous paraît remarquable en tous points. Elle est tout à fait, on Ta constaté avec raison, dans le genre de certaines compositions satiriques du vieux Lucilius, faites pour la scène autant que pour la lecture. La forme en est toute

' Sat. IV.

^ Déjà W.-E. Weber {Die Satiren des D.-J. Juvcnalls, p. 331) avait regardé tout ce pass-age comme suspect, vu le peu de rapport qu'il semble avoir avec ce qui suit, et comme promettant toute autre chose que ne tient le reste de la satire. M. Nàgeisbach au contraire (Pfiilologits, 3. Jahrg., 1848, p. 469) s'est efforcé de faire voir que cette espèce d'exorde se rattache intimement au récit qui vient après; mais M. Ril)beck, dans son récent et fort remarquable travail déjà plus d'une fois cité {Der édite und der iinechte Juvcnal), et .'iuqucl nous aimons à renvoyer le lecteur sérieux et instruit, a démonlré victorieusement, selon nous (p. 75 et suivantes), et en discutant pour ainsi dire chaque vers, au point de vue philologique, historique et littéraire, que le début de la quatrième satire n'est autre chose qu'une interpolation.

dramatique : la pièce a son exposition, son nœud, son dénouement. Le lieu de la scène est nettement déterminé par le poëte; les caractères sont tracés de main de maître; nulle part non plus le satirique ne se rapproche autant qu'ici de la manière de son devancier Horace. J^a quatrième satire abonde en mots, en traits, en fines et malicieuses plaisanteries, tout à fait dignes du poëte deVenouse; ce n'est pas cependant, hàtons-nous de le dire, que le comique seul domine dans la pièce qui va nous occuper; loin de là; le plus souvent, au contraire, le ton en est sévère, et parfois même il s'élève à celui de la tragédie, et surtout de la tragédie historique et politique; on dirait alors de telle ou telle peinture de notre satirique d'Aubigné. Elle repose tout entière, du reste, sur une anecdote plaisante, môme tout à fait comique. Si l'histoire proprement dite ne la confirme pas, il est vrai de dire néanmoins que le caractère bien connu de l'empereur Domitien donne à cette anecdote un haut degré de vraisemblance ^ On aurait apporté un jour à Domitien un turbot d'une grosseur prodigieuse ; ce tyran imbécile aurait alors convoqué les principaux membres du sénat qui vivaient dans son intimité, pour délibérer, dans un conseil extraordinaire, sur les moyens d'apprêter dignement ce délicat morceau. A cette occasion, Juvénal fait retomber son fouet sanglant sur la plupart de ceux qu'il suppose avoir pris gravement part à cet acte édifiant. Et, dans un style et avec des couleurs dignes de Tacite, il nous peint la cour de Domitien. Chacun des personnages qui en font partie est caractérisé par un trait d'éloge ou de blâme également honteux pour ce tyran stupide, et le poëte nous révèle ainsi, en passant, quelques-unes des misères

'Voyez DionCassius, LXVIII, 9. — Suét., Domit.,passim.

LE TURBOT OU l,A COUR DE DOMITIEN. 121

de l'époque, à savoir^, la cruauté et les niais caprices du tyran, l'impudence des parvenus du jour, la scélératesse des délateurs, les bassesses, les flatteries, en un mot, l'inqualifiable servilité des grands, fruit nécessaire du despotisme impérial.

« Au temps où le dernier des Flaviens déchirait l'univers expirant, où Rome avait pour maître ce Néron cliauve, dans la mer Adriatique, non loin du temple de Vénus, qui domine Ancône, la ville dorienne , un turbot monstrueux vint à tomber dans le filet d'un pécheur qu'il remplit tout entier; il ne le cédait pas en grosseur aux turbots qu'enferme sous ses glaces le Pahis-Méotide, qu'aux premières chaleurs la débâcle charrie tout endormis et tout engraissés par l'inaction d'un long froid, et qu'elle verse dans les eaux dormantes du Pont-Euxin. Le maître de la barque et du filet destine cette superbe pièce au souverain Pontife '. Qui en effet eût osé vendre ou acheter un poisson pareil lorsque, jusqu'aux rivages mêmes, tout est peuplé d'espions? Les dénonciateurs, toujours à la piste d'tuie proie, s'empareraient bien vite du pêcheur tout nu et de son turbot, tout prêts à affirmer que c'est un poisson échappé des viviers impériaux, longtemps nourri aux dépens de l'empereur, un poisson réfractaire, qui s'est évadé de chez son maître et qui doit lui être restitué. Consultez les jurisconsultes Palfuriuset Armillatus, ils vous diront qu'il n'estrien de beau ni de rare, n'importe dans quel parage, qui n'appartienne au fisc. Donc ce poisson, on en fera don à Tempereur, afin qu'il ne soit point confisqué -. »

Juvénal caractérise avec une amère énergie la personne et le règne de Domitien. Le dernier prince de la dynastie des Flaviens était un Néron chauve; sa calvitie, dont son amour-propre d'ailleurs souffrait tant ^ étant la seule chose qui le distinguât du plus infâme des ciTipereurs, de Néron. Domitien, pour Juvénal, est une sorte de tigre couché sur l'empire romain, à moi-

' Un des titres que portaient les empereurs.

'■' Suét., Domit., c. xvni.

tié dévoré, et s'apprêtant encore à dévorer ce qui en

reste.

Cumjam .setnianinmm la cerar et Flavius orbem Ultimus '.

L'image, malheureusement, n'est que trop juste; la pensée n'est point exagérée ^ Domitien, en effet, est le type du plus effroyable tyran qui fut jamais , et il a pesé sur le monde comme un fléau. Il avait étouffé toutes les manifestations de la pensée, couvert l'empire de délateurs, épuisé Rome par ses spoliations et ses confiscations, et fait tomber quantité de têtes illustres ou obscures, dont on trouve, dans Suétone et Tacite, la funèbre nomenclature ^ Dès les premiers vers aussi, nous sentons au milieu de quelle époque néfaste le poëte nous transporte ; le pêcheur du turbot, tout simple et homme du peuple qu'il est, sait à quoi s'en tenir sur la dureté des temps. Il ressemble, en quelque sorte, à ces malheureux pères de famille du même siècle qui, dans leur testament, faisaient la part belle aux mauvais empereurs pour, qu'eux morts, leurs femmes etleurs enfants fussent à l'abri de la rapacité et de la cruauté du maître ''; ainsi fait notre propriétaire delà barque et du filet. Sa générosité a sa raison d'être; il est libéral par prudence et par peur. Qu'il en agisse autrement, et mal lui en prendra. Le règne de Domitien, c'était la terreur

- C'est ainsi que Saotonc (/6., xii), Dion Cassius {LWW, p(isshn),èi Tacite {Agric, u, m) nous le dcpeiiinent. Au chapitre xliv du même ouvrage de Tacite se trouve un jugement rappelant tout à fait celui de .luvénal ; c'est la même image, ce sont pres(iue les mêmes mots... i<.J)om/(i(inus,no)iJamper inlcrvalla ac spinnnenla icmporinn,sed conUnuo cl velul uno ictn,rcmp'uhlkam e.rhaus'iL »

' Tacite, Agricnl., i, ii, m; Suét., Domit., c. x.

* Tacite, AgricoL, c. xliii.

en permanence, et il fallait bien peu de chose pour être suspect. Encouragés par de grosses récompenses, les délateurs, cette affreuse plaie sociale de l'époque, sont là, les regards fixés sur toutes les parties de l'empire, prêts à enlacer dans leurs pièges les grands comme les petits , les sénateurs aussi bien que le pêcheur du turbot ; les délateurs étaient , selon l'expression de l'historien anglais Gordon, les chiens de chasse des Césars, raisonnant volontiers avec leurs Yictimes, comme le loup avec l'agneau de la fable, prompts aussi à trouver des coupables et à inventer des chefs d'accusation; subtils dans leurs argumentations, véritables casuistes, on l'a dit spirituellement, de la morale des empereurs * ; capables de démontrer, au besoin, que le jour est la nuit et la nuit le jour; s'entendant comme Armillatus et Palfurius ^, par exemple, à prouver que l'air et l'eau, qui sont la propriété de tout le monde selon les lois de la nature, appartiennent exclusivement à leur maître, ou bien au fisc, ce qui revenait au même. Dès lors on comprendra pourquoi notre pêcheur, bien qu'on fût au commencement de l'hiver, et que, par conséquent, il n'y eût pas à craindre la corruption

' M. D. Nisard, les Historiens romains, ad. voc. Tacite.

^ Fameux jurisconsultes qui se laissèrent corrompre et trahirent le peuple. Lescholiaste deJuvénal nous donne ici quelques curieux éclaircissements, surtout sur le premier de ces deux personnages : « Palfurius Sura, nous dit-il, était le lils d'un consulaire qui, sous Néron, se livra à l'exercice de la lutte avec une vierge lacédémonienne. Chassé plus tard du Sénat, sous Vespasien, il embrassa les doctrines des stoïciens, s'y acquit de l'influence, grâce à son talent poétique et à son éloquence ; il abusa de la familiarité dont l'honorait Domitien, et exerça avec fureur le métier de délateur. Parmi d'autres délateurs très-influents auprès de Domitien, il faut nommer encore Armillatus, Démosthène, et l'archimime Latinus, ainsi que nous l'apprend Marius Maximus. » (Sckolia ad vns. 53. Édit. Otto Jahn. Berolini, 1851.)

pour le poisson, se hâta néanmoins délivrer le turbot. Différer la chose, en un temps oii la délation était à l'affiit de tout, c'eût été s'exposer à un péril certain.

Mais ne perdons pas de vue notre pécheur. Où court-il ainsi? A Albe même, une des pkis belles résidences impériales du temps, habitée autrefois par Tibère, et oii Domitien \'ivait alors avec sa cour. C'est à Albe, en effet, que Domitien aimait à demeurer, et il avait Ihabitude d'y traiter les affaires les plus graves, comme aussi, on va le voir, d'en faire le théâtre de ses extravagances les plus ridicules'. Nous connaissons maintenant le lieu de la scène où va se passer tout à l'heure un drame tragi-comique; le poëte nous introduit dans le vestibule de la villa impériale. L'atrium, qui conduit à la pièce où se tient le maître, est rempli de courtisans de l'ordre sénatorial, impatients, selon les mœurs et l'étiquette romaines, de faire leur cour au prince. Ce sont les mane salutantes dont parle Virgile, et qui sont de tous les temps, car, pour le dire en passant, on les trouve partout où, à force de courbettes, il y a quelque place à gagner, quelque pension à obtenir ou quelque bénéfice à réaliser. Partout aussi ces officieux empressés sont exposés aux mêmes humiliations. Ainsi, • pour en revenir à Domitien, il laisse attendre, avec un dédaigneux sans-façon, cette foule bourdonnante de grands, et reçoit avant tout, et à leur barbe, l'homme au turbot, sur qui les portes se referment.

Notre pêcheur, nous l'avons déjà vu, est un homme avisé. Il connaît son temps et son prince. Sous la peau de ce rustre se cache un diplomate ; qu'on en juge : « S'avançant devant le roi des rois : Daigne agréer, dit-il, une offrande qui n'est point faite pour la table d'un par-

' Voyez Pline, ép. iv, xi. — Tacite, Agric, c. xlv.

LE TURBOT OU LA COUR DE DOMITIEN. t2ô

ticulier, fête aujourd'hui ton génie; prépare ton estomac à savourer cette chair délicieuse; mange ce turbot, il était destiné au siècle qui t'a vu naître. Il s'est fait prendre tout exprès '. «

La flagornerie, sans doute, était assez grossière, « et pourtant, fait observer le poëte, qui aime à semer ses récits satiriques de réflexions morales à la Tacite , la tête de Domitien se dressait d'orgueil ; il n'est pas d'éloge auquel on ne puisse faire souscrire ces puissances dont nous avons fait des divinités ^ «

Et maintenant nous entrons dans le vif du sujet : oii trouver un plat assez large pour contenir l'énorme poisson? Grave question en vérité, et qui mérite qu'on en délibère! Allons, que la porte se rouvre, et qu'ils entrent enfin, ceux qui se morfondent au dehors. On leur soumettra le cas, puisque aussi bien on les a sous la main.

Les voici qui accourent, ces hommes « que son cœur déteste, et sur la face desquels réside cette pâleur

^ Et fnmcn illi '

Sitrgebant crixtw ; nihil est quod credere de se Non 2}ossi( quum laudalur dis œqua poleslas. (V. 69, 70, 71.)

On croirait entendre Massillon, qui, comme moraliste, a plus de rapport qu'on ne croit avec Juvénal, s'ccriant, dans son Sermon sicrtes tentations des grands : « Oui, Sire, par l'adulation les vices des grands se fortifient. En effet, l'adulation enfante l'orgueil et

l'orgueil est toujours l'c'cueil fatal de toutes les vertus Gâtés par

les louanges, on n'oserait plus leur parler (aux princes) le langage de la vérité. Eux seuls ignorent, dans leur État, ce qu'eux seuls

devraient connaître Les discours flatteurs assiègent leur trône,

s'emparent de toutes les avenues, et ne laissant plus d'accès à la

vérité on le joue (le souverain) à force de le respecter; il ne voit

plus rien tel qu'il est; tout lui parait tel qu'il le souhaite. »

ordinaire à ceux que Domitien honore de son amitié féconde en malheurs ' « .

Le déiiL' commence, et Juvénal va faire passer sous nos yeux toute une galerie de personnages, tous sénateurs, les uns d'une origine illustre, les autres sortis des derniers rangs de la société. Il caractérisera fhacun d'eux, soit en nous disant ce qu'il en pen^e lui-même, soit en les faisant agir ou parler. Ici, point de fiction poétique, de caractères d'invention , de créations imaginaires, mais tout un monde qui a vécu bel et bien, un monde réel, historique. De là l'intérêt tout particulier de cette satire qui est avant tout, nous le répétons, une satire politique.

Parmi ces hommes formant comme le conseil d'État de Domitien, tous ne sont pas également bas et méprisables de leur nature, comme la plupart des autres sénateurs dulemps. Il en est quelques-uns que le poëte semble plaindre plutôt que condamner. Il faut citer :

« Le premier sénateur qui accourt en rajustant sa robe, c'est Pégasus, nommé récemment fermier de Rome stupéfaite, car les prélets de Rome méritaient-ils alors un autre titre ^. C'était

' Quos oderat llle ,

In quorum facie miserai magnxque sedebat Pallor amicitiœ.

Boileau seml)le s'être souvenu de ces vers, quand il dit :

Soit qu'il fasse au cooseil courir les sénateurs, D'un tyraii soupçonneux pâles adulateurs.

- Anne aliud tune prœfecli? quorum optlmus atque Interpres, etc.

M. Ribbeck retranche, avec raison, ce vers comme suspect. Bien avant M. Ribbecii, Ileinrich (Commenlar zu Juvenals Satiren, p. 184) en avait également mis l'authenticité fort en doute. 11 regarde le optimus atque comme une misérable cheville destinée à compléter

de tous les préfets le plus intègre ; personne n'interprétait les lois avec plus de scrupule, bien qu'il crût qu'en ces temps néfastes la justice devait se désarmer de son inflexible rigueur.

« Puis vient Crispus, un aimable vieillard; ses mœurs, son éloquence, son caractère étaient empreints de la même douceur; personne mieux que lui n'aurait mérité d'aider de ses utiles conseils le maître des nations, le dominateur de la terre et des mers, si sous un tel monstre, fléau du genre humain, il eût été permis de blâmer la cruauté et d'ouvrir un avis généreux. .Mais quoi de plus,irritable que l'oreille de ce tyran, avec lequel ses amis mêmes couraient danger de mort à parler du beau temps, de la pluie ou des orages du printemps? Aussi Crispus n'essaya-t- il jamais de lutter contre le torrent. Hélas! ce n'était pas un citoyen d'une trempe à oser dire librement ce qu'il pensait au fond de sa conscience et à risquer sa vie pour la vérité. Aussi Crispus aura-t-il à vivre quatre-vingts hivers et autant d'étés.

« Près de lui accourait un sénateur du même âge, que la même politique faisait vivre tranquille aussi dans cette cour : c'était Acilius, accompagné d'un jeune homme qui ne méritait pas la mort cruelle qui l'attendait, victime déjà désignée au glaive du maître. Mais il y a longtemps qu'à Rome c'est un prodige de vieillir quand on appartient à une famille noble; aussi aimerais-je mieux, quant à moi, être le dernier des enfants de la terre *. Ce fut en vain que ce malheureux adolescent descendit tout nu dans l'arène d'Albe pour y affronter en chasseur et percer de près des ours de Numidie. Qui serait aujourd'hui la dupe de ces ruses de nos patriciens? Qui s'aviserait d'admirer ton vieux stratagème, ôBrutusPIl était plus facile d'en faire accroire à nos rois barbus ^. »

le anne aliucl tune prsefecti, elil pense que ce demi-vers pourrait bien avoir été ajouté eu marge par quelque jurisconsulte qui aurait vu dans le vers précédent :

Pegasus attonitœ posittis modo villicus urbi,

une sorte de blâme adressée au même Pegasus.

' XJnde fit ut malim fraterculus esse gigantis.

Ce vers, M. Ribbeck le rejette également. Voyez les raisons qu'il en donne {Dcr echte und der unechte Juvenal, p. 123 et 124).

Nous avons affaire tout d'abord à des gens relativement honnêtes, tels" qu'on les voit sous tous les régimes politiques, mais surtout dans les monarchies absolues, où domine la volonté d'un seul. Ces gens-là, plus ou moins, se trouvent dans la situation psychologique de la Médée d'Ovide, et ils pourraient dire comme Médée :

. . . Video meliora, proboque, Détériora sequor ' ,

ce qui signifie en d'autres termes : « Je vois le bien et je l'aime, mais néanmoins je laisse le mal s'accomplir. » Ce Pégasus, sur lequel le scholiaste nous fournit encore de curieux détails biographiques, était un des jurisconsultes les plus distingués de son temps, et ses contemporains disaient de lui, en faisant allusion à sa science du droit, qu'il était « moins un homme qu'un livre ~ » . Les fonctions de préfet de Rouie, qu'il remplissait, étaient jadis, comme l'histoire nous l'apprend , les premières de l'État , après celles d'empereur \ Pégasus eut le tort de les laisser s'avilir entre ses mains et de s'effacer en tout devant l'empereur. L'empire romain alors, c'était l'empereur, comme plus tard sous Louis XIV, l'Etat, c'était le roi; il appartenait à l'empereur; l'empereur

' Métamorph., lib. VII, v. 20 et 21,

^ Sc/iolia vetera ad vers. 11, édit. Jahn. Il était, selon le même scholiaste, lils d'un ancien commandant de trirème {fiJius trkrarchi); après avoir été gouverneur de plusieurs provinces, il aurait été appelé à Rome comme préfet de la ville. Les commentateurs allemands modernes (Weber, Siebold, Berg, etc.) renvoient tous le lecteur à l'Histoire du droit romam de Hugo (t. H, p. 757 et suivantes), où il est (|uestion des qualités de Pégasus comme jurisconsulte, et du rang qu'il mérite d'occuper à ce titre.

^ Tacite, ijîHrtL, YI, xi; — Suét., Octav . , www ; — Dion Cassius, XLIX, xvi: LI, m; — Niebuhr, Histoire rom., t. II, p. 126 etsuiv., cité par Weber, {Die Satiren Juvenals, ilhersetzt iind erlmtert, p. 342.

en était le propriétaire ; il l'affermait, etle gouverneur de la ville éternelle n'en était plus que le fermier. Pégasus, encore une fois, accepte tout cela. D'un autre côté, il avait aussi, en sa qualité de préfet, une importante juridiction entre ses mains ^; mais, Juvénalle donne assez clairement à entendre, Pégasus a du sans doute fermer plus d'une fois les yeux sur certains délits commis par tel ou tel misérable que protégeait le prince; c'est l'homme juste au fond, mais faible, et qui, cela se voit, hélas! dans tous les temps, aime mieux garder sa place que de se compromettre par un zèle indiscret. Juvénal, et il faut lui en savoir gré, compatit à cette servitude involontaire de quelques âmes secrètement portées au bien. Vibius Crispus appartient à la même classe de citoyens que Pégasus. Sans doute, à en croire Tacite, il avait eu beaucoup à se reprocher dans les premières années de sa vie, et il n'a pas toujours fait de l'influence qu'il possédait le meilleur ni le plus noble usage ' ; mais à la fin de son existence il avait, ce semble, changé à son avantage % et c'est d'après ces dernières années que Juvénal le juge. Et quelle peinture il nous fait à cette occasion de l'épouvantable despotisme de Domitien! La satire, ici, parle comme l'histoire. Sous des maîtres comme ce tyran chauve [Nero caivus), la bonne volonté des citoyens se détend, le courage s'efface; que voulez-vous! tout le monde n'a pas la vertu d'un Thraséas, d'un Helvidius Priscus, d'un Sénécion, d'un Aurulénus Rusticus '' et de quelques autres caractères de

' Tacite, Hist., IIL lxiv; Juvénal, Snl. xiii, v. l57-lo8.

^ De clar. oral., c. viiiet xiii ; Tacite, fflst., Il, \, IV, xu.

^ Quintil., Inslilut. orat., V, xiii, xlvui ; XII, x, xi.

* Voyez, pour le caractère et la mort de ces grands personnages, Tacite, Ann., XVI, xxi, seq.; — Suét., in f'espas., c. xv; — Dion Cassius, LXVI, xu; — Tacite, .Ujric, II, xlv.

la même trempe \ Quand les avis salutaires sont souvent punis de mort, tout le monde n'ose pas, comme les personnages que nous venons de citer, s'opposer au torrent, parler selon ses convictions et dévouer sa vie, quitte à devenir un martyr politique, au triomphe de la vérité, vitam impendere vero, selon la belle expression du poëte. Dans les mauvais jours et sous les mauvais princes, si l'on veut vivre longtemps ou se maintenir dans son poste, il faut savoir se taire et bien cacher son existence. Juvénal, lui, naturellement, sans efforts, et tout en restant dans son sujet, sait se livrer aux considérations morales et philosophiques de l'ordre le plus élevé. Nous sommes ici en pleine satire politique, ou plutôt le poëte retrace l'histoire de son temps à la façon de Tacite. Quant au fond de sa pensée, il la laisse deviner plus qu'il ne l'exprime.

Ce qu'il nous dit des Acilius touche au même ordre d'idées. Ils appartenaient sans doute à l'illustre race des Acilius Glabrion. Acilius le père s'était, lui aussi, bien trouvé de sa politique d'effacement et de silence; son fils, que nous savons avoir été non-seulement sénateur comme son père, mais encore consul en l'an 91, avec Trajan même, le futur empereur, fut moins heureux. Domitien, en le faisant mettre à mort % obéissait

' ... Comme ce Cn. Pison, par exemple, qui, eu plein sénat, et dans un temps où tout rampait et tremblait devant Tibère, osa faire entendre de courageuses paroles, quand cet empereur, à propos de l'infâme accusation de lèse-majesté portée contre Granius Marcellus par sou propre questeur, engagea le sénat à voter, disant que « luimême donnerait également son vote dans cette affaire ». Il restait encore, dit Tacite, quelques vestiges de liberté mourante: « Dans quel ordre entends-tu voter, César? fit observer Pison. Si tu votes le premier, je saurai sur qui me régler ; si, au contraire, tu votes le dernier, je crains bien que dans mon imprudence je ne me trouve en désaccord avec toi. »{Ann,, I,lxxiv.)

^ Suét., Dom., c. X.

à cette politique sanglante inaugurée par Tibère, et qui consistait à se défaire de tout personnage à nom illustre ou de grandes espérances, dont on redoutait l'ambition et la rivalité. A leur tour les nobles, pour mieux cacher leurs secrets desseins et échapper aux soupçons du maître, se livraient souvent aux occupations les plus indignes de leur rang, affichaient, par exemple, une grande passion pour les courses des chars, montaient sur la scène pour y jouer certains rôles, descendaient dans l'arène pour y combattre les bêtes féroces \ On voulait à la fois se sauver et complaire par cet abaissement volontaire. Cependant cette politique, ces a7'ies patriciœ^ comme dit Juvénal , et dont, en sa qualité de Romain de la vieille roche, il souffre amèrement, n'étaient plus de mise comme au bon vieux temps; Domitien était un tyran trop subtil, trop avisé, pour qu'on pût lui en faire accroire. S'il prenait plaisir à voir les grands s'avilir, il ne les en immolait pas moins.

Mais encore une fois, pour les hommes comme Pégasus, V'ibius Crispus et les deux Glabrion, que la misère et la fatalité des temps avaient rivés autoiu^ do Domitien, Juvénal se montre plutôt indulgent que sévère. En revanche il réserve toutes ses ironies, tous ses sarcasmes, tous ses mépris pour quelques autres personnages de l'intimité de Domitien, et qu'il va nous faire connaître.

' .luvén., Sa/., II, V. 143. Lire les détails historiques dans lesquels eulre, à ce sujet, un savant Allemand, traducteur et commentateur de .luvénal, M. Ileinrich Duntzer {Die romischcn Sutirikcr, 1 vol. Braunscliweig, 1846, p. 261, notes sur les vers 143 et suivants de la satire II); maisau surplus, et cela n'ôte rien au témoignage invoqué par Duntzer, nous regardons ces vers, avec M. Ribbeck. comme apocryphes, ainsi que nous l'avons fait remarquer à la page 62 (note 1) de ces Études.

De ce nombre sont tout d'abord Rubrius Montanus, Crispinus , Pompéius et Fuscus. Il va caractériser chacun d'eux, en quelques mots, avec une malicieuse concision de traits et une rare profondeur d'observation morale. Tantôt il sera plaisant et tantôt grave.

Celui - ci , Rubrius , d'une basse origine , n'avait pas l'air trop rassuré en courant au conseil; on lui tenait rigueur d'une vieille offense, « de celles qu'on n'aime pas à divulguer * ».

Quelle était cette offense? Juvénal ne nous en dit pas davantage, et c'est son scholiaste qui vient nous éclairer sur ce point. Selon lui, et la chose est fort vraisemblable, Rubrius aurait déshonoré, alors qu'elle était encore très-jeune, Julie, fille de Titus, devenue plus tard l'amante incestueuse de Domitien -; une de ces intrigues de cour qui perdraient mille fois celui qui l'a nouée, si l'amour-propre ou l'honneur de plus grands personnages n'avait intérêt à la tenir secrète pour ne pas appeler l'attention publique sur leur propre conduite. Malgré cela, notre Rubrius, bien qu'il tremble en face du prince qui peut le perdre, le prend de haut avec tous les autres, comme de juste; c'est le propre de tous les coquins; son effronterie, dit Juvénal, en achevant de peindre cette espèce de Tartufe de son temps, « égale celle d'un infâme débauché, faisant des satires contre les mœurs du siècle ^ » .

'■^ SckoUa veter. ad vers. 104 et 105.

' Et tamen improbior saiiram scrïbenle cinxdo.

Juvénal a probablement en vue ici Néron, qui composa un poëme infamant contre Afranius Quintianus (Tacite, Annal. ^ XV, xlix), puis un autre, sous le titre de Luscio contre Clodius PoUion (Suét., Domit-, c. i) et dans lesquels il avait osé leur reprocher un vice abominable, dont lui-même donnait le déplorable exemple.

Cet autre, Montanus, est un virtuose dans l'art de manger, et son art semble lui avoir profité, car il a la panse rebondie d'un Gargantua ou d'un Falstaff : « Son abdomen l'a mis en retarda «Il était, en vérité, le digne représentant d'une époque où l'on avait vu la gourmandise effrénée assise sur le trône dans la personne d'un Vitellius. Montanus est un joyeux convive et un viveur de la bonne façon. Il est en possession des traditions de la gloutonnerie contemporaine et des orgiesimpériales : « Il savait les nuits de Néron et l'art de renouveler l'appétit à l'heure avancée où le Falerne embrase les poumons ^ » Juvénal paraît l'avoir connu personnellement; le portrait est donc d'autant plus ressemblant : « Il fut le gourmand le mieux entendu de mon temps. Il distinguait du premier coup de dent l'huître du promontoire de Circé, de celle des bancs du lac Lucrin ou des rochers de Rutupia\ En regardant un hérisson de mer, il vous disait au premier coup d'œil sur quelle côte on l'avait pris \ »

Cet autre, Crispinus, un drôle sorti, nous le savons par la première satire'^, de la canaille d'Egypte, jadis esclave, aujourd'hui riche à millions de sesterces, est un parvenu de la pire espèce, qui a su, à force de services rendus comme délateur, se frayer une place au sénat; il accourt « tout suant et couvert dès le matin, — cela sent bien son homme, — de plus de parfums qu'il n'en faut pour embaumer deux cadavres \ »

' Abdomine larcins. (V. 107.)

3 Rutupia, aujourd'hui Richbovougli, dans le comté de Kent, en Anglelerre.

« V. lOS-lOfl.

Cet autre, Pompéius, habile dans l'art de dénoncer et de calomnier, est « un scélérat qui, d'un mot glissé à l'oreille du maître, a fait couper la gorge à quantité de gens \ ))

Ce trait n'a rien d'exagéré. Ouvrez leâ Annales et les Histoires de Tacite, et vous verrez que, sous l'empire, Rome pullulait de misérables de l'espèce de Pompéius ■.

Cet autre, Fuscus, commandant de la garde prétorienne sous Domitien, et destiné à périr plus tard dans une expédition contre les Daces, était un soldat sans aucune expérience des affaires de la guerre, que Tacite nous dit s'être fait nommer sénateur fort jeune encore, tant il était ami du repos ^ « C'était, fait remarquer Juvénal, dans sa villa de marbre qu'il avait fait ses études militaires "*, » raillant ainsi un de ces faux héros comme on en trouve toujours dans beaucoup de cours. Ils n'ont jamais vu le feu, comme on dit, mais leur étoile leur tient lieu de bravoure et de mérite. Comblés d'honneurs et de faveurs comme Fuscus, ils exercent une influence qui est souvent en raison directe de leur incapacité ou de leur impopularité.

Deux encore, un couple abominable du temps de Domitien, CatuUus Messalinus et Fabricius Véienton, accourus, eux aussi, pour prendre part à la délibé-

' Siivior illo

Pompéius temiijugulos apcrire susiirro.

-La France révolutionnaire a eu, elle aussi, ses Pompéius. Sousle régime à jamais néfaste de la Terreur, ils ont fait couper la gorge à plus d'un honnête citoyen.

' Bist., II, LXXXVI.

^ Fuscus, marmorca medilatus prœlia villa.

ration. Le premier, Pline le jeune, dont il avait été le collègue au sénat, nous le dépeint ainsi : « Cruel de son naturel, il avait, en perdant la vue, achevé de perdre tout sentiment d'humanité. Il ne connaissait ni l'honneur, ni la honte, ni la pitié; c'était une raison de plus pour qu'il fût, entre les mains de Domitien, comme un trait, toujours prêt à être emporté par une impétuosité aveugle, et que cet empereur lançait constamment contre les plus gens de Lien.... un scélérat dont les avis étaient toujours sanguinaires^ «Le second débuta sous Néron, qui l'exila pour avoir écrit des livres infâmes et trafiqué des charges publiques '. Ses mauvais instincts lui valurent d'être rappelé par Domitien, sous le règne duquel il exerça, comme maint autre de ses honorables collègues, le métier de délateur, qu'il cumulait avec celui d'adulateur; et, à ce sujet, le même Pline écrit encore : « C'est tout dire que de nommer le personnage ^ » C'est ainsi que l'histoire a flétri ces deux misérables, qui pourtant appartenaient, comme tant d'autres de leurs semblables, à l'ordre sénatorial.

A son tour, Juvénal, le poëte moraliste, va les marquer au fer rouge de la réprobation : « S'avance ensuite le délateur Catullus, aux paroles meurtrières. Catullus, c'est un monstre d'infamie, même pour notre temps, flatteur quoique aveugle, un être fait pour s'installer sur un pont, et digne de poursuivre, en mendiant et en leur envoyant des baisers, les chars qui descendent la colline d'Aricie. Personne ne s'extasia davantage à l'aspect du turbot. Il ne tarissait pas d'éloges, tournant ses yeux éteints vers la gauche quand le poisson

' Epist., IV, 22.

2 Tacite, Ann. XIV, l.

^ EpisL, IV, XXII.

était à sa droite'... » Le portrait en entier est digne de Tacite, le dernier trait, de La Bruyère. Mais pourquoi faut-il que, dans le passage cité comme dans beaucoup d'autres de la même pièce, le style du poëte, chose rare, il est vrai, chez lui, ne soit pas toujours à la hauteur de la pensée? à force de concision, il n'est que trop souvent contourné, tourmenté, obscur, voire même embarrassé, défaut grave que nous devons sii^naler et que nulle part, heureusement, dans les autres satires, la deuxième exceptée, on ne trouvera aussi fortement accusé que dans celle-ci.

Et maintenant à vous le dé, Yéienton ; Yéienton, c'est l'adulateur par excellence. Il dépassera, si c'est possible, son honorable confrère. CatuUus s'est épuisé en admiration au sujet du turbot, bien qu'il n'ait pu l'apercevoir; Yéienton sera encore plus ingénieux dans sa bassesse; à propos de ce monstrueux turbot, il se fera à l'instant même aruspice, devin. Pour lui, cette capture ne présage rien moins que la conquête future d'une province, laquelle, — il le savait bien, notre adroit courtisan, — tenait à cœur à Domitien, et que jusque-là personne, ni V^espasien ni Domitien, n'avait pu soumettre et qu'Agricola seul peut-être eût domptée si la haine et la jalousie de Domitien ne l'eussent arrêté

Et cîim viortifcro prudens Veiento Catullo

Grande et conspicuiim nostro quoque tempore monstnim,

Ccrcus adulator dlrusque a ponte satelles,

Dignus Aricinos qui mendicaret ad axes,

Blandaque devexx jactaret basia rhedx.

Nemo marjls rhombum stupult • nam plurima dixit

In hrvuni conversus; at iUi dextra jacebat

Belhia

au milieu de sa carrière ^ Le poëte ici encore touche à la comédie, en prêtant à notre homme le discours que voici :

« Comme un prêtre de Bellone que la déesse a pressé de son aiguillon et qui prédit l'avenir : Prince, dit-il, voici un présage certain ! tu peux compter sur un grand, sur un mémorable triomphe. Tu vas faire quelque roi prisonnier, ou peut-être Arviragus tombera-t-il du char royal des Bretons : le monstre (le turbot) vient de loin; regarde ces pointes qui se dressent sur son dos ^ » ; signe certain, selon Yéienton, que les ennemis de Domitien seraient percés de flèches. Et Juvénal ajoute, avec sa malice ordinaire : « Il ne manquait plus qu'une chose, c'est que Yéienton eût déterminé l'âge du turbot et le lieu de sa naissance ^ »

Yéienton, comme tous ses collègues du conseil de Domitien, était bien le descendant en droite ligne de ces sénateurs romains dont les honteuses bassesses donnèrent des nausées même à Tibère, qui, un jour, au sortir de la curie, laissa échapper, à leur vue, cette exclamation fameuse : « 0 homines ad servitutem paratos V » A part aussi tous leurs autres vices, Yéienton

' Tacite, Arjric., c. xiii-xl.

* Non cedit Veienio, sed u( fanalicus œstro

Percussus, Bellona, ttio divinat, et, ingens Omen habes, inquit, magni clarique triumphi : Regem aliquem capics, aut de tcmonc Britanno Excidet Arviragus : peregrina est hellua ; cernis Erectas in terga sudes ?

' Hoc defuU unum

Fabricio, patriam xit rhombi mcmorarct et annos.

" Tacite. Ann., 111, c. lxv.

et CatuUus nous rappellent, par leur hideux esprit d'adulation, certains courtisans du temps de Louis XIV, dont on se redit encore aujourd'hui les égayantes platitudes. Ils auraient été capables, eux aussi, de se faire arracher les dents pour ressembler et complaire de la sorte au maître, à qui l'âge avait fait perdre les siennes; ou à se reprendre devant Doraitien, comme le fit ce fameux prédicateur du roi soleil fronçant le sourcil au mot : « Sire, nous sommes tous mortels, » et qui se hâta d'ajouter : « ou du moins presque tous. ))

Le défilé a cessé. Nous connaissons maintenant à fond le personnel de la cour de Domitien; nous avons, grâce à Juvénal, pénétré dans l'intimité de ces familiers. Les voilà tous aux pieds du maître et en présence du fameux turbot, qui frétille sous leurs yeux. La délibération va commencer , c'est Domitien qui préside à ces graves débats : «Eh bien! que vous en semble? faut-il le couper en morceaux*? »

Il est fâcheux que Juvénal n'ait pas fait parler davantage Domitien ; l'ensemble de la pièce eût certainement gagné à ce développement; l'on aurait désiré, après avoir entendu Catullus, entendre le maître luimême; quel langage Juvénal, s'il avait voulu s'en donner la peine, n'eùt-il pas placé dans la bouche de ce stupide tyran en cette circonstance solennellement burlesque ! C'est là une véritable lacune, et que le lecteur regrette. Elle a été comblée, jusqu'à un certain point, par un de nos poètes du dix-huitième siècle. Racontant la même anecdote à sa manière, cepoëte fait, lui aussi, assembler le sénat pour délibérer, et prête à Domitien

" Quidnam igitïtr censés? conciditur ?...

quelques paroles qui ne manquent ni de trait ni de malice :

Pères conscrits, dit-il, uue îitfaire d'État

M'appelle auprès de vous. Je ne viens point vous dire

Qu'il s'agit de veiller ou salut de l'empire,

Exciter votre zèle et prendre vos avis

Sur les destins de Rome et des peuples conquis,

Agiter avec vous ou la paix ou la guerre :

Vains projets sur lesquels vous n'avez qu'à vous taire.

Il s'agit d'un turbot. Daignez délibérer

Sur la sauce qu'on doit lui faire préparer '.

Je reviens à Juvénal. Au milieu du silence universel, un des courtisans que nous connaissons déjà, et qui en sa qualité de docteur ès-gourmandise était le mieux autorisé à ouvrir im avis salutaire, prend la parole. C'est notre ami Muntanus, la line bouche du temps, l'homme expert et pratique en tout ce qui touche à l'art culinaire. Il est d'avis qu'on fabrique un plat tout exprès, capable de contenir le poisson entier dans ses énormes flancs; il faudrait décréter aussi que, quand l'empereur irait à la guerre, il aurait toujours à sa suite une compagnie de potiers.

Voilà qui s'appelle renchérir habilement sur les adulations de Catullus et de Yéienton.

L'avis de Moiitanus prévalut, et cet avis, dit noire satirique, « était digne de lui' ».

Aussitôt après Doniitien lève la séiaice et cong-édie ses sénateurs, qu'il avait appelés avec autant de hâte, dit le poète, que s'il se fût agi des affaires politiques les plus sérieuses. Laissant alors de côté l'ironie, Ju-

' Bercboux, la Gastronomie, chant I".

^ Vieil digna vira senlenlia. . . .

\hO CHAPITRE V.

vénal change subitement de ton. Il ajoute aussitôt, avec l'émotion du patriote et du moraliï^te affligé, ces éloquentes réflexions dignes encore de Tacite :

« Plût au ciel qu'il (Domitien) eût perdu à des extravagances semblables les heures sanglantes d'un règne pendant lesquelles il ravit à Rome tant de nobles, tant de généreux citoyens, et sans qu'un homme se levât pour le châtier et les venger! Mais néanmoins il périt à son tour. Ce fut le jour oii il commença à inquiéter la canaille de Rome'; c'est là ce qui perdit ce monstre, dont les mains fumaient encore du sang des Lamia'. »

Ces derniers mots forment le dénouement de cette dramatique satire. Ils en sont aussi la morale. On croit entendre la voix du chœur antique proclamant que la justice des dieux, pour être lente, n'en est pas moins sûre. Le poëte, après avoir excité notre mépris et notre indignation pour ce tyran stupide qui s'appelle Domitien, nous fait assister à sa chute et satisfait ainsi nos consciences révoltées. Lui-même ne peut s'empêcher de laisser éclater à ce sujet sa légitime joie; et nous devenons ici comme les contemporains d'un événement dont des siècles nous séparent.

' Domitien, après avoir fait périr tout ce qu'il y avait de plus illustre et de plus distingué à Rome, avait fini par menacer tout le personnel de ses serviteurs, composé en grande partie de soldats, d'affranchis et de gens du peuple. C'est là ce qui donna lieu à la conjuration d'Etienne, affranchi de Domitia, femme de l'empereur; et le monstre fut mis à mort le 18 septembre 9G de Jésus-Christ, à quarante-quatre ans. Voyez Suétone (Do?» , c. xiv, sqq.), Dion Cassius (LXVII, xv).

- V. 150, ad fin. Lamia, un des grands noms de la nohlcsse romaine. Domitien avait fait mettre à mort son contemporain .Elius Lamia, après lui avoir enlevé sa femme, qu'il épousa ensuite. (Suét., Domit., I, x; — DionCassius, LXVI, ni.)

Cette satire ne contient guère que cent et quelques vers, et pourtant elle est pleine d'idées et de faits. Dans un cadre on ne peut plus resserré, Juvénal a trouvé le moyen d'enfermer l'image complète de la cour d'un tyran ; et il a su échapper à ce que le sujet offrait peutêtre de monotone, grâce à une heureuse variété de couleurs et de ton. Il y est à la fois plaisant et profond, comique et grave; admirable peintre de caractère, et, par-dessus tout, dramatique. Ajoutons qu'aux peintures les plus enjouées et les plus mordantes il mêle des considérations philosophiques de l'ordre le plus élevé. La satire entière repose, il est vrai, sur une bouffonnerie, à laquelle Juvénal a accordé les développements qui lui conviennent; mais, malgré cela, je doute qu'il y ait beaucoup d'historiens, et je parle des plus sérieux, qui nous aient mieux peint que ne l'a fait ici notre poëte satirique le personnage de Domitien et la hideuse corruption de son temps.

Rielie et pauvre, on Patron et client

Le Parasite^ tel est le titre ordinaire de cette satire ; il serait bien plus exact de la définir une scène de la triste vie de client, vie à laquelle le poëte nous a déjà initiés ^ et qu'il va achever de nous faire connaître.

Les relations entre, patrons et clients n'étaient plus, à l'époque de Juvénal, ce qu'elles avaient été jadis. Il était passé le temps où, selon l'antique esprit de l'institution de la clientèle et du patronage, les patriciens et les plébéiens, c'est-à-dire les riches et les pauvres, étaient liés les uns aux autres par des devoirs et des droits réciproques ayant pour but de mettre les uns à couvert de l'envie et les autres du mépris ^ . Les patrons, protecteurs bienveillants autrefois, étaient devenus dédaigneux et hautains à l'égard de leurs clients; ils ne les regardaient plus comme des amis et presque comme des membres de la famille ; ils en avaient fait des satellites, bien plu?, de vé-

• Sat. V.

"^ Sat. II, V. 95 sqq,, et sat. III, v. 126 sqq.

■■' Conf. Achainire, cité parLemaire, Blblioth. chiss. lat.,Juvenal. sat-, t. II, p. 282 ; Dezobry, Rome au siècle d' Auguste, t. I, p. 289 (nouvelle édition).

ri tables esclaves. En échange des avilissants services que les clients rendaient à leurs patrons, ils ne recevaient plus que bien peu de chose : dix sesterces par jour, quelque plat de viandes froides ou la sportule, ou bien une toge usée pour se couvrir et dont le patron

ne voulait plus, ou bien enfin, et de loin en loin

une invitation à dîner à la table du maître \ Cette dernière faveur, on la prisait haut. Pour des estomacs toujours affamés comme les estomacs de clients, c'était là une bonne fortune. Il n'y avait pas cependant lieu de les en féliciter; Juvénal, nous décrivant un dîner de ce genre, qui fera à lui seul l'objet de la cinquième satire, nous dira avec quelle singulière impertinence, avec quel suprême sans-façon les patrons traitaient les clients, et avec quelle honteuse résignation ceux-ci supportaient toutes les avanies qu'on leur faisait subir :

« Est-il vrai, Trébius, que tu ne rougisses plus de ton métier, et que pour toi le souvcrnin bien consiste à vivre ;i la table d'autrui ? est-il vrai que tu puisses te résigner à des affronts que Sarmentus et le vil Galba n'eussent pas supportés à la table injurieuse d'Auguste? Tiens, quand même tu me rafûrmcrais sous la foi du serment, je ne te croirais pas. Je ne sais rien de si facile à contenter ({ue l'estomac. J'admets pourtant que tu manques même de ce (jui suffit pour le remplir; eh bien! n'est-il plus (le qiKiis, plus de pont, plus de place, pour y mendier? plus un lambeau de natte pour en fiire ton gite? Un repas, qui n'est pour toi qu'une longue insulte, a donc bien du prix à tes yeux.^ ta faim est-elle si pressante....? - »

On a là, comme le prologue de la pièce, une sorte d'ouverture pleine de verve et d'entrain où l'on sur-

' Voyez, pour tous ces détails, Friedlœnder, Darstell. ans der SUtengeschicfile Roms, aie, p. 209.

'Sat. V, V. 1-10. ..j.

lii CHAPITRE VI.

prend le ton, le motifs s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui reviendra et dominera dans toute la suite de la satire. Trébius est le client parasite que nous ne perdrons plus de vue; c'est lui qui devra personnifier tous les clients du temps. Dans la fierté de son âme, notre poëte ne comprend pas qu'on ne préfère point souffrir de la faim ou tendre la main aux passants, plutôt que de s'abaisser, comme fait Trébius; et il va de suite au fond de la question, en ajoutant qu'il ne faut pas que Trébius se trompe sur le sens de l'invitation qui lui est faite; car, si le patron l'invite une fois par hasard, c'est pour s'acquitter d'un seul coup de tous les services que le client peut lui avoir rendus, ou bien encore, — et c'est là ce qui arrive le plus souvent, — pour ne pas se trouver seul à table '.

Le patron de Trébius, c'est le riche Yirron, le même sans doute que celui dont Juvénal a fustigé ailleurs la sordide avarice jointe à des passions contre nature ".

Entrons dans la salle à manger de Virron.

Ici s'ouvre pour Trébius une série d'humiliations qui iront toujours croissant jusqu'à la fin du repas. Dès le début, Juvénal nous signale une odieuse distinction. Aux clients, en d'autres termes aux pauvres, aux parasites, on sert un vin qui ne serait pas bon à « dégraisser de la laine ))^ un vin aigre sans doute, et qui brûle les entrailles puisqu'il fait faire à ceux qui en boivent de véritables contorsions de corybantes '^

2 Sat. IX.

3 quod succida nolit

Lana pâli.

(V. 24 el 25.)

'• de conviva C.wijbanla videbis, v- 25. Juvénal ajoute,

c( Ou débute par les yosmots; bientôt, blissé, tu brandis ta coupe à

Le maître, au contraire, boit d'un vin vieux et généreux, — le pauvre homme ! — dont la récolte remonte pour le moins au temps de la guerre sociale. Il se garderait bien d'en faire passer une coupe à Trébius et à ses semblables, alors même qu'il s'agirait « de les guérir d'une crampe d'estomac ' ». Demain, s'il lui plaît, il en boira du meilleur encore, venu des coteaux d'xA.lbeou de Sétia, enfermé dans des flacons dont l'étiquette a déjà disparu sous une couche de moisissure de bon augure, « du vin comme Helvidius et Thraséasen buvaient trois fois l'an seulement lorsque, couronnés de fleurs, ils célébraient la naissance des dein Brutus et de Cassius " )).

Remarquons en passant ces deux derniers vers qui nous laissent si bien deviner les opinions politiques de notre satirique. Ainsi que Tacite, son contemporain, Juvénal, nous l'avons déjà dit, était un Romain de la vieille roche. De même que Tacite, il aimait et admirait sincèrement ces nobles caractères, ces esprits purs et élevés qui, comme Pœtus Thraséas

ton tour et tu t'essuies avec la nappe que ton sang rougit chaque fois qu'entre vous autres et la bande des affranchis la bataille s'engage à coups de cruches du Sagonte. » (V. 2e-30). M. Rihbeck croit que ces vers ont été transposés et qu'ils doivent être transportés bien plus bas, à la lin même du repas. Les raisons que fait valoir à ce sujet le philologue de Iviel ne manquent pas de valeur. Selon lui la transition n'est pas suffisante entre les vers où l'on nous montre les convives transformés en combattants et ceux que nous venons de traduire; M. Rihbeck fait rcir.arquer qu'il n'est pas à sa connaissance qu'un vin détestable comme celui qu'on vient de servir monte à latêteet pousse aux querelles; qu'en outre Juvénal aurait bien peu entendu l'économie de son sujet en plaçant au début même du repas une rixe entre les clients déjà ivres et les affranchis qui les servent. (Ribb. Ber édite iind der tinechie Juvénal, p. 140.)

-V. 30 et 37.

et TTelvidius Priscus, avaient appartenu à l'opposition républicaine au temps de Néron et de Domitien ; et il semble s'associer à eux quand il nous les montre célébrant avec une tendre piété le jour anniversaire où Rome avait vu naître les vengeurs de ses libertés opprimées.

A la table de Yirron, où est assis le pauvre, l'eau diffère comme le vin. Au maître on sert une eau glacée plus froide que les frimas desGètes; celle du client est loin d'être la même *.

Ainsi des coupes. Yirron tient dans ses mains une large coupe d'ambre avec de magnifiques incrustations, tandis que son client boit dans une tasse à quatre becs portant le nom de je ne sais quel savetier de Bénévent, qui en fut l'inventeur. « Le verre en est fêlé et demande à être raccommodé avec du soufre ^ n Mais supposez que, par extraordinaire, l'on confie une coupe d'or à notre convive, on lui fera payer cher cet honneur; il le payera de sa dignité ; car voici qu'on poste derrière lui une sentinelle, — touchante précaution! — chargée de compter les perles de la coupe et d'observer les doigts crochus de Trébius. Selon la mode des élégants de l'époque, Yirron, comme on voit, portait des bagues dont les pierres fines étaient mobiles, et à table, pour faire montre sans doute de son opulence, il les fixait momentanément aux coupes ; Juvénal n'a garde de laisser passer sans protester ce raffinement de luxe d'un siècle de décadence.

Les échansons diffèrent comme le reste. Celui de Yirron est un bel esclave, la fleur de l'Asie, qui coûtait

' Y. 51 et 52.

- V. 40 et 41. J'entends ce vers autrement que Dussaulx et M. Despois.

plus cher que ne valaient « le revenu et le mobilier des premiers rois de Rome ' ». L'esclave, au contraire, qui verse à boire au client est un coureur de Gétulie, c'està-dire le dernier de la maison, celui qu'on faisait trotter à pied à côté du char ou de la litière du maître, un Maure à la main noire et décharnée, qu'on ne voudrait pas^ dit plaisamment Juvénal, rencontrer à minuit près des tombeaux de la voie Latine ^, tant sans doute il avait mauvaise mine et ressemblait à un revenant ou à un voleur de grand chemin. C'est à celuilà que Trébius ferait bien de s'adresser exclusivement; Juvénal le lui conseille et pour cause : « Adresse-toi, quand tu auras soif, à ton Ganymède gétule. Un garçon qui coûte tant de milliers de sesterces (comme l'esclave venu d'Asie) ne sait point verser à boire à un pauvre hère. Sa beauté et son âge le rendent dédaigneux. Voyons! vient-il jamais quand tu l'appelles? est-ce qu'il daigne te servir quand tu demandes de l'eau chaude ou de l'eau froide? Il n'est pas de sa dignité d'obéir à un client, fût-ce le plus ancien de la maison; il est furieux de ce que tu oses lui demander quelque chose, et que tu sois couché tandis qu'il est debout \ ))

^ Quod cum ita sit, tu Gactulum Ganymedem

Eespice, quum silies. AescU tôt millibiis emptus Pauperibus miscere inicr : sed forma, sed xtas Bïrjna siipercilto; quando ad te pervcnit ille? Quando rogalns adest, calidx geUdœque minister? Quippe indignatur veteri parère clïcnli, Quodque aliquid poscas, et quod se slante recumbas. [Maxima queequc domus servis est plciia superbis.]

Ce dernier vers, que nous avons mis entre crochets, est rejeté par

La valetaille des bonnes maisons a précieusement gardé ces traditions romaines. Tout le monde connaît les justes et affligeantes doléances de Jean-Jacques Rousseau à ce sujet. Sans doute, quand aujourd'hui quelque personnage haut placé invite à sa table un poëte, un homme de lettres, un artiste pauvre ou tel autre nécessiteux à bonnes manières, il cherche à faire honneur à son hôte. Mais qui nous répondra que les laquais de la maison auront pour ces convives d'un rang inférieur tous les égards voulus, qu'ils s'empresseront auprès d'eux; et qu'au contraire, forcés de s'exécuter, ils ne murmureront pas, chez nos nouveaux Yirrons, comme l'esclave venu d'Asie, des mots désobligeants, fort surpris que des gaillards de leur sorte, galonnés sur toutes les coutures, soient obligés de servir quelque hôte à l'habit râpé et dont certainement ils occuperaient bien mieux la place?

Après le vin et l'eau, on servait le pain. Ici encore le maître se fera la part belle. Voyez : le pain qu'on place devant lui est tendre, délicat, blanc comme neige, il est fait avec la fine fleur du froment. — Le pauvre homme! — Au client, un esclave rébarbatif, notre coureur maure apparemment, jette un morceau de pâte grossière, dure, déjà moisie et propre à ébranler les molaires de qui essaye de l'entamer'. Malheur à Trébius s'il s'oubliait jusqu'à porter la main sur le pain du maître! On le rappellerait bien vite à l'ordre. S'aviser de vouloir manger du. même pain que son amphytrion, quand on est Trébius, c'est-à-dire pauvre, quelle sin-

M. Ribbek comme interpolé; selon Je critique allemand, il n'ajoute rien à l'ensemble du morceau et ne contient qu'un renseignement banal et sec. (Ouvr, cité, p. 125.) ' V. 67-72.

gulière prétention ! Derrière lui se tient debout un surveillant d'une nouvelle espèce qui lui fera lâcher prise aussitôt. «Veux-tu bien, convive effronté, te remplir la panse à la corbeille qui t'est assignée et reconnaître ton pain à sa couleur'? »

La situation de Trébins fait songer à celle de ces malheureux dont Virgile nous peint le supplice aux enfers. Brûlants de soif et affamés, ils ne peuvent toucher aux repas splendides placés devant eux. Une furie vengeresse les surveille et les empêche d'en approcher'.

Pauvre Trébius ! il commence à comprendre, et il trouve, comme Juvénal, qui l'a du reste averti au début, que la récompense tant espérée ne répond guère aux services rendus et aux peines endurées pour les rendre ; et Juvénal met dans la bouche de Trébius ces tristes réflexions, exprimées en quelques vers pleins de sentiment, et où perce sa pitié pour le malheureux Trébius. Tout en le condamnant, il ne peut s'empêcher, on le sent, de le plaindre : « Hélas! est-ce donc pour dévorer de telles humiliations que maintes fois j'ai laissé là ma femme pour grimper tout essoufflé la montée glaciale des Esquilles, alors que l'air du printemps frémissait encore fouetté par la grêle, et que mon pauvre manteau ruisselait sous les giboulées^? »

Trébius, il s'en faut, n'est pas au bout de ses tribulations ; elles ne font guère que commencer. Nous voici arrivés aux eiitrées. Elles se composent de légumes et de trois sortes de poissons du meilleur choix et

' Vis ta consuetis, audax convivu, canislris

Impleri panisque tui novisse colorevi?

(V. 74 et 75.) ' yEn., VI, V. 604-607.

assaisonnés de la meilleure manière; tout cela, bien entendu, sera pour Yirron ; Trébius aura ses plats à part. Le talent descriptif de Juvénal va se donner libre carrière, et sa muse, comme l'avait fait auparavant celle d'Horace \ comme le fera, bien des siècles après, celle de Boileau'^ ne dédaignera pas d'entrer dans des détails tout culinaires et qu'elle excelle à nous dépeindre.

« Regarde cette langouste qu'où apporte à Virrou; vois comme elle s'étale dans ce plat dout elle dépasse la longueur! Comme sa queue relevée, entourée d'un rempart d'asperges, semble narguer les convives quand elle apparaît portée fastueusement sur les bras de quelque grand gaillard d'esclave ! Pour toi, on te glisse sur une modeste assiette un crabe pris dans une sauce faite avec une moitié d'œuf, une véritable offrande de morts. Virron arrose son poisson et ses asper^zes d'buile de Vénafre. Le chou flétri qu'on te sert, à toi, malheureux, pue l'huile de lampe. Vos burettes, à vous autres, ne renferment pas d'autre huile que celle qui vient d'Afrique...

a Virron mange encore d'un surmulet venu de Corse ou des rochers de Tauroménium; car nos côtes sont épuisées grâce à la goinfrerie romaine. Nos pêcheurs ne cessent de jeter leurs (ilels dans la mer qui baigne nos côtes et ne laissent pas au poisson d'Étrurie le temps de grossir. C'est la province qui alimente nos marchés; c'est de là qu'on fait venir ces maguiliques pièces qu'achète Lénas, le coureur de testaments, pour en faire cadeau à Aurélie, qui les revend.

« On sert à Virron une murène monstrueuse sortie des gouffres de Sicile; car, dès que le vent des tempêtes s'apaise, et que, retiré dans l'antre d'Éole, il laisse sécher ses ailes mouillées, nos filets téméraires vont braver Charybde même au sein de ses tourbillons. Vous autres, ce qui vous attend, c'est une anguille aussi effilée que la couleuvre sa parente, ou bien ce sera quelque poisson commun, marqueté par la glace, un de ces poissons nés dans le Tibre et surpris sur ses rives, qui s'y engraissent à l'entrée

' Sat., lib. II, VIII.

^ Sat. III, le Festin ridicule. Notre Mathurin Régnier a, lui aussi, traité un sujet analogue dans sa dixième satire intitulée : «« Souper ridicule, et dout Despréaux s'est certainement souvenu.

des immondices et vout de temps à autre faire une visite dans le quartier de Suburre en s'y glissant par les égouts ^ »

Que de vivacité, que d'esprit dans ce court tableau ! que d'humour aussi! témoin les vers consacrés àl'énumération des mets dont on gratifie le client. Il y a là des images, des mots qui se fixent aussitôt dans notre esprit et provoquent un fin sourire ^.

Mais passons maintenant à un autre service. C'est le tour des hors-d'œuvre et des rôtis. A peu de chose près, le menu des repas romains ressemblait, on le voit, au menu des nôtres, et ce menu se servait presque dans le même ordre qu'on observe encore aujourd'hui. Nous n'avons pas seulement hérité de la langue des Romains, mais encore, ce semble, de leur cuisine :

"^ Ici se placent quelques réflexions de Juvénal dont on a révoqué en doute et avec raison, je crois, l'authenticité. En voici tout d'abord la traduction: « Si Virron voulait bien m'écouter, j'aurais deux mots à lui dire. On ne te demande pas, ô Virron, de te montrer envers tes amis aussi généreux que Sénèque, Cotta et le bienfaisant Pison le furent envers leurs moindres clients. La gloire de donner l'emportait alors sur les litres et les faisceaux consulaires. Nous te demandons seulement un peu de politesse à l'égard de tes convives. Fais cela, et pour tout le reste sois, comme tant d'autres aujourd'hui, riche pour toi, pauvre pour tes amis. » (V. lOV-ui.) M. Ril)l)ek. cherche à établir, et, à l'aide de fort bons arguments, il faut le reconnaître l" que ces vers ne répondent pas au but que s'est proposé .luvénal en écrivant cette satire, où avant tout il veut exciter notre mépris, non pas précisément pour Virron, mais pour Trébius qui s'avilit volontairement; 2" que le Pison dont il est question ici ne pouvait pas, d'après ce que nous en disent Martial (XII, xvi) et Tacite [Annal., XV, xviii), être cité convenablement par .luvénal comme un homme de bien ; 3° que le style dans lequel sont écrits ces vers est faible, lâche, et trahit le même déclamateur qui, selon l'opinion de M. Ribbeck, a défiguré les principales satires de notre poète par de nombreuses et très- fâcheuses interpolations. (Voyez Ribb., Der echtcund dcr imechie Juvenal, p, 107, 108 et 109.)

152 CHAPITRE YI.

« Devant le maître on voit fumer un foie d'oie grasse, une poularde aussi grasse qu'une oie, et un sanglier digne d'être percé par les traits du blond Méléagre. — Le pauvre homme! — Viennent ensuite les truffes si l'on est au printemps et que les orages tant invoqués des gourmands aient permis d'augmenter le festin d'un plat si désiré. « Afrique ! s'écriaitAllédius, garde ta moisson, détèle tes bœufs, pourvu quetunous envoies des truffes'.))

Virron est un grand seigneur dans le vrai sens du mot. Sa maison est montée sur un grand pied. Il a son maître d'hôtel [stritctorem] et son écuyer tranchant {chiro7îomi(nta-), disciples tous les deux d'un maître en renom et dressés selon la mode d'alors, l'un à découper, l'autre à servir au son de la musique, en mesure, et en exécutant une pantomime savante ' comme cela se pratiquait déjà au temps de Néron, témoin le repas de Trima]cion\

Un tel raffinement d'élégance et de luxe révolte notre poëte, ami, comme on sait, de la simplicité et de la frugalité^; aussi ne peut-il maîtriser son indignation, qui lui fait pousser ce cri ironique : « Ce n'est pas en eifet une chose d'une médiocre importance, que de ne pas confondre la manière de découper un lièvre avec la manière de découper une poularde ^ »

^ Mot latinisé du grec y£ipovoij.c'w.

' Structorem inlerea, ne qua indignatio desit,

Saltantem spec/es, et chironomunta volanli Cultello, donec pcragat dktata magistri Ovinia.

* Pelron., Satir., c. 36.

■' Voy. sat. XI, v. 50.

« V. 123 et 124.

RICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT. ir>3

Mais c'est en ce moment que commence, à vrai dire, le supplice de Tantale du client. On est arrivé au point intéressant du dîner, et il s'agit enfin de savoir si notre infortuné devra se rassasier des yeux seulement. Mais non! il va enfin goûter de ces succulents morceaux qu'on découpe si artistement devant lui. 11 le croit, du moins ; il se le dit : « On va nous passer de ce restant de lièvre; un peu de ce filet de sanglier; il nous arrivera bien quelque petite volaille... Dans cet espoir il reste là en silence sans manger, prêt à bien faire, et le pain dans sa main \ » On ne saurait mieux rendre l'impatience de ce malheureux, assis là, l'eau à la bouche, et se promettant merveilles. Hélas! il en sera pour ses espérances, et son désappointement fait le bonheur du rude patron qui le traite. N'importe! il reste une dernière ressource à son estomac affamé ; ne vient-on pas de servir les champignons, le dernier plat du dîner, celui qui précède le dessert? Il va donc pouvoir se régaler ; son tour est enfin venu ; mais il a compté sans son hôte : «A Yirron un bolet superbe, un de ces bolets comme les aimait l'empereur Claude avant celui que lui fit apprêter sa femme et après lequel il ne mangea plus rien. Mais aux clients on sert des mousserons suspects ^ »

Voilà, moins le dessert, auquel nous reviendrons tout à l'heure , voilà le dîner que Yirron a offert à son

' V. 166-170. Je suis ici le texte de l'édition Ribbeck, qui a transposé à l'endroit où nous sommes le passage dont il s'agit. Dans les éditions ordinaires, il est placé tout à la fin de la satire. Nous nous conformons de même, et seulement à partir du point où nous voici arrivé, aux autres transpositions faites par M. Ribbeck, et dont on trouvera la justification dans son livre, déjà plus d'une fois cité, p. 1 10 et suivantes.

- 147-149; et dansl'édil. Ribb.,v. 11G-1I9.

client. Tout pour le maître, rien ou à peu près rien pour l'hôte de bas étage ; on ne lui donne ni la même boisson, ni les mêmes mets, ni la même vaisselle, ni les mêmes serviteurs qu'au maître; un tel dîner, Juvénal a eu raison de le définir : « une longue insulte. »

Qu'on ne dise pas que Juvénal exagère; il peut y avoir par-ci par-là quelques formes hyperboliques et telles que la satire les comporte, mais, et c'est là le point important, le fond, les faits sont d'une vérité incontestable. Les contemporains de Juvénal viennent à chaque instant le confirmer. Martial, qui savait par expérience personnelle ce qu'était le métier de client et de parasite, — il n'en exerça pas d'autre pendant son long séjour à Rome, — Martial nous retrace en quelques vers un dîner à la Virron et dans lequel il joua luimême le rôle de Trébius. Il nous peint en raccourci ce que Juvénal nous a peint en détail; ce sont de part et d'autre les mêmes distinctions humiliantes'.

Un autre écrivain, un philosophe homme d'esprit, venu peu de temps après Juvénal et Martial, Lucien, le mordant et satirique Lucien, a été frappé, lui aussi, des odieuses humiliations dont souffrait le client à la table du patron, et il les signale à sa manière. Dans

' « Lorsque tu m'invites à ta table, mainteuant que je suis dispensé de teudre la main comme auparavant, pourquoi ne pas me faire servir les mêmes mets qu'à toi? Tu savoures les huîtres engraissées dans le lac Lucrin ; moi, je suce une moule dont Técaille me déchire la bouche. Tu manges d'excellents bolets, moi de ces grossiers champignons destinés aux pourceaux. Tu es aux prises avec un turijot, moi avec une limande. Tu remplis ton insatiable estomac du croupion d'une blanche tourterelle, tandis que je vois placer sur mon assiette une pie morte dans sa cage. Comment se fait-il, Ponticus, qu'en «oupant avec-toi, je soupe sans toi.' Puisque la sportule est supprimée, que cela me profite au moins; mangeons des mêmes mets. » (Épigr., III, lx.)

son curieux et spirituel traité intitulé les Saturnales^ et qui est, si Ton peut ainsi parler, comme le cahier des charges du prolétariat de Tépoque, les. pauvres, oî xévviTeç, lisez clients^ adressent une requête à Saturne, le Dieu de l'égalité par excellence, pour le supplier d'ordonner aux riches de faire cesser toutes les inégalités sociales du temps. Je ne traduis de ce traité que ce qui touche directement à notre sujet :

« Autre chose : ô Saturne, enjoins aux riches qu'ils aient à inviter tantôt quatre, tantôt cinq clients à leur table, et que là les choses se passent, non pas d'après l'usage en vigueur, mais d'une manière conforme à l'cgalité démocratique. Que tout le monde reçoive des portions égales, que tel des convives ne soit pas mis à même de se gorger de tel ou tel plat que l'esclave chargé de servir tient à sa disposition jusqu'à ce qu'il n'en veuille plus, tandis que le même esclave, arrivé près de nous, passe bien vite et cela au moment où nous nous mettons en devoir de nous servir, et ne fait que nous montrer le plat où il ne se trouve plus qu'un reste de pâté. Il ne faudrait pas non plus que le découpeur plaçât devant le maître la moitié d'un sanglier et la hure tout entière, lorsqu'à nous autres on ne donne que quelques os recouverts de graisse. Ordonne également que les échansons des riches soient un peu moins lents à vous servir, qu'ils ne se fassent pas appeler dix fois pour le moins par chacun de nous demandant à boire, mais qu'ils versent à notre première requête. Que dès le commencement du dîner ils nous donnent, comme au maître, une grande coupe et qu'ils l'emplissent jusqu'aux bords; tâche d'obtenir qu'il n'y ait qu'un seul et même vin pour tous les convives; car enfin il n'est écrit nulle part que le patron doive s'enivrer avec un vin parfumé, et que nous autres nous devions boire d'un moût qui nous donne des coliques*. »

Ainsi Martial et Lucien viennent confirmer, chacun à sa manière , ce qu'avance Juvénal, et donner raison à ses ardentes dénonciations. Aussi bien Juvénal n'invente pas, comme on l'a trop souvent soutenu ; il n'écrit

' 'ETîicTToXaî Kpov'./.aî. III, c. 22, édit. Firmin Didot.

166 CHAPITRE YJ.

pas des satires pour le plaisir d'en écrire, mais il burine tout ce qui d'une manière ou d'une autre le blesse ou l'indigne, et ses satires sont autant de médailles nous représentant les divers côtés de l'histoire domestique des Romains de son temps.

Nous touchons à la fin du dîner de Yirron; ce dîner se termine comme il a commencé, c'est-à-dire par un afFront fait à Trébius et ses semblables. Nous sommes au dessert, qui se compose de fruits, absolument comme chez les modernes. Yirron se fait apporter « pour lui des fruits délicieux ' ». On croirait, fait remarquer Juvénal, qu'ils ont été cueillis dans les vergers d'Alcinoiis, ou qu'ils sortent du jardin des Hespérides, tant ils sont beaux, tant ils sont parfumés ^ Quant au client, ajoute plaisamment notre satirique, il devra se contenter « d'en humer l'odeur^ », ou bien, s'il l'aime mieux, il pourra croquer quelques pommes pourries placées auprès de lui et qui lui sont destinées.

Ce n'est pas tout. Le client duit supporter toutes ces avanies sans murmurer, sans hasarder la moindre observation. S'il l'osait, malheur à lui; on le mettrait outrageusement à la porte : « Tel que Cacus terrassé par Hercule, on le traînerait par les pieds hors du logis \ » La plaisante chose aussi qu'un pauvre diable de client qui se permettrait de réclamer devant son riche patron! De quel droit le ferait-il? Y pense-t-il seulement? Oublie-t-il qui il est et qui est Yirron? Qu'il fasse donc un retour sur lui-même, ou, à son défaut,

' quorum solo pascaris odore.

^ V. i*>.5 et 120. Édit. Hibbeck. V. 130 et 131.

Juvénal le fera pour lui. Écoutez ces paroles pleines d'une ironie émue, particulière à notre poëte chaque fois qu'il signale quelque navrante inégalité sociale et qu'il prend la défense du faible et de l'opprimé contre les puissants du jour. « Est-ce que tu te figures, Trébius, avoir trois noms*? Yirron boit-il jamais à ta santé? lui est -il jamais arrivé de te présenter sa coupe et de la reprendre pour la toucher de ses lèvres après que tu l'as effleurée des tiennes'? Qui de vous, malheureux, oserait s'oublier jusqu'au point de dire à son maître et seigneur : a Bois! » Oh! il y a bien des choses qu'on doit s'interdire quand on porte un habit râpé. »

Plu rima sunt qux

Non audent humines pertusa dicere lana ^.

Vers touchants, sortis du fond des entrailles du poëte. Ils expriment une grande et éternelle vérité, en même temps qu'ils respirent une tendre pitié pour les déshérités de ce monde Je n'en connais pas, pour ma part, de meilleur commentaire qu'un passage d'un de nos grands moralistes du dix-septième siècle, passage qu'on ne saurait lire sans éprouver un serrement de cœur : « Giton marche doucement et légèrement. Il va, les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il parle bas dans la conversation et il articule mal... Il n'ouvre la bouche que pour répondre;

' Les Romains de bonne naissance devaient avoir trois noms: le prénom, le nom de famille et le surnom.

^ Chez les anciens les santés ne se portaient pas comme chez les modernes eu entre-choquant les verres ou les coupes. On passait la coupe à la personne à qui on voulait faire honneur pour qu'elle y trempât les lèvres, et on buvait ensuite soi-même.

' V, 127-133. Edit. Ribb., v. 132-135.

il tousse, il se mouche sous son chapeau ; il crache presque sur soi et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie ; il n'en coûte à personne ni salut ni compliment : il est pauvret »

Les observations qui suivent dans Juvénal seraient dignes encore de l'auteur des Caractères. Sous peine même d'être prolixe, il faut citer :

« Suppose maintenant, ajoute notre poëte, que quelque dieu ou quelque mortel semblable aux dieux et meilleur que la destinée vienne à te gratifier, Trébius, de quatre cent mille sesterces. Pauvre hère! comme tu t'élèverais tout de suite au-dessus de ton néant, comme tu grandirais pour Yirrou, comme tu serais son ami! « Donnez donc à ïrébius, servez donc Trébius; Trébius, mon frère, voulez-vous de ce plat ? » Écus, ce n'est qu'à

vous que Virron rend hommage, c'est vous qui êtes ses frères

une fois que tu seras riche, ta femme ]\lycale peut te rendre père et verser d'une seule couche trois fils dans tes bras paternels; V^irron trouvera délicieux ce nid babillard, et, toutes les fois que tu amèneras un de ces petits parasites dîner chez Virron, il lui fera apporter, pour l'amuser, une petite casaque verte, des noisettes et quelques pièces de monnaie -. «

Tout ce qu'on a écrit depuis sur l'éternelle puissance de Sa Majesté l'Argent, transformant le vice en vertu, la laideur en beauté, le faquin en honnête homme, l'homme de peu en personnage important, etc., etc., thème qu'ont repris, sur tous les tons et avec des variations à l'infini, les romanciers, les poètes comiques, les moralistes de tous, les temps et de tous les pays, tout cela, on peut le dire, se trouve en germe dans la tirade citée plus haut. Du premier coup Juvénal va au fond des choses. Quelle force dans le sarcasme ! quelle

' La Bruyère, des Biens de la fortune. 'V. 132-146. Édit. Ribb.,v. 137-150,

ironie spirituelle et que de traits comiques ! On se souvient tout aussitôt de ces paroles de l'auteur des Caractères : « Du même fond d'orgueil dont on s'élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel, ni sur la vertu, mais sur les richesses, le poste, le crédit, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre*.» La Bruyère, dans ce passage, sans s'en douter, a retracé le portrait de Virron. L'empressement obséquieux de Yirron à combler soudain Trébius de prévenances et de politesse:; aussitôt qu'il le croit devenu riche, et à l'appeler « frère », est d'une admirable vérité d'observation, exprimée avec une verve tout à fait satirique et digne de Molière. Rien de plus plaisant non plus, et en môme temps de plus vrai, que cette soudaine sollicitude, celte tendresse, cette complaisance instinctive de Virron pour les enfants de Trébius, uniquement parce que leur père est riche. L'insolent Yirron s'abaisse et flatte maintenant comme ce flatteur si bien peint par Théophraste : « Il achète des fruits et les porte chez un citoyen. Il le donne à ses enfants en sa présence; il les baise et les caresse. Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d'un tel père^ :»

Mais tout cela n'est qu'une hypothèse, un rêve de notre poëte. Un instant son imagination l'a emporté en une autre sphère d'idées et nous a emportés avec lui. L'illusion se dissipé, et voilà que nous allons retomber avec lui dans la triste réalité. Il nous ramène

' Des Biens de la fortune. ' Charact., II.

160 CHAPITRE VF.

au Yirroii, au Trébius que nous connaissons ; et il va s'exprimer sur le compte do l'un et de l'autre en des termes qui ne doivent pas nous laisser de doute sur le but qu'il s'est proposé en écrivant cette satire.

Pour les riches du temps, fait remarquer notre poëte, qui les flétrit comme ils méritent de l'être, il n'est pas de spectacle plus réjouissant que la mine d'un client dépité; ce n'est point par avarice et pour ménager leur menu qu'ils les traitent comme ils font à leur table, mais pour se donner la comédie. Ils aiment « à les faire pleurer de rage et grincer des dents sans qu'ils aient eu occasion de les desserrer autrement ^ ».

C'est là, il faut en convenir, une dureté de cœur toute romaine ou plutôt toute païenne. On sent qu'on est à une époque oii l'homme n'avait pas encore pour son semblable placé au-dessous de lui ce respect qui s'est développé depuis, grâce à une civilisation plus humaine et plus douce : au moyen âge , les grands et les princes agissaient encore de la sorte avec leurs bouffons et leurs /oz/s de cour. De nos jours un homme riche qui admettrait à sa table un pauvre hère serait honteux de l'humilier ainsi et de violer en lui les saintes lois de l'hospitalité. Aussi Juvénal condamne Yirron parce qu'il se donne ici un plaisir indigne d'un honnête homme, plaisir qui consiste à se jouer de la faim d'un malheureux.

Mais en même temps, nous l'avons déjà dit, il réserve ses coups de foue.t les plus vigoureux pour Trébius, et c'est là la morale de la pièce. Ecoutez cette virulente apostrophe qui la clôt en guise d'épilogue : (( Virron a raison de te traiter comme il le fait. Qui supporte tout mérite tout. Je ne désespère pas de te voir

' V. 167-158. — Édit. Ribbeck, v. loi et 152.

bientôt, la tête tondue*, offrir tes joues à ses soufflets, tes épaules à ses lanières. Va! tu es digne d'un tel festin, d'un tel ami :

Ille sapit, qui te sic xititur. Omnia ferre Si potes, etdebes. Pulsandumverticeraso Prxhebis quandoque caput, nec dura timebis Flagra pati, his e/julis et tali dignus amico -.

Bonne leçon! fîère et éloquente conclusion! bien faite pour dégoûter Trébi us et ses semblables de leur métier, et les corriger à tout jamais, si toutefois la satire et la comédie pouvaient corriger quelqu'un.

Dans ces derniers vers, plus encore peut-être que dans tout le reste de cette composition, se dévoile noblement l'âme tout entière du satirique, cette âme ennemie de toutes les bassesses, de toutes les platitudes humaines, d'où qu'elles viennent, qu'elles émanent du patricien ou du plébéien, du riche ou du pauvre, de Yirron ou de ïrébius. Quant à lui, il ne prise rien tant que le respect de soi-même et l'indépendance de caractère, dont on peut dire ce que la Fontaine a dit de la liberté :

Un bien Sans qui les autres ne sont rien.

Comme un vil bouffon de comédie.

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