Fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne
Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne. Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous, Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie. (Sat. V.)
Corneille* et à Molière. Molière, surtout, l'a reproduit avec son éloquence et son originalité accoutumées dans le Festin de Pierre. Tout le monde se rappelle les énergiques paroles de Don Louis, rabattant l'orgueil de son indigne fils don Juan, et lui faisant honte de ses déportements que l'illustration de ses aïeux, dont il est toujours à tirer vanité, ne fait que mettre davantage en lumière ^
Pour continuer son sujet, Juvénal n'a qu'à se souvenir et à peindre d'après ses souvenirs. Ils semblent se rapporter presque tous au règne de Néron, ce règne aussi honteux qu'effroyable, qu'il avait vu passer tout entier sous ses yeux. Aussi les principaux traits de sa satire sont-ils dirigés contre les hommes et les choses de cette époque néfaste. On se l'appelle sa véhémente sortie contre Rubellius Blandus. Voici maintenant le tour de quelques autres nobles personnages descendus au dernier degré de bassesse et de décadence; c'est à Plautius Latéranus tout d'abord que s'adresse le poëte. Plautius Latéranus figure dans l'histoire. Tacite le signale comme ayant été, à ses débuts, un des amants de Messaline ^ Claude aurait pu le faire périr comme adultère ; il se contenta de le chasser du sénat. Sous Néron il rentra en grâce '*; mais, s'étant enrôlé dans la fameuse conspiration de Pison ^, et cette conspiration ayant été découverte, Latéranus, tout consul désigné qu'il était, fut mis à mort et avec une promptitude telle qu'on ne lui permit même pas, nous dit l'auteur des A)inales, d'embrasser ses en-
• Voyez le Menteur, acte V, se. m.
^ Acte IV, scène iv.
' Annal., XI, xxx.
" Id., ma., XIII, XI.
' Id.,md.,XY, XLix.
fants *. L'amour seul de la patrie en avait fait un conjuré, et il périt avec un courage plein de dignité. C'est encore Tacite qui l'affirme ^ Juvénal nous le peint sous des traits moins honorables. Juvénal écrit des satires, et la satire s'attaque à la vie privée non moins qu'à la vie publique. La vie privée de Latéranus prêtait ample matière, à ce qu'il paraît, aux reproches; en lui le poëte personnifie et persifle tout d'abord toute une classe de citoyens adonnés à la folle passion de la course des chars et des chevaux, passion qui est loin d'être éteinte de nos jours.
Latéranus, à ce qu'il semble, faisait partie comme qui dirait d'une sorte àe Jockey-club de Rome; quoique consul, il s'abaissait , — et cela choque la gravité romaine de Juvénal, — jusqu'à conduire et à enrayer luimême un char le long des monuments oii reposaient ses ancêtres; et pourtant il ne se livrait à cet exercice, par pudeur et par respect humain sans doute, que la nuit; Juvénal néanmoins, ce rigide gardien du décorum ne le lui pardonne pas. « La lune ne le voit-elle pas? les astres ne sont-ils pas là qui le regardent ^1 » . Une fois sorti des fonctions du consulat, notre homme fera pis encore. Sans nul doute on le verra alors conduire en plein jour, et, loin de se troubler à la rencontre de quelque personnage respectable, il le saluera le premier, du manche de son fouet, à la façon des cochers ou des palefreniers; il ira jusqu'à délier les gerbes et donner l'orge lui-même à sa monture, et il
Annal., XV, lx.
Ibid.
.... Sed luna videt, sed sidéra testes Intendxmt oculos.
(V. 149 et 150.)
ne jurera plus que par Épone, la déesse peinte sur toutes les portes d'écuries.
Aux yeux de l'étiquette romaine, c'était là le comble de Tinconvenance ; vivre ainsi, c'était déroger et commettre un acte indigne d'un homme libre.
De nos jours, il faut en convenir, les idées ont bien changé à cet égard; on peut, quelque grand personnage que l'on soit, conduire soi-même son attelage, s'occuper de sa monture , saluer du fouet ses amis qui passent. Mais encore une fois, les Romains, la nation grave par excellence, en jugeaient autrement, et Juvénal se fait ici l'interprète du sentiment public. Et puis, il ne faut pas l'oublier, pour notre poëte philosophe,, tout s'enchaîne; un défaut peut conduire à un autre défaut, un vice à un autre vice; ne répétez donc pas à Juvénal le vieil adage « qu'il faut que jeunesse se passe», son avis à lui est « que le règne des passions déshonnêtes soit court et que bien des vices doivent disparaître avec notre première barbe * », autrement on glisse sur la pente et l'on s'embourbe dans le mal. Latéranus en est un vivant exemple; pour n'avoir pas su ou voulu gouverner ses premières passions, son cœur s'est amolli, son âme s'est dégradée; et il n'est plus bon à rien, ainsi que la plupart des jeunes nobles ses égaux qui ont débuté comme lui. La patrie est-elle en danger? elle ne saurait compter sur eux; l'honneur n'a plus de prise sur ces natures avilies; au lieu de voler au combat comme il convient à ces descendants d'illustres familles, les Latéranus préfèrent la vie des taudis et des cabarets ; et là ils se vautrent
. . . . Brève sit quodturpiter audcs; Quxdam cum prima rcsecenliir crimina barba.
(V. 165 et 166.)
dans la crapule et l'infainie, tout en faisant parade de leurs aïeux.
L'État a-t-il besoin d'un général pour faire face à l'ennemi? c'est dans qi:elque ignoble taverne qu'il devra le chercher, et le poëte, qui est un grand peintre, nous fait pénétrer dans un de ces repaires qu'on trouvait déjà dans la Rome impériale, semblables à ceux qu'otfrent nos grandes cités modernes, Paris et Londres. Voulez-vous savoir en quelle compagnie vivaient Latéranus et les jeunes gens de son rang, parvenus, à la suile des premières passions mal dirigées, au dernier degré d'abaissement? suivez Juvénal dans un bouge du quartier des Esquilies. Il y a là un tableau très-court, mais digne, dit un commentateur ', du pinceau d'un Hogarth : « Là tu trouveras ton homme côte à côte avec un assassin , mêlé à des matelots, des filous et des esclaves fugitifs, pêle-mêle avec des bourreaux, des fossoyeurs, des prêtres de Cybèle, couchés près de leurs cymbales muettes. Ici égalité et liberté plénières. On boit aux mêmes coupes, on mange aux mêmes tables, on partage le même lit '. •»
Et après cela le poëte n'est-il pas fondé à demander à Ponticus s'il s'accommoderait, sans le châtier, d'un esclave qui mènerait une pareille vie ; mais que veuton? aux nobles descendants des Troyens tout est permis. « Ce qui de la part d'un pauvre savetier serait infâme, de la part du descendant d'un Volésus ou d'un Brutus est fort bien accepté ^ » . Amère ironie, éternelle vérité, qui n'est pas sans rapport avec cette fameuse remarque de Sosie:
' Heiarich, ouvr. cité, t. II, p. 333. ' V. 173-179.
» V. 181 et 182.
202 CHAPITRE VlU.
« Tous les discours sont des sottises Partant d'un homme sans éclat; Ce seraient paroles exquises Si c'était un grand qui parlât '. »
Est-ce là tout cependant? étaient-ce là les seules habitudes dégradantes auxquelles se laissait entraîner la noblesse du temps de Néron ? Il s'en faut. Le satirique constate qu'en matière de désordres et d'infamies, il y a toujours quelque chose de pis encore à citer pour renchérir sur ce qui précède. A ses yeux Damasippe, — un autre contemporain de Néron et sur le compte duquel l'histoire ne nous a rien fourni d'ailleurs, — Damasippe s'est oublié jusqu'à se prostituer sur le théâtre, jusqu'à vendre sa voix pour hurler le Spectre de Catulle ; unLentulus, un grand et illustre nom celui-là encore, s'est abaissé au même niveau; on a vu des Fabius chausser le brodequin comique pour faire rire le peuple, et un Mamercus recevoir des soufflets pour l'amuser ; bien mieux encore ; ce scandale a été dépassé ! A la honte de Rome, on a pu voir un Gracchus descendre dans l'arène, revêtir les armes d'un gladiateur. Ne croyez pas du moins qu'il ait eu la précaution de dérober son visage aux yeux de la foule, sous un déguisement quelconque, pour sauver de la sorte la dignité de son nom et de son rang; loin de là, il a eu soin de se faire reconnaître à son costume et il a tourné effrontément son visage du côté du public. Or ce sont ces mœurs, ce cynisme dans l'abjection, c'est cette dégradation spontanée, c'est cet oubli de tout devoir et de tout respect de soi-même, chez des hommes appartenant aux premières familles de Rome, qui révoltent le
' Molière, Amphitryon, acte II, se. i.
patriotisme de Javénal, et froissent sa grande âme toute pleine encore, comme l'était celle de Tacite son contemporain, des souvenirs de l'antique sévérité des mœurs et du sentiment de la dignité humaine. Une telle décadence lui navre le cœur; il en rougit pour son siècle. Pour lui aussi noblesse oblige; mais que dis-je? Juvénal n'est pas noble; mais il est Romain et homme libre, et comme tel, s'il avait à choisir entre la mort et les tréteaux ou l'arène, son choix ne serait pas douteux. Fidèle au sublime précepte qu'il a donné plus haut à son jeune ami, il préfère la mort au déshonneur. « Comment tenir assez à la vie, s'écrie-t-il avec une vertueuse indignation, pour s'abaisser à jouer le rôle du jaloux de Thymèle, à donner la réplique au stupide Corinthien '? »
Mais ne nous y trompons pas; en tout ceci les nobles qui consentent ainsi à leur déchéance ne sont pas les seuls coupables. Juvénal, qui est avant tout Romain et patriote ardent, dit ses vérités à tout le monde et il n'épargne pas plus le peuple que les grands. A ses yeux, ce peuple qui tolère les patriciens venant l'amuser de leurs lazzi , et qui a le cœur de rire en voyant les plus grands noms de Rome se déshonorer et se donner en spectacle, mérite des reproches non moins sanglants. Tl y a de sa part une elt'ronterie égale pour le moins à celle de ceux qu'il vient applaudir ou siffler ".
Nobles paroles qui sentent, avant tout, le bon citoyen et l'honnête homme. Juvénal a mille fois raison; il fustige à bon droit les acteurs et les spectateurs, les uns parce qu'ils font acte de lâcheté,
« Et les autres pour être aux lâches complaisants. »
^ V. 188 sqq.
Le parterre, ici comme en bien d'autres circonstances, est le premier complice des mauvaises choses auxquelles il applaudit, et comme tel il est au même degré responsable devant la morale publique.
Mais faut-il après tout s'étonner de voir les nobles, une fois leur patrimoine dévoré, s'avilir au point de se faire acteurs et gladiateurs, ce qui , selon les idées du temps, et même selon les lois, était encourir l'infamie et se condamner à une espèce de mort civile'? Faut-il s'en étonner, quand en tout ceci l'exemple leur venait de si haut ? Eh ! quoi ? Rome n'avait-elle pas vu un de ses empereurs en personne, sans souci ni de son rang, ni de sa dignité d'homme et de Romain, subissant sans rougir l'impulsion de ses ignobles instincts, descendre le premier à toutes ces bassesses? Cet empereur, c'était Néron. Juvénal, ainsi que l'avait fait Tacite^, flétrit ici, et à sa manière, et comme ils méritaient de l'être, les folies et les crimes de Néron, et en quelques vers d'une rare énergie et d'une ironie amère , il traîne devant le tribunal de la postérité la mémoire de ce détestable prince. Il flagelle à la fois le parricide, le fratricide, le meurtrier d'Octavie et de Poppée, l'incendiaire de Rome , le ridicule et cruel poëte-amateur, le joueur de harpe, le cocher et l'histrion couronné, dont l'insurrection de Galba, de Virginius et de Vindex que le poëte glorifie ont enfin débarrassé l'univers. Tout ce passage, qu'il faut lire dans le texte^ et que j'aurais voulu citer n'était la crainte de dépasser les limites de cette analysé, déjà trop longue, respire
' Quiutil., Institut, orat., III, vi, xviii. Digest., 1. III, lit. ii. De his qui notantur infamla, cité par Ileinrich, t, II, 334.
2 Annal., 1. XIII, XIV, XV et XVI, passim. — Voyez aussi Dion Cass., LX, XXXII ; LXIIl, iii-xxix.
une indignation profonde, comme devait la ressentir Juvénal , qui, jeune encore, avait vu de ses propres yeux tous les excès, toutes les folies, tous les scandales du fils d'Agrippine.
La conclusion , le lecteur la tire lui-même. Elle vient à l'appui de la thèse générale que le poëte soutient ici. On voit à quoi servent l'illustration de la race , la noblesse la plus antique et la plus haute, quand elle n'a pas pour base la vertu. Néron en est un éclatant et déplorable exemple. Mais avant Néron, et dans les derniers temps de la république, des hommes sortis des premières familles, et tombés ensuite au dernier degré de perversité, avaient affirmé par leur détestable vie ces détestables habitudes; ce sont ceux-là dont Juvénal évoque le triste souvenir, ce sont eux qu'il apostrophe avec sa verve accoutumée. Que Catiliiia et Céthégus le disent ; est-il beaucoup de citoyens qui aient appartenu à des races plus hautes? En revanche, en est-il beaucoup aussi qui aient porté dans leur poitrine un cœur plus vil et plus lâche que le leur? N'est-ce pas Catilina et Céthégus qui avaient préparé contre la république un guet-apens nocturne, des armes, des torches, l'incendie et la ruine, autant que l'avaient fait jadis les Gaulois, ces implacables ennemis de Rome? Et à ces nobles dégénérés, dignes, selon Juvénal, du supplice des parricides, dont la vie et les actes ont déshonoré la naissance, il oppose, avec un orgueil tout patriotique, quelques-uns des plus illustres de ces hommes nouveaux, d'une extraction toute plébéienne il est vrai, mais qui, en de solennelles conjonctures, ont arraché la patrie à une perte imminente, les uns par leur courage civil, les autres par leurs vertus militaires. Ici encore il faut traduire et citer, tout en faisant à l'avance quelques réserves.
« Mais il y a quelqu'un qui veille^ un consul qui va arrêter votre marche. C'est un homme nouveau, un obscur citoyen, venu naguère d'Arpiuum , simple chevalier de ville municipale. C'est lui qui rassure Rome éperdue, eu plaçant partout des citoyens armés. C'est lui qui prend eu main les intérêts de la cité entière. Sans sortir de la ville, sans quitter la toge du citoyen, il a conquis des titres et une célébrité tels que jamais Octave n'en a pu acquérir ni à Actium ni à Philippes, quand il trempait son épée dans le sang de tant de Romains. Aussi Rome, libre, a proclamé Cicéron son second fondateur, le père de la patrie.
« Un autre habitant d'Arpinum allait dans la montagne, chez les Volsques, labourer le champ d'autrui, et, le soir venu, tout épuisé, se faisait payer sa journée. Après cela, il devient simple soldat, et le centurion le frappait du sarment sur la tête s'il se montrait trop lent à travailler aux fortifications. C'est cet homme cependant qui se chargea de recevoir le choc des Cimbres, c'est lui qui fit face aux périls les plus extrêmes, et sauva Rome aux abois. Aussi, au moment où sur les cadavres gigantesques des Cimbres s'abattaient des volées de corbeaux qui n'avaient jamais eu pareille proie, le collègue de Marins, quoique noble d'origine, ne recevait la couronne de lauriers qu'après lui.
« C'étaient des âmes plébéiennes, celles des Décius; leurs noms étaient plébéiens. Pourtant les divinités infernales et la Terre, notre mère, se contentèrent de leur vie pour la rançon de toutes nos légions, de tous nos auxiliaires et de nos alliés les Latins. Pour ces dieux, les deux Décius valaient mieux que tous ceux que sauva leur dévouement '. »
Et à la suite des Décius, le poëte énumère d'autres plébéiens qui n'avaient pas moins bien mérité de la patrie, y compris même l'esclave Vindex". Yindex, tout esclave qu'il était, n'avait-il pas dénoncé au sénat les honteuses menées des nobles fils du premier consul de Rome, accusés et convaincus d'avoir conspiré contre la liberté naissante et justement mis à mort en expiation de leur coupable tentative?
Et la morale de tout ceci? Juvénal la résume, et
en même temps tout ce qui précède, par ce trait final, qui est un trait d'esprit et de satire : « J'aimerais mieux, Ponticus, te voir fils de Thersite, avec le cœur d'Achille et revêtu des armes fabriquées par Yulcain, que fils d'Achille avec le caractère d'un Thersite'. »
Les grands rôles joués dans l'histoire romaine par Cicéron et Marins sont retracés ici avec une rare éloquence. Sous les paroles émues du poëte circule je ne sais quel souffle libéral. On dirait encore d'une page de Tacite, toujours heureux lorsqu'il doit retracer quelques grands souvenirs ou quelques nobles caractères des beaux temps de Rome. Juvénal ne manque jamais l'occasion de sangler, en passant, le fondateur de cet empire qu'il déteste. Il remet les choses à leur place. Les poètes officiels d'Auguste ont eu beau l'encenser dans leurs vers , comme ont fait Horace et Virgile : pour Juvénal, Auguste n'a pas cessé d'être Octave; et le sort de Cicéron, nommé père de la patrie, proclamé le second fondateur de Rome, titre d'autant plus honorable qu'il fut conféré par une cité libre encore, ce sort lui paraît bien autrement digne d'envie que celui de l'ex-triumvir devenu empereur par les proscriptions, la guerre civile et l'hypocrisie la plus raffinée. Auguste, il est vrai, lui aussi, avait été proclamé Père de la patrie^ mais moins par l'élan spontané du peuple que par l'adulation et la servilité. Notre poëte ne dit pas les choses aussi nettement que cela, sans doute, mais il le donne à entendre, et les lecteurs
' V. 269, ad finem. Ce qu'il ne veut pas dire, le lecteur le devine; on sait que les premiers habitants de Rome étaient un ramassis de voleurs. Il y a là de quoi rabattre l'orgueil des plus anciennes familles sorties d'une telle race.
auxquels il s'adresse le comprenaient à demi-mot. Ju- Yénal écrit partout et toujours en vrai citoyen.
Les vers consacrés à Marins sont d'une couleur tout antique. Nous assistons, et cela est touchant, aux humbles débuts du grand homme ; pauvre et misérable dans les commencements de sa vie, il est réduit pour gagner son pain à piocher la terre chez quelques paysans du voisinage et à se faire journalier. Devenu soldat, il dut éprouver plus d'une fois les effets de l'inexorable discipline romaine; et cet homme pourtant sera Marins, le vainqueur des Cimbres et des Teutons, le sauveur de sa patrie et du monde romain. Une telle vie nous inspire des réflexions profondes sur les vicissitudes de la fortune et sur les voies secrètes de la Providence, qui va chercher dans les conditions les plus humbles ceux dont elle veut faire l'instrument de ses desseins. La France, dans les carapagues libératrices de la République, avait été conduite à la gloire et à la victoire par plus d'un plébéien devenu, comme Marins, général d'armée; comme Marius, il s'élevait tout à conp de la situation la plus obscure, et quelques mois auparavant il s'ignorait encore lui-même.
Ou voit tout le parti que Juvénal a tiré de son sujet, comment il l'a développé, agrandi, élevé. Et pourtant, c'est ici que j'arrive aux réserves faites plus haut; je ne voudrais pas affirmer, en effet, que le raisonnement final du satirique soit tout à fait exempt d'exagération, voire même de partialité. Sans doute, les illustres plébéiens dont on vient de rappeler la vie et les services sont dignes, en tout point, des éloges qu'on leur décerne. Mais le poëte n'oublie-t-il pas, ou plutôt n'affecte-t-il pas d'oublier, dans l'intérêt de sa thèse, que, dans tous les temps, à Rome, à côté des hommes sortis du peuple, et qui s'étaient distingués par leurs hauts
faits, dont la patrie a profité, se sont rencontrés des patriciens d'un mérite égal'.
Juvénal s'est laissé entraîner trop loin par son sujet, et il a établi un parallèle qui manque à la fois de justice et de justesse. Ce n'est pas pourtant, hâtons-nous de le constater malgré les apparences, que cette satire soit un pamphlet ou une insulte : c'est une censure. Elle peut humilier certains amours-propres, froisser certaines vanité?, mais elle rend justice après tout, d'un bout à l'autre, — qu'on la relise avec attention, — à toutes les grandeurs personnelles ; elle n'a que des éloges pour ceux qui sont dignes encore de rester nobles; ce qui irrite et indigne le poëte, on ne saurait trop le répéter, ce sont les prétentions des patriciens qui, n'étant rien par eux-mêmes, se croient tout permis en s'ap-
' Un éditeur de Juvénal, et en même temps son commentateur, a fait à ce sujet cette remarque qui ne manque pas de vérité : « A l'entendre (Juvénal), il n'y a que les plébéiens qui soient bons, que les nobles qui soient méchants... Il nous vante les Décius, les l'abricius, les Marins, les Cicéron, tous les hommes nouveaux existants du temps de la république; mais il oublie que dans ce même espace de temps, qui comprend environ deux cent cinquante ans et qui fut l'apogée de la grandeur romaine, ces mêmes personnages, trésrecommandables sans doute, avaient pour collègues des nob'es qui ne l'étaient pas moins ; qu'à coté d'eux marchaient, avec une gloire au moins égale, les Camille, les Emile , les Scipion, les Jules, en qui les vertus se trouvaient au suprême degré... A ces hommes divins qui oppose-t-il.' des nobles de fon temps, des nobles abâtardis qui ont abjuré tout sentiment d'honneur et de probité... Il leur reproche des crimes, des goûts dépravés, des passions honteuses qui leur étaient communes avec les plébéiens... Les plébéiens, dont ii a découvert et flétri les bassesses dans les satires précédentes, sont des a\ocats, des atfranchis, des délateurs, des esclaves échappés de la maison de leurs maîtres et ensuite enrichis n'importe comment... » (Sa/ires de Juvénal, trad. par Dussaulx , 2" édit. augmentée de notes par L. Achaintre, t. H, p. 156 et suiv.)
Cet argument ne manque pas de force; il nous parait même difficile à réfuter.
puyant sur la gloire, légitime d'ailleurs, de leurs ancêtres ; c'est là ce que le poëte ne saurait tolérer ; il ne demande pas mieux que d'honorer la noblesse, mais à la condition rigoureuse qu'elle se base sur le mérite personnel; et que, d'autre part, elle ne se ravale pas par une conduite indigne d'une grande institution.
Boileau, dans sa satire sur le même sujet, n'a pas rompu, lui, en visière à une institution encore toutepuissante de son temps. Tout en attaquant la noblesse, il ménage les nobles; il n'écrit pas contre la noblesse, on l'a remarqué avant nous, mais sur la noblesse. Ce qu'il s'efforce de démontrer, c'est qu'un noble qui se laisse aller à une conduite indigne de son rang se dégrade lui-même, et qu'au contraire l'homme du peuple qui s'illustre par des vertus est digne de devenir noble à son tour. Mais encore une fois, il encourage la noblesse, il est pour elle plein de respects.
« La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère, Quand sous rétroite loi d'une vertu sévère Un homme issu d'un saug fécond en demi-dieux Suit comme toi la trace où marchaient tes aïeux *. »
Ceci posé, cette précaution prise, cette réserve exigée par le temps faite , Boileau s'élance presque constamment sur les traces de Juvénal, et .met en beaux vers appropriés aux temps modernes les principaux griefs du satirique latin. On peut même dire que, venu le dernier, il va, en bien des choses, plus loin que son devancier; et il offre certains types de nobles dégénérés que l'antiquité ne semble pas avoir connus. Tels sont par exemple ces hommes de grande naissance qui, pour soutenir leur rang et mener un train de vie com-
' sat. v.
mandé par leur blason, puisque la fortune manque, contractent des dettes qu'ils sont hors d'état de payer :
. . . Pour soutenir son rang et sa naissance
Il fallut étaler le luxe et la dépense,
Il fallut habiter un superbe palais^,
Faire par des couleurs distinguer ses valets.
Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien ^ »
Mais, quand on emprunte, on doit payer; et tout noble qu'on est, lorsqu'on ne paye pas ses dettes, il faut, comme le plus humble des rotiu^iers, aller en prison. Que faire alors pour sortir d'embarras? On trafique tout simplement de son nom pour faire un riche mariage. Le poëte stigmatise ce commerce honteux avec sa verve habituelle.
« Alors le noble altier, pressé de l'indigence, Humblement du faquin rechercha l'alliance, Par un Ifiche contrat, vendit tous ses aïeux,
Et. corrigeant ainsi la fortune ennemie,
Rétablit son honneur à force d'infamie ■-. » , -^
Ce dernier vers est digne de Juvénal pour la force du trait et l'honnêteté de l'indignation.
Notre dix-neuvième siècle connaît et a vu plus d'une fois tout ce que signale ici Boileau. Les choses, à cet égard, ont suivi constamment une marche ascendante. La noblesse, toujours entichée de son passé, s'y confine, et, h force de s'y confiner, elle ignore le présent. Arriérée, et souvent incapable pour n'avoir rien voulu
' Sat. V.
2 Ibidem.
apprendre ni rien oublier, elle est dépassée par une bourgeoisie active et éclairée. La noblesse perd ses biens, la bourgeoisie fait fortune. Quel parti prendre alors? et comment refaire im patrimoine dévoré ou tout au moins bien écorné? Recourir à l'emprunt? Cela se fait sans doute; mais pour se tirer d'embarras il est un moyen moins ruineux et plus sûr. Comme les nobles peints par le satirique du temps de Louis XIV, on vend son nom à beaux deniers comptant k quelque opulent parvenu, dont on épouse la fille sans la regarder. Il ne manque pas en France de roturiers enrichis, tout prêts, tant leur vanité est grande, à redorer le blason de quelque noble ruiné qui voudra les honorer avec sa particule. Nos bourgeois recherchent avant tout une alliance, et bien des gentilshommes en détresse, avides de se remettre à flot, cherchent, eux aussi, avant tout, mais à bon escient, une mésalliance. Turcaret paye les dettes de son gendre pour que sa fille soit baronne, duchesse, comtesse ou princesse. Et le gendre ne dédaigne pas d'entrer dans la maison de Turcaret, pourvu qu'il passe sur un pont d'or. Et alors tout est pour le mieux, tout le monde est content, excepté peut-être quelques honnêtes gens attardés et assez malavisés pour trouver un tel marché honteux et contraire à la dignité, à la morale.
Mais un autre type de la noblesse dégénérée, inconnu à Juvénal, voire même à Boileau, ce semble, et que notre époque a vu se produire et s'affirmer, c'est le noble devenu homme d'affaires. Jadis on aurait cru déroger en se mêlant de toute autre chose que du métier des armes; aujourd'hui, pour garder ou refaire sa fortune, — nous ne blâmons pas ici, nous constatons seulement, — on ne dédaigne nullement de prêter le prestige de son nom à de grandes entreprises commer-
ciales ou à d'importantes institutions industrielles et de crédit public. On se laisse volontiers nommer président ou administrateur de certaines compagnies financières, qu'on n'administre guère, mais dont on retire grand profit. L'éclat de certains noms attire les clients, et l'actionnaire se laisse toujours éblouir par la particule nobiliaire*.
Je m'arrête pour ne pas me perdre dans ces développements, qu'on me pardonnera, je l'espère, car ils sont inspirés par notre sujet même, la satire de Juvénal sur la noblesse. Cette satire, à laquelle je reviens d'un peu loin, est la dernière de ses pièces où il nous apparaît armé en guerre contre les vices et les hontes de son temps. Celles qui suivent, et dont nous nous occuperons dans la seconde partie de ce travail, sont d'un ton tout différent, trahissent des intentions tout autres. Au lieu de nous émouvoir et de nous embraser au spectacle de la corruption du jour, Juvénal essayera de nous débarrasser nous-mêmes de passions nuisibles, de préjugés fâcheux; il va s'insinuer dans nos cœurs par la persuasion. On aura là moins des satires proprement dites que des harangues, des épîtres de nature diverse: les unes pleines d'élévation et de sagesse pratique, et quelquefois aussi d'une grâce sévère; les autres, il faut bien le dire, remplies souvent de développements inutiles, de lieux communs, de tirades déclamatoires. Curieuses et belles encore, à plus d'un titre, dans leur ensemble, elles constituent les œuvres philosophiques et morales de notre poëte.
* Voyez la comédie de M. Ponsard iolilulée : la Bourse.
De la vanité de nos désirsi»
Juvénal fait ressortir, dans cette satire, la folie de la plupart de nos vœux : il cherche à démontrer qu'en s'adressant aux dieux pour leur demander, les uns ou les autres, quelque faveur, les hommes ne savent guère à quels cruels mécomptes, à quelles déceptions amères ils s'exposent si, par hasard, les dieux, les prenant au mot, exauçaient leurs désirs inconsidérés. C'est là, on le voit, une de ces graves questions de morale pratique que les maîtres de la sagesse antique aimaient en général à traiter. Le sujet en lui-même, il faut bien en convenir, est loin d'être neuf. Platon chez les Grecs % Perse ^ et Sénèque '' à Rome, l'avaient traité avant Juvénal, et il n'est pas impossible que d'autres écrivains de l'antiquité, dont les ouvrages ne nous sont pas parvenus, s'en soient également occupés. C'est un de
1 Sat. X.
^ Alcibiade, II.
3 Sat. II.
* Epist. Lxix.
ces thèmes qui ont dû servir d'exercice de déclamation à plus d'un rhéteur ancien. Je vais plus loin; à ne considérer que l'ensemble des idées, le thème de notre poète est tout bonnement un lieu commun; car il veut prouver qu'il n'y a ici-bas ni avantages ni biens qui ne soient mêlés d'inconvénients et de périls; et j'ajoute tout de suite que ce lieu commun repose sur un sophisme. Je m'explique.
Le poète moraliste nous engage à ne désirer ni richesses, ni honneurs, ni pouvoir, ni gloire, parce que plus d'une fois toutes ces choses-là ont fini par être fatales à ceux qui les ont sollicitées et obtenues. Mais ne peut-on pas répondre que ces mêmes avantages ont été accordés à bien des hommes, sans qu'ils aient éprouvé des malheurs? Disons encore que la mission de l'homme sur cette terre ne serait plus qu'une chimère, qu'il mentirait à lui-même et à sa propre destinée, s'il lui fallait renoncer à tout ce qui est grand, beau, partant désirable, parce qu'il y a quelque danger à redouter; car enfin il est tel talent, telle carrière, telle gloire, que l'on ne doit point regarder comme achetés trop cher, fût-ce au prix de quelques années de sa vie. Ainsi le sermon, — sermon est le mot, — que le poète va nous faire, roule sur une vérité commune frisant plus d'une fois le paradoxe. Et pourtant, tant il est vrai que la manière de traiter un sujet décide du succès, cette satire des Vœux est certainement une des plus belles, une des plus grandioses que Juvénal ait écrites. Tous les connaisseurs, tous les critiques, même les plus sévères \ à l'exception du seul
* « La satire des Vœux est la meilleure e Juvénal. Le poêle y est dans tous ses avantages. » (D. Nisard, Poët. lat. de la décad., r édit., t. II, p. 47.)
M. Ribbeck peut-être, sont d'accord sur, ce point. Aussi bien le poëte a-t-il su rajeunir et féconder d'une manière merveilleuse son sujet; il y a fait entrer le fruit de son expérience et de ses méditations de philosophe; de plus, il l'anime par le souffle puissant de l'éloquence et l'échauffé sans cesse par le sentiment. C'est ainsi qu'il a imprimé à cette pièce un rare cachet d'originalité et de grandeur.
Quels sont les avantages que, dans notre ambition et dans notre vanité, nous demandons le plus souvent aux dieux? Juvénal les range au nombre de six, sans avoir, bien entendu, la prétention d'épuiser le catalogue des souhaits que chacun forme ici-bas. Il ne s'arrête qu'aux principaux d'entre eux; et il s'efforce de faire voir par des exemples frappants que l'homme, — tant est profond son aveuglement, — se laisse d'ordinaire séduire par les apparences des choses, préférant à son vrai bonheur ce qui n'en est que l'ombre, voire même ce qui y est totalement contraire. Ainsi ce que nous désirons généralement avec le plus d'ardeur, ce sont les biens de la fortune, le pouvoir que donne une haute situation politique, l'éloquence, la gloire militaire, la beauté physique et une longue vie.
Juvénal n'a pas de peine à faire ressortir les inconvénients attachés à la possession des richesses. Quelques-uns de ses arguments sont puisés dans ce fonds d'expérience générale constituant la sagesse des nations, d'autres dans l'histoire contemporaine : ici, il nous montre les pièges de toute nature qui entourent l'homme riche, pièges dressés par ses proches, les sollicitudes et les craintes que lui causent les voleurs ; là, c'est la cupidité des mauvais empereurs qui s'attaque aux vastes possessions des grands; c'est Néron, par exemple, avide des jardins de Sénèque et des immenses
possessions de Latéranus. Comment dès lors les hommes peuvent-ils être assez insensés pour demander aux dieux d'augmenter leur richesse ou leurs biens '?
Qui prouve trop ne prouve rien. Juvénal plaide une cause oi^i il a par trop raison ; par conséquent il déclame.
Plus loin, pour nous engager à ne désirer ni pour nous ni pour nos enfants la gloire que donne l'éloquence, le poëte nous cite la fin déplorable des deux princes de la tribune antique, Démosthène et Gicéron : c'est pour son génie que Gicéron eut la tête et les mains coupées; ce fut aussi le génie de Démosthène qui causa sa mort. Juvénal exprime cette idée en fort beaux vers ^ ; mais, en somme, sou raisonnement est faux. L'auteur du Lycée, qui n'était, on le sait, que médiocrement familiarisé avec les lettres anciennes, mais auquel on ne saurait refuser un esprit très-juste et beaucoup de goût, La Harpe avait réfuté ce raisonnement. « Il est faux, dit-il, qu'un homme ne doive pas souhaiter à son fils les talents de Gicéron, parce qu'il a péri sous le glaive des proscriptions; et quel homme, pour peu qu'il ail quelque amour de la vertu et de la véritable gloire, croirait qu'une aussi belle carrière que celle de Gicéron soit payée trop cher par une mort violente, arrivée à l'âge de soixante-cinq ans? Qui refuserait à ce prix d'être l'homme le plus éloquent de son siècle et peutêtre de tous les siècles ^? etc. »
Il y a beaucoup plus de vérité et de sentiment dans la peinture des inconvénients qu'offre le don de la beauté physique; et ce qui rend précisément cette peinture
' V. 24 et 25.
^ L'jcée ou Cours de litlérature, l. II, p. 123, édit. 1813.
touchante, c'est qu'elle repose en grande partie sur des exemples empruntés à l'histoire romaine, et surtout à l'histoire romaine des derniers temps; cela donne de la force à l'argument, qui cesse par là même d'être banal. Dans le temps dépravé où l'on vit, « un beau jeune homme est pour ses infortunés parents une cause d'alarmes perpétuelles. Il est bien rare qu'aujourd'hui, beauté et chasteté aillent ensemble \ » Et, de fait, on sait à quoi étaient exposés les enfants sous le règne des Tibère, des Néron et des Domitien ^ Ce que dans nos temps modernes, les temps du Parc aux Cerfs, par exemple, un honnête père de famille avait à redouter pour sa fille , pour peu que la nature l'eût favorisée , les citoyens de Rome avaient à le craindre à chaque instant pour leurs fils, sous le règne de certains princes, monstres de cruauté et d'impudicité couronnés.
A défaut de la corruption des maîtres du monde, il y avait encore à craindre la corruption générale des mœurs et les débauches bien connues de certaines grandes dames, qu'ailleurs déjà le poëte a si énergiquement flétries ''. Elles n'épargnaient rien, quand il s'agissait de satisfaire leurs coupables caprices, et les jeunes gens qui tombaient dans leurs pièges étaient souvent exposés à de terribles vengeances maritales *. Un scandaleux événement du règne de Claude vient à l'appui de la thèse de Juvénal. Je veux parler de la mort tragique du beau Silius, que l'infâme Messaline força à l'épouser, du vivant même et pendant l'absence de Claude; et Claude revenu à Rome , et rendu un ins-
' Voy. Tacite, Annal.. XV, 37; Suélone, Tiber.^ passim; Nero^ 28-29; Dion Cassius, XIII, 13.
' Sut. VI. . •
* Sat. X, V. ;J10-3I8.
220 CHAPITRE l.\.
tant à lui-même, grâce aux efforts d'un affranchi intrigant, ennemi de Messaline, Silius dut périr à la fleur de l'âge, avec celle même qui l'avait entraîné au crime. C'est dans Tacite qu'il faut lire l'éloquent et émouvant récit de cette honteuse affaire ' ; c'est de Tacite aussi que Juvénal semble s'être inspiré, quand, à son tour et pour le besoin de la thèse qu'il soutient, il retrace le même fait dans des vers à la fois pleins d'énergie et de sentiment '.
Mais passons maintenant au plus célèbre, au plus bel endroit, sans contredit, de la satire des Vœux : il s'agit de nous édifier sur le néant des grandeurs politiques et des honneurs qui y sont attachés. Ici encore le poëte va prendre son exemple tout près de lui. Il ouvre l'histoire romaine du temps de Tibère, et il y trouve un témoignage frappant des vicissitudes de la vie humaine, une confirmation éclatante de cet adage tout romain, que la roche Tarpéienue est près du Gapitole !
' Annal., XI, xii-xxvi. Voyez aussi Suét., Claud., xxix, et Dion Cas>ius, X, xxxi.
* « Voyons, dis-moi, quel conseil donnerais-tu à ce jeune Silius que la femme de César s'est mise en tèle d'epouser? C'est le plus honnête, c'est le plus beau de nos jeunes patriciens. On le traine, le malheureux, auprès de Messaline, ou plutôt à la mort. I! y a longtemps déjà qu'elle l'attend en costume de mariée. Le lit nuptial, orné de pourpre, est dressé dans les jardins sous les yeux de tous. Selon l'antique usage, le million de sesterces sera compté; le prêtre viendra avec les témoins. Ah! Silius, tu t'étais flatté que tout cela se passerait secrètement, que peu de gens seraient dans la confidence.' Mais non ! Messaline veut un mariage légal. A quoi te décides-tu ? parle. Si tu refuses, (u périras-avant la nuit. Si tu consens, lu obtiendras un court sursis; tu vivras jusqu'à ce que ton crime, connu de Rome et du peuple entier, soit connu aussi de l'empereur. 11 sera le dernier à savoir le déshonneur de sa maison. Obéis donc, si tu tiens à vivre quelques jours de plus. Mais, quel que soit le parti auquel tu te décides, il n'en faudra pas moins tendre au bourreau celte jeune et charmante tèle. » (V. 329-344.)
C'est la vie et la mort de Séjan qui vont servir de texte à son argumentation, de ce Séjan, le ministre toutpuissant du tout-puissant Tibère, dont Tacite nous a raconté la rapide élévations et Dion Cassius, l'élévation et la chute ^
Résumons tout d'abord, le sujet en vaut la peine, le récit de ces deux historiens relatif à la vie et à la mort de Séjan.
Originaire d'une obscure ville de la Toscane, Séjan était arrivé à Rome dévoré d'une ambition démesurée, et prêt à tout pour se frayer un chemin vers les honneurs. Habile, insinuant, excellant dans l'art de se pousser auprès des grands, il se donne, dans sa première jeunesse, à un petit-fils d'Auguste ; à force d'artifices il gagne les bonnes grâces de Tibère. Il est nommé préfet du prétoire; il s'attache les soldats par ses familiarités calculées et se ménage des appuis dans le sénat en distribuant à ses créatures des places et des dignités. L'âme et le cœur de Tibère, fermés à tout le monde, s'ouvrent pour le seul Séjan; Séjan n'est pas seulement le compagnon des travaux de Tibère et son premier ministre, il est son ami, son favori. Tibère et Séjan paraissent ensemble au spectacle ; on élève des statues aussi bien à Séjan qu'à Tibère ; Rome est peuplée des images de Séjan; on les honore à l'égal de celles de Tibère; on confond Tibère et Séjan dans le même respect ; on leur offre des vœux et des sacrifices en commun ; on les invoque dans les serments et on ne jure plus que par leur bonheur à tous les deux.
' Annal., IV, passim. Ce qui est relatif à la chute de Séjan est raaU heureusemeut perdu avec une partie du V"^ livre des Annules. Voyez aussi Suétone, Tlb., c. lxv.
^LVIII, iv~xix.
Tous ces honneurs ne suffisent plus à l'insatiable ambition de Séjan; il n'aspire à rien moins qu'à remplacer son maître sur le trône. Pour écarter les obstacles qui se trouvent sur son chemin, tous les moyens lui sont bons ; il fait exiler les enfants de Germanicus, frappe de disgrâce Agrippine leur mère ; il séduit Livie, femme de Drusus, fils de Tibère, et, après avoir acquis sur elle les droits que donne un premier crime, il lui met en tête l'espérance du mariage et le partage du trône; il se débarrasse secrètement de son rival par le poison ; pour ùter tout ombrage à sa complice, Séjan répudie sa propre femme, Apicata. Tibère est absent de Rome, retiré à Caprée'. Séjan touche à son but; l'énormité de l'attentat seule le fait hésiter, lui fait multiplier les délais. Mal lui en prit. Il devait éprouver bientôt que l'âme soupçonneuse du vieux tyran était tout au moins aussi rusée que son ambition à lui. Pendant que Séjan conspire contre Tibère, Pallas, un affranchi d'Antonia, veuve du frère de Tibère, de Drusus, arrive à Caprée, et dévoile à l'empereur les projets de son premier ministre. Tibère se retrouve tout entier. Il fait venir Macron, le chef de ses gardes; c'est à lui qu'il contie, à partir de ce moment, le commandement des prétoriens ; puis il le dépêche à Rome avec des lettres secrètes pour le sénat. Macron, en homme habile, laisse croire au favori qu'il lui apporte des nouvelles très-flatteuses^. Le sénat est convoqué. Dion Cassius nous a peint en détail cette mémorable séance. Les sénateurs et les amis de Séjan rivalisent entre eux d'obséquiosités et de bassesses envers le tout-puissant Séjan ; tout le monde s'attendait à le voir promu à quelque nouvelle dignité,
* Tacite, Anu., IV, c. i, ii, m, xi, lu. ' Dion Cassius, loc, cit.
bien qu'il eût atteint le faîte des honneurs et du pouvoir. On l'en félicite déjà à l'avance. Cependant un des consuls ouvre la lettre impériale et en commence la lecture. Elle était longue, vague, enveloppée de réticences et pleine de phrases tortueuses; quelques critiques formulées, par-ci par-là, contre l'administration de Séjan refroidissent d'abord le zèle de ceux qui tout à l'heure lui témoignaient le plus de déférence et d'empressement. Ils se lèvent inquiets, indécis; mais à la ligne suivante ils se rassurent; puis reviennent encore des récriminations indirectes, et enfin la lettre termine par l'ordre d'arrêter Séjan. Le vide se fait autour de l'accusé et le sénat tout entier pousse contre lui un cri de réprobation. On s'empare de sa personne, on met ses vêtements en lambeaux; il est conduit en prison'; le peuple, à son passage, le couvre de huées. Le même jour le môme sénat qui lavait encensé le matin le condamne à mort. Il est aussitôt exécuté ; on traîne son corps aux Gémonies. Pendant trois jours entiers la populace se lit un jouet de son cadavre, qu'elle jeta enfin dans le Tibre. Les statues de Séjan, qui s'élevaient
' Dion Cass., 1. VllI, c. x. L'Anglais Ben Johnson, contemporain de Shakspéare, a tiré de cette partie du récit de Dion Cassius (L VIII, x) une des plus belles scènes de sa tragédie de Sc'jan acte V, se. x). C'est du Tacite mis en drame. M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise (t. H, p. 25 et suiv.), en a donné une analyse pleine de verve et d'éloquence. Nous y renvoyons le lecteur. Voyez aussi, sur la même pièce, le jugement si net et si juste de M. Alf. Mézières {Prédécesseurs et contemporains de Shakspéare, 2'^ édition, p. 380 et suiv.). On lira également, avec intérêt et profit, dans la Revue des cours littéraires (14 mars 18C8), la belle étude de M. Beulé, intitulée le Ministre Séjan. M. Beulé, avec la science de l'archéologue et l'émotion de l'écrivain honnête homme, a tracé un tableau vif et animé de l'ambition, des crimes et de la fin de ce trop célèbre el détestable personnage. Nous en conseillons la lecture.
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dans tous les carrefours de Rome, sont renversées et mises enmorceaux. Les sénateurs poursuivirent jusqu'à sa mémoire, et quantité de citoyens furent enveloppés dans sa perte \
Voilà, certes, un exemple terrible des vicissitudes humaines. C'est ici que le poëte philosophe et moraliste nous attend; c'est cet exemple qu'il va choisir pour nous guérir à tout jamais de l'ambition et du désir des grandeurs humaines. De là un tableau admirable peint des plus vives couleurs. Juvénal triomphe ici, à la façon de Bossuet, de la vanité de nos grandeurs. Il nous montre les statues équestres de Séjan brisées par le peuple en fureur et jetées ensuite dans des fournaises ardentes pour y être fondues; on entend craquer sous l'action du feu l'image de celui qui fut le grand Séjan, et « de cette tête, la seconde de l'univers entier, on fait des marmites, des pots, des poêles à frire et des ustensiles de ménagea » Je ne sais si je me trompe, ces trivialités à la Shakspeare ne font que mettre plus encore en relief l'idée du poète qui oppose à cette grandeur passée les misères du présent. Cela rappelle Hamlet, dans la scène du cimetière, jouant avec les crânes et philosophant sur les plus belles destinées « aboutissant à un peu de pourriture ^ ».
Cependant les portes des maisons sont décorées de lauriers; on court immoler un taureau blanc à Jupiter.
Mais voici le corps de Séjan. Du doigt, Juvénal nous désigne son cadavre traîné avec un croc, à la grande joie des Romains.
' Dion Cass., VIII, c. x-xix.
Deinde ex facie toto orbe secunda,
Fiunt ïirceoli, pelves, sartago, matelLv. (V. 03 et 64.)
' HamJet, Iraduct. François.-Victor Hugo, t. I, se. x.
Ici le poëte imagine un dialogue entre deux obscurs citoyens, un dialogue qui jette un jour bien vif sur les mœurs de l'époque, en même temps qu'il éclaire le cœur humain jusque dans ses dernières profondeurs.
« Quelle bouche, quelle tête il avait ! jamais, tu peux m'en croire, je n'ai aimé cet homnie-là. Mais de quoi l'accusait-on? qui l'a dénoncé? par quelles preuves, par quels témoins a-t-on démontré son crime?
« — Il n'en a pas fallu tant. Une lettre longue et diffuse est arrivée de Caprée.
« — C'est bien ; en voilà assez '. »
Ce dialogue commencé, Juvénal l'interrompt soudain par quelques réflexions personnelles comme celles-ci :
« Et que fait-elle, cette tourbe des enfants de Rémus? Ce qu'elle a toujours fait. Elle salue le succès et maudit la victime. Oh ! si Nursia, qu'on adore en Toscane, eût favorisé son Toscan, si Séjan avait réussi à faire tomber le vieil empereur, ce même peuple, à cette heure même, proclamerait Séjan et le nommerait Auguste. Depuis qu'on n'a plus de suffrages à vendre, ce peuple ne s'occupe plus de rien, et lui qui jadis distribuait les commandements militaires, les faisceaux, les légions, il s'enferme aujourd'hui dans une honteuse oisiveté et ne se soucie plus que de deux choses : du pain et des jeux du cirque ^. »
' Qua' labra, quis llli
Vultus erat! Nuiiquam, si quïd inihi créais, amavï Uunc hominem.' sed quo cecidit snb crimine? quisnam Delator? qiùbus indiens, quo teste probavit ? Nil horum : verbosa et grandis epistola venit
A Capreis. — Bene habet; nit plus interrogo
* Sed quid
Ttirbtt Rémi? sequihtr forlunam, nt semper, et odit
Ceci dit, il donne de nouveau la parole aux deux interlocuteurs qui s'entretenaient tout à l'heure de l'événement. « — J'entends dire qu'il en périra bien d'autres. — Nul doute : la fournaise est vaste. Je viens de rencontrer près de l'autel de Mars mon ami Brutidius... il était tout pâle, — Mais si Ajax vaincu allait se mettre en fureur et nous punir pour ne l'avoir pas assez vengé! Gourons, hâtons-nous, et, tandis que le cadavre est encore sur la rive, donnons notre coup de pied à l'ennemi de César. Mais que nos esclaves nous voient agir, de peur qu'ils ne nous démentent et ne nous traînent, nous, leurs maîtres, en justice, la corde au cou'. »
Et Juvénal ajoute :
« Voilà ce qui se dit, ce qui se murmure sourdement dans la foule au sujet de Séjan ^ ».
Damnatos : idem popnlus, si Nursia Titsco Favisset, si oppressa foret secura senectus Principis, hac ipsa Sejamim diceret hora Auguslum. Jam pridem, ex quo suffrmj'ia nnlli Vendimus, effundit curas ; nam qui dabat olim Imperium, fasces, letjiones, oninia, nunc se Conlinel, alque diias tantum res anxius opta/, Panem et circenses.
' Perituros audio nuiltos.
Ail dubinm, magna est J'ornacnla ; pallidulus )>ii Brutidius meus ad Martis fuit obi'ïus aram. Quam timeo, rictus ne panas cxigat Ajax, Ut maie defensns ! Curramus précipites, et Dum jacet in ripa calceinus Ca'saris hostem. Hed videant serri, ne quis neget, et pavïdum in jus
Cerricc obstricta dominum trahat
* Hi sermones
Tune de Sejano, sécréta Inec murmura vulgi.
fV 88-89.)
Cette peinture est fort belle. Elle débute par un trait de génie : « Jamais, croyez-moi, je n'ai aimé cet homme. »
Nunqiiam, si quid mihi credis, amavi
Hune hominem.
Ces mots en disent long- sur la versatilité des esprits et les honteuses palinodies si fréquentes en temps de révolutions. On aurait beau jeu à les commenter, notre histoire politique à la main.
Quant aux réflexions du satirique sur la conduite de la foule, elles sont pleines d'ironie et d'éloquence. On croirait entendre Tacite flétrissant avec son indignation habituelle la lâcheté et l'inconstance de la multitude, toujours prête à s'incliner devant le vainqueur et à insulter le vaincu. Comme chez Tacite, le patriotisme de Juvénal souffre de cette honteuse décadence des Romains que ne préoccupent plus ni la politique, ni la dignité personnelle ; privé de tout droit de suffrage , auquel il tenait si fortement jadis, malgré l'abus qu'il en faisait, le peuple est descendu au rôle de lazzarone : il n'est plus qu'une tourbe d'oisifs et de mendiants. C'est déjà le commencement du Bas-Empire.
Que de vérité encore dans le reste du dialogue qui recommence entre les deux interlocuteurs! On sait que Tibère, après le meurtre de Séjan, procéda par égorgements en masse ' ; il voulait faire un exemple et se venger d'avoir eu peur. La fournaise dont parlent ici nos deux Romains, c'est la colère du maître dévorant en quelque sorte tous ceux qui lui paraissaient suspects d'attachement à la cause de Séjan. Dès lors la pâleur du malheureux Brutidius s'explique. Il est donc de bonne politique de se montrer zélé pour celui que Ju-
* Tacite, Ann.,N, c. vu et viii, et Dion Cass., 1. Vill, xiv etsuiv.
vénal appelle l'Ajax vaincu, par opposition sans doute à Séjan, qui avait cru devoir procéder à l'égard de Tibère, par ruse, comme jadis procéda Ulysse à l'égard du fils de Teucer. Si donc on n'apaise pas, si on ne flatte pas l'Ajax impérial, il est à craindre que, dans sa fureur, comme 1 Ajax grec dans la sienne, il ne fasse tout massacrer autour de lui. Ces deux citoyens, se hâtant d'aller donner leur coup de pied au mort gisant encore sur le rivage du Tibre, sont dans leur rôle; ils représentent les lâches instincts de la multitude de tous les temps, conspuant aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. C'est ainsi que, trente ans plus tard, elle insulta Vitellius tombé, le traîna aux Gémonies, foula son cadavre sous ses pieds; ce qui a fait dire à Tacite, qui comme toujours se rencontre ici avec Juvénal, que u le peuple outragea Vitellius mort avec la même bassesse qu'il l'avait adoré vivant * » .
Les mauvais jours de la Révolution française ont présenté des spectacles analogues. Plus d'un des tyrans subalternes qui avaient dominé la France par la terreur furent hués le jour de leur chute avec la même frénésie qu'on avait mise aies acclamer la veille. Qu'on se rappelle, pour ne m'en tenir qu'à un seul exemple, la chute et la mort de Robespierre. « Etendu sur une table, dit à ce sujet un de nos éminents historiens, d'accord avec Tacite et Juvénal sur la versatilité et la bassesse de la multitude, le visage défiguré et sanglant, livré aux regards, aux invectives, aux malédictions, il vit les divers partis applaudir à sa chute et le charger de tous les crimes commis... Le 10 thermidor, vers cinq heiu-es du soir, il monta sur la charrette de
' « Et vuUjus eadem pravitate insectabatur i)\terfectum qua foverot rtrenlcm. « {Ifistur.. lîl, lxxsv.
mort... une foule immense se pressait autour de la charrette, montrant la joie la plus bruyante et la plus expansive... on l'accablait d'imprécations... Au moment où sa tête tomba on applaudit, et ces applaudissements durèrent plusieurs minutes ^ «
Sans doute on s'explique cette joie à la mort d'un homme comme Robespierre qui avait fait répandre tant de flots de sang innocent; néanmoins, l'ennemi une fois à terre et justice faite, ces acclamations et ces applaudissements sont tout aussi lâches que les coups de pied donnés à Séjan mort.
De cette chute de l'ambitieux, Ju vénal tire une leçon morale qui ne manque pas d'éloquence, bien que, comme on l'a déjà remarqué avec justesse, elle senti; « un peu le lieu commun de l'école " ».
« Eh bien! veux tu encore, comme Séjan, avoir à ton lever tout un monde de courtisans venus pour te saluer? posséder d'immenses richesses, distribuer des magistratures curules, les commandements militaires, et passer pour le tuteur d'un prince confiné sur l'élroit roclier de Caprée avec sa bande d'astrologues chaidéens? Tu désires tout au moins avoir à tes ordres des cohortes armées de la lance des cavaliers et tout un camp dans ta maison?... l'ouniuoi pas? On ne veut tuer personne, mais on désire pouvoir le faire. Alais pourtant est-il grandeur, est-il prospérité qui vaille tous les maux qu'elle traîne à sa suite '? »
Non, mille fois non, est-on tenté de répondre ici, et mieux vaut rester toute sa vie, dans une honnête médiocrité, voire même dans l'obscurité, que d'arriver si haut pour tomber si bas; et vous avez bien raison, ô poëte philosophe, d'ajouter, comme vous le faites, qu'il est
' Mignet, Histoire de la Révolution française, 8* édit, t. II, p. 95. ' M. D. Nisard, loc. cit.
préférable de passer son existence dans quelque petite "ville de province, revêtu de quelque humble fonction, que de porter tous les insignes de cet homme dont nous venons de voir passer le cadavre; et tous nous sommes prêts, d'après ce que vous venez de nous montrer, à conclure avec vous que « Séjan s'est trompé sur le but que devaient se proposer ses désirs, car, en aspirant à cet excès d'honneurs, en demandant une trop haute fortune, il n'a fait qu'élever les divers étages d'une tour colossale pour tomber de plus haut, d'une chute plus profonde et avec plus de fracas ' ».
' Ergo quid optandum foret, ignorasse fateris
Sejanam; nain qui nimios optabat honores Et nimias poscebat opes, numerosa parabat Excelsx turris tabuluta, unde altior esset Casus, et impulsai prxceps immane ruinx.
(V. 103-108.) Juvénal corrobore encore son argument par l'exemple de la mort de Crassus, de Pompée et de César, qui, indifférents sur le choix des moyens pour arriver à leur but, trouvèrent tous les trois dans leur tin même le châtiment de leur ambition : une mort violente. Cette idée, Juvénal l'exprime en deux vers pleins d'originalité et d'énergie :
Ad generum Cereris sine cœde ac vulnere paiici Descendunt regcs, ac sicca morte tyranni.
La grandeur et la disgrâce de Séjan font penser à la grandeur et à la disgrâce du fameux cardinal Wolsey, le favori tout-puissani de Henri VIII d'Angleterre, et qui, sur un caprice du maître, tomba, de la veille au lendemain, du faitedela prospérité clans un aiiimede misères. Shakspeare, dans sa tragédie de Henri VIII, avec le talent dramatique qu'on lui connaît, no us a montré Wolsey dans les deux phases de sou existence (scène iv et scène x, trad. F. -Y. Hugo). Il y aurait plus d'un curieux rapprochement à faire entre Juvénal et l'auteur de Henri VIII, si nous ne craignions d'allonger ces notes outre mesure ; nous ne pouvons donc que l'indiquer. Un autre Anglais, d'illustre mémoire, Samuel Johnson, dans son excellente imitation de la dixième satire de Juvénal, imitation intitulée : la Vanité des désirs humains (ihe Vanity of human wishes), s't;si souvenu
Ce tableau, cet exemple, instruit comme l'expérience. En présence de ces terribles jeux de la fortune, nous faisons tous un retour salutaire sur nous-mêmes, et nous sommes tentés de nous écrier avec le personnage de Racine :
« Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Vit dans l'état obscur où les dieux ront caché ' ! »
S'il y a de la folie d'aspirer aux honneurs politiques et au pouvoir, il n'y en a pas moins de tourner tous ses regards vers la gloire militaire, cette gloire dont l'éclat semble avoir, de tout temps et en tout pays, séduit les hommes. Ici encore le sujet, lieu commun par lui-même, inspirera d'admirables tableaux et d'éloquentes réflexions au poëte.
Qu'est-ce donc que les hommes de guerre de tous les temps ont désiré avec le plus d'ardeur? Qu'ont-ils rêvé? Victoires, dépouilles, prisonniers de guerre, arcs de triomphe. C'est pour ces grands mots que généraux grecs, romains, barbares, je me garderai bien de parler de ceux de notre époque, ont fait tant d'efforts, affronté tant de périls et de fatigues; oui, on a plus soif
(lu môiue Wolscy,ce vérilableSéjaud'uii nouveau Tibère, Henri VIII, et c'est Wolsey que Johnson cite comme un exemple saisissant des caprices de la fortune. Les vers qu'il consacre à la chute de Wolsey sont nobles et sonores, mais ils ne sauraient, pourtant, se comparer à l'admirable tableau de Juvénal.
' Iphigénie, acte I, se. i. Il y a pourtant, et c'est dommage, une lacune dans cette peinture; on l'a remarqué avec raison. « Quelque chose manque à ce tableau pour nous rendre tout a fait contents, écrit M. Nisard ; c'est quelque chose qui nous dise : La catastrophe est méritée. Séjan est trop ménagé, peu s'en faut qu'il ne soit intéressant, lui l'adultère, l'empoisonneur, le meurtrier. « {Porfes latins de la décadence, loc. cit.)
de gloire que de vertu*. On remue le monde pour acquérir quelque renommée, quelques titres à graver un jour sur la pierre de son tombeau, comme si nos tombeaux n'étaient pas ainsi que nous-mêmes destinés à périr.
Quand oquîdem data sunt ipsis quoque fata sepute/iris-.
Ce trait nous fait penser à Bossuet s'écriant dans l'oraison funèbre du prince de Condé : « Venez voir le peu qui nous reste d'une aussi auguste naissance, de tant de grandeur et de tant de gloire! Des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant. »
Trois exemples pris dans l'histoire de trois peuples différents vont confirmer ce qui précède et démontrer la vanité de la gloire militaire. Le poëte invoque tour à tour le souvenir d'Annibal, d'Alexandre et de Xercès. Ici la satire touche à l'épopée; le génie de Juvénal côtoie celui d'Homère : Timagination, l'éloquence, les réflexions morales, et, de plus, le trait, le trait à la façon de Tacite ou de Shakspeare, dominent dans tout ce qui suit. Voici d'abord pour le vainqueur de Cannes :
« Pèse la cendre d'Annibal. Quel poids trouveras-tu à ce grand capitaine ? C'est pourtant cet homme à qui l'Afrique ne suffit pas, bien qu'elle s'étende de la Mauritanie battue des vagues de l'Océan jusqu'aux chaudes contrées que baigne le Kil. Vainqueur de l'Espagne, il enjambe les Pyrénées: il se joue des obstacles que lui opposent hs Alpes et leurs neiges éternelles; il
* .... Tanto major famx sltis est quam
Virtutis.
(V. 140 et 141.)
ouvre les rochers,brise les montagnes dissoutes par le vinaigre. Le voilà en Italie. Son ambition n'est pas encore satisfaite. Il ne se croira au bout de sa carrière que lorsqu'il aura pris Rome et planté ses drapeaux au milieu du quartier de Suburre '. »
Et de fait, il ne s'en est pas fallu beaucoup qu'il n'exécutât ce dernier projet, puisqu'il avait campé à trois milles de distance de RoiTie, qu'il avait pu apercevoir des hauteui^s voisines, comme les Romains, du haut de leurs remparts, avaient pu voir la fumée de son carnp. S'il avait réalisé son dessein, quel eût été le destin de Rome ? Viennent ici des vers bien des fois cités, mais dont l'intention ironique et satirique n'a pas toujours été bien saisie, je crois. Juvénal insinue, en effet, qu'il n'aurait plus manqué que de voir le chef carthaginois entrer en personne dans Rome. « La bonne tête, et quel sujet pour un peintre que ce borgne monté sur une gros éléphant de Gétulie*! » Et la fin de tout cela? Qu'advint-il de cet Annibal, qui fut pendant si longtemps la terreur des Romains et l'objet des entretiens du monde? Vaincu à Zama, il est forcé de s'exiler et de chercher un refuge à la cour d'un roitelet de l'Asie. Et ce grand conquérant, descendu au rôle d'un humble client, est réduit à faire antichambre chez son orgueilleux protecteur. Il ne lui sera même pas donné de inourir de la mort du soldat. Pour mettre fin à sa misérable existence, le vainqueur de Cannes est forcé de recourir au poison. Et triomphant de la vanité des choses d'ici-bas, Juvénal s'écrie avec une ainère ironie : c( Va donc, insensé que tu es! va, cours à travers les
' V. 147, sqq.
2 O qualis faciès et quali cligna tahella
Quum Gatula ducem portaret bellua luscum!
(V. 157 et 158.)
Alpes escarpées, afin de plaire aux écoliers de Rome et d'être un jour le sujet de leurs discours'. »
Et le grand Alexandre! son sort a-t-il été plus enviable? Qui donc oserait le prétendre? Quel triste contraste entre l'insatiable ambition de cet enfant de Pella, Pellseo juveni, et sa fin prématurée! Le monde était trop petit pour lui, il y étoufFait^ Patience! une fois entré dans Babylone, « un sarcophage lui suffira ; la mort seule nous force d'avouer combien l'homme est peu de chose'' » ; trait superbe qui est comme le pendant de cet autre appliqué au fils d'Amilcar :
Expende Annibalem : quoi libras in duce summo Invenies ?
Cela rappelle les accents de quelques orateurs sacrés, se plaisant à rabaisser l'orgueil humain devant le néant de notre terrestre existence et montrant toutes les vanités de l'homme enfouies à jamais sous six pieds de terre % ou bien encore Shakspeare, dans la fameuse
' / démens et seevas curre per Alpes,
Ut pueris placeas et declamatïo fias.
(V. 166 et 167.)
Tout ce tableau est retracé à coup sûr d'une main ferme et fière, et pourtant l'Annibal de notre poëte est bien inférieur au Chartes XII de Johnson. L'imitateur moderne l'emporte sur son modèle. Voyez the Vanity qf hurnan icishes t/w Works of Samuel Juhnson, yiDCCCl, vol. I, p. 21 et 22.)
- jEstuat infelix angusto limite mundi.
' Sarcophago contentas erit. Mnrs sola fatetur
Quantula sint hominum corpuscula...
(Y. 172 et 173.;
* A propos de la mort d'Alexandre le Grand, Bossuet a dit :
« Nous voyons par son exemple... qu'il y a un faible irrémé-
scène déjà plus d'une fois mentionnée, se plaisant par l'organe d'Hamlet à philosopher avec un cynisme plein de génie sur la dérision de la mort et s'amusant à suivre par l'imagination la poussière du fils de Philippe de Macédoine « jusqu'à la retrouver bouchant le trou « d'un tonneau^ ».
Non moins lamentable, bien que pour d'autres raisons, fut le sort de ce Xercès qui, dans sa folie, voulait rendre l'impossible possible et exercer son despotisme jusque sur les éléments mêmes pour conquérir la Grèce. Suivent tous les détails, et j'abrège, de la célèbre expé-
diable inséparablement aUaché aux desseins humains, et c'est la mortalité! Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là : ce qui nous force d'avouer que le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des choses humaines, c'est leur propre caducité. {Disc, sur Vhisl. universelle, \\\^ partie, chap. V.)
' Hamlel, t. I, se. x, trad. de F.-V. Hugo.
M. Victor Hugo père semble s'être souvenu de Juvénal, lorsqu'il a dit à propos de la destinée de Napoléon l" :
u Et toi, colonne, un jour descendu sous ta base, 0 Le pèlerin pensif, contemplant en extase
0 Ce débris surhumain, (( Serait venu peser, à genoux sur la lerre, a Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière
« Dans le creux de la main. »
[Chants du Crépuscule.)
On a là l'éloquent commentaire du fameux : Expende Annibulem, quoi Vibras in duce snmmo invenies? Et cet autre Irait de Juvéual, rel.itif à Alexandre :
Sarcopfiago contentus erit. Mors sola fatetur Quantula sint hominum corpuscula ,
a peut être inspiré (et nous devons ce rapprochement à M. Despois), à l'auteur iVUernani, ces mélancoliques réflexions de Charles-Ouint sur le tombeau de Cbarlemague :
Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne ! Quoi : pour titre César et pour nom Cliarlemagne 1 Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde; et que tout tienne là 1
dition du roi des Perses. Et quel fut le résultat de cette gigantesque entreprise ?
« Ce Xercès cependant, en quel état revint-il de Salamine, lui, ce barbare qui faisait battre de verges l'Eurus et le Corus et les traitait comme ils ne l'avaient jamais été dans les cavernes d'Éole? Neptune même, il l'avait chargé de chaînes, et ce n'est que par un excès d'indulgence qu'il ne le Gt pas marquer d'tm fer ardent... En quel état revint-il? avec un seul vaisseau, sur une mer ensanglantée, où flottaient des cadavres qui retardaient le mouvement de la proue. C'est ainsi que le plus souvent la gloire punit ses adorateurs * ! »
Avant Juvénal, Eschyle, dans sa patriotique tragédie des Perses ^, s'était plu à étaler aux regards des Athéniens, ravis de ce spectacle, le déplorable retour de celui qui s'était promis de les soumettre au joug. Que sont devenues les folles espérances du fils de Darius? Le voici qui rentre dans son palais, désespéré, malheureux, les habits déchirés, dépouillé par le sort de sa majesté et aussi de son orgueil. Il ne répond que par des pleurs aux reproches dont l'accablent les vieillards du palais; et de tant d'efforts^ d'une si grande armée et de tant de puissance, il ne lui reste plus, — trait magnifique,— « que le carquois où étaient ses flèches*».
Bonne leçon pour les ambitieux de tous les temps et qui rappelle assez, — qu'on nous permette ce rapprochement, — celle que la Providence s'est plu à infliger, il y a un demi-siècle, au plus grand conquérant de l'ère moderne. Le désastre de Salamine a son pendant dans celui de la Bérésina. Même folle ambition
' Voyez l'étude si savante et si éloquente à la fois de M. Patin (les Tragiques grecs, t. I, p. 212 et suiv., T édition) sur ceUe pièce cflébre.
3 Les Perses, v. 1015-1021.
avant riiivasioii, même déploiement de forces marchant en pays ennemi, et même issue ou à peu près. L'esquif qui servit à ramener Xercès défait et survivant à une armée immense ensevelie dans les flots rappelle ce traîneau historique sur lequel revint eu France, à travers des monceaux de soldats morts sur la neige \ le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Donc bien fous ceux qui se laissent séduire par l'ambition et le prestige de la gloire des armes' !
Mais ceux-là ne le sont pas moins qui, dans leurs vœux insensés, demandent sans cesse aux dieux une longue vie , qui entraîne à sa suite bien plus de maux que de biens.
Nous touchons encore à un lieu commun, sans doute, mais à un de ces lieux communs qui, contrairement à beaucoup d'autres, ne nous laissent ni froids ni indifférents, parce que le poëte s'attaque à un de ces sen-
' Voy. Histoire de Aapoléon et de la grande année, par le fjéncral comte de Ségur, t. II, p. 377, 9« édition.
- L'auteur des Souvenirs du peuple se rapproche de Juvénal et d'Escliyle lors(iue, dans quelques strophes émues, pleines d'un touchant patriotisme et aussi d'une nohle sympathie pour le malheur, il a représenté le même héros poursuivi, quelques années après, sur le sol même de la France, par ses ennemis coalisés et acharnés à sa perte Ahandonné du destin, mais non de son j^énie ni de sa valeur, harassé, battu, mais tout prêt à continuer une lutte gigantesque, quoique inégale, il vient un soir, suivi d'une fuihie escoile, frapper à la porte d'une pauvre chaumière. Il y entre accahlé par la faim et le froid, dévore un morceau de pain his, sèche ses vêtements à la flamme du foyer, se repose de ses fatigues par quehfues instants de sommeil, puis, au réveil, s'élance de nouveau dans la mêlée, et s'écrie, comme aurait pu s'écrier le Xercès du poète grec ou celui du poêle latin :
(I Oli ! qiitlle guerre !
« Oli! quelle guerre! »
Mots bien simples, mais d'une terrible signification eu un pareil moment et dans une telle bouche!
timents qui nous font palpiter tous tant que nous sommes. Car, malgré les raisons sans nombre que l'expérience peut nous avoir fournies pour ne pas aimer la vie, cette vallée de larmes et de misères, nous ne nous y cramponnons pas moins, désireux d'atteindre jusqu'à ses dernières limites, aimant mieux l'accepter telle qu'elle est plutôt que de la voir abrégée d'un seul jour. D'où vient cette persistance, après tout? De l'incertitude où nous sommes de ce qui nous attend au-delà du tombeau. Le raisonnement d'Hamlet est toujours vrai : « Qui voudrait geindre et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose, après la mort, de cette région inexplorée d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de ceux que nous ne connaissons pas^?»
C'est donc pour reculer le plus loin possible l'instant de la mort que l'homme s'attache à cette terrestre existence telle qu'elle est, et aspire à une longue vieillesse.
Or, c'est ce désir que Juvénal voudrait éteindre en nous; il pense ne pouvoir mieux arriver à son but qu'en étalant à nos yeux tous les inconvénients, tous les ennuis, toutes les misères que la vieillesse traîne à sa suite. Ue là une peinture d'une vérité saisissante, je dirai même, effrayante, qu'on ne saurait contempler sans faire un triste retour sur soi-même et sur la misérable condition de l'humaine existence :
« Prolonge ma vie, ô Jupiter! multiplie mes années! voilà la prière que sans cesse tu adresses au ciel, le regard élevé vers le firmament et pâle d'anxiété ; mais à combien de maux cette longue vieillesse n'est-elle pas comiamnée, des maux qui ne lui accordent aucun relâche! C'est d'abord cette hideuse laideur qui
1 Uamlet^ traJ. F.-V. Hugo, scène viii.
te déGgureette reud mécounaissable; une peau... uou, un cuir, des joues pendantes et sillonnées de rides^ comme celles des vieilles guenons qui, dans les forets touffues de Tabraca, s'amusent à promener leurs griffes sur leur museau. Les jeunes gens diffèrent entre eux ; l'un est plus beau, l'autre est plus fort. Les vieillards se ressemblent tous; leur voix tremble comme leurs membres; leur tête laisse voir un crâne dépouillé et luisant, leur nez est humide comme celui d'un enfant. Pour briser leur pain, ils n'ont qu'une gencive désarmée; les malheureux répugnent à leurs femmes, à leurs enfants, à eux-mêmes ; ils dégoûteraient jusqu'à Cossus, le coureur de testaments... Quant à l'amour, il y a beau jour qu'il n'en est plus question pour eux... Ce n'est pas là leur seule infirmité : quel plaisir peuvent-ils éprouver à entendre le joueur de cithare le plus habile, quand même ce serait Séleucus ou quelque autre de ces artistes qui ont l'habitude d'étaler leurs robes dorées sur la scène ? Qu'importe la place qu'il occupé au théâtre, puisqu'il entend à pciue les joueurs de cor et le bruit des trompettes.' i'our lui annoncer une visite ou lui dire l'heure, son esclave est obligé de hurler à son oreille; son sang appauvri et glacé dans ses veines ne se récliaulfe plus que lorsque la fièvre l'agite; toutes les maladies accourent el viennent danser en rond autour de lui... Un de ces vieillards se plaint de l'épaule, l'autre des reins, l'autre des jambes. Celui-ci a perdu les deux yeux et porte envie aux borgnes; il faut à celui-là qu'une main étrangère place la nourriture sur ses lèvres pâlies. A la vue du repas, il a l'habitude d'entr'ouvrir la bouche et d'attendre la becquée comme le petit d'une hirondelle vers lequel sa mère encore à jeun vole le bec rempli de nourriture. Mais, chez le vieillard, une misère bien autrement grande encore que cet affaiblissement du corps, c'est celui de l'esprit : il ne se rappelle plus les noms de ses esclaves et ne reconnaît plus le visage de l'ami qui, la veille au soir, soupait à ses côtés; il ne reconnaît même plus ses enfants, ses enfants qu'il a élevés; car par un testament il les déshérite et dispose de tous ses biens en faveur de Phialé^ »
Voilà ce qui s'appelle peindre ! Ce tableau si désolant, d'une touche si vigoureuse, d'un coloris si vif, est véritablement sublime. S'il a un défaut, c'est peut-être
un excès de réalisme. Pour Yirgile, pour Horace, pour Perse même, il serait évidemment trop creusé ; mais il est tout à fait conforme à la manière, au génie de Juvénal, que l'on a appelé quelquefois le Rembrandt de la satire. Il en est encore, si l'on veut, le Shakspeare. Dans la description qui précède, on rencontre plus d'une hardiesse de pensée et d'expression qui fait songer à certaines méditations de l'auteur à'Hamlet sur la vanité des choses humaines \ Il faut donc tout l'esprit de système dont est animé M. Ribbeck contre les dernières pièces du recueil des satires pour ne voir, dans tout le passage sur les inconvénients d'une trop longue vieillesse, qu'une pitoyable déclamation due à quelque obscur et maladroit rhéteur ^
Cependant le poète n'a pas encore épuise son sujet. Aux maux physiques qu'il vient de retracer d'une façon si navrante, il oppose avec la même éloquence les misères morales inhérentes à une vie trop prolongée. L'idée n'est pas neuve, sans doute, et se rapproche des thèmes d'école si chers parfois à notre poète; mais avec quelque rare bonheur, avec quel sentiment profond elle est traitée ! En admettant que notre intelligence, au lieu de baisser et de s'éteindre avec les années, comme cela arrive généralement, demeure entière, il y a d'autres châtiments réservés à une vie trop longue : « Il nous faudra conduire les funérailles de nos enfants, contempler le bûcher d'une épouse bien-aimée et les urnes qui contiennent ce qui reste de notre frère et de nos sœurs. C'est dans un chagrin éternel, c'est dans les larmes et dans une maison sans cesse dépeuplée par la
' Voyez par exemple dans Hamlet la scène des fossoyeurs, déjà plusieurs fois mentionnée.
^ Dcr ecfUe und der unechte Juvenal, j). 32 et 33.
bE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS. 2 i 1
mort qu'il faut vhre et vieillir couvert d'habits de deuil. »
Funera natorum, rogus axpiciendus amatx Conjugis, et f'ratris plenœque sororihus urnx. Hxc data pœna diu viventihus,ut, renovata Semper dade domus, multis in luctibus inque Perpétua mœrore et nigra veste senescant '.
Chacun ici peut appliquer à soi-même ou aux siens ces vers d'une si navrante tristesse, et qui éveillent au fonddu cœur de si déchirants souvenirs. Quanta Juvénal, il confirme ce qu'il avance par des exemples pris parmi les grands de la terre, et appartenant à ces temps connus de tout le monde, c'est-à-dire aux temps héroïques. Ces infortunés et illustres vieillards, à qui la nature a infligé le châtiment d'une vie trop longue, s'appi'llent Nestor, Pelée, Priam, condamnés tous les trois à survivre à des fils bien-aimés, leur orgueil et leur joie, et réduits à maudire une longévité si féconde pour eux en douleurs. Mais c'est le destin de Priam surtout qui inspire à notre satirique des vers dignes d'Homère et de Virgile, Priam qui, s'il était mort à temps, n'eût pas vu Troie en cendres , tous les siens massacrés autour de lui, et n'aurait pas terminé sa vie sous le glaive de Pyrrhus, au pied de ses autels domestiques. Après le chantre de l'Enéide, à qui ce sujet avait inspiré le plus pathétique tableau ^, Juvénal, grand peintre encore, a décrit, lui aussi, la mort du père d'Hector :
« A quoi lui ont servi ses longues années? à voir la ruine de son empire, l'Asie dévorée par la flamme, ravagée par le fer. Alors, soldat tremblant, il dépose sa tiare, saisit ses armes et
' .En., Il, 5?.G-559.
tombe devant l'autel de Jupiter comme un vieux taureau, qui tend son cou maigre et décharné au couteau d'un maître, et meurt déjà oublié par l'ingrate charrue qu'il a traînée si longtemps '. »
Et maintenant que le poëte a épuisé sa thèse et montré par des exemples frappants l'inanité de nos vœux, il nous donnera ses conclusions dans une page sublime où se développent ses propres principes. Il y a là une morale et une sagesse qui rappellent Socrate ou Épictète, et que le christianisme lui-même ne désavouerait pas.
« Est-ce à dire que les hommes ne doivent rien désirer ? Veuxtu un conseil ? Laisse aux dieux le soin d'apprécier ce qui convient le mieux à nos intérêts. Us nous donneront ce qui nous convient, ce qui nous sera réellement utile. Nous demandons ce qui nous plaît; ils nous accorderont ce qu'il nous fiiut. Ils aiment mieux l'homme que l'homme ne s'aime lui-même.... Si néanmoins tu tiens à former un vœu quelconque demandeleur la santé de l'esprit et du corps; demande-leur un cœur ferme, exempt des terreurs de la mort, qui sache envisager la fm de la vie, inaccessible à la colère, aux convoitises, porté à préférer les travaux d'Hercule et ses cruelles épreuves aux faveurs de Vénus, aux festins et au duvet de Saidanapale. Mais ces biens que je te montre, tu peux te les procurer toi-même. L'homme, pour trouver le calme, n'a d'autre chemin à suivre que celui de la vertu -. »
Aux maux extrêmes, le moraliste oppose les remèdes extrêmes, la vertu pure et absolue. Et une preuve que
' Longa (lies igilur quid contulit ? omnia vïdlt
Eversd et /Jammis A^iam ferror/ue cadentem. Tune miles tremulus posita tulit arma tiara, Et mit ante aram suinmi Jovis ut vetultis bus, Qui domini cultris tenue et miserabUe collum Prxbet, ab ingratojam fastiditus avatro.
ce remède n'était pas si chimérique qu'on pourrait être tenté de le croire, c'est la vie exemplaire et la mort sublime de quantité de gens de bien contemporains ou à peu près de Juvénal; et, pour revenir sur ce magnifique épilogue, on peut dire qu'il serait difficile de s'élever plus haut que ne le fait ici le poëte moraliste, ni de faire entendre des paroles plus dignes de servir de règle de conduite à l'humanité \
Ainsi, pour nous résumer, ou plutôt pour résumer la pensée générale de la dixième satire, nous dirons : Fortune, éloquence, beauté, pouvoir, gloire des armes et longue vie, chimères et fumée que tout cela ! Ce que l'homme a de mieux à faire, c'est de se résigner à la volonté des dieux, de leur demander une âme exempte de mauvaises passions et capable de marcher dans le rude mais salutaire sentier de la vertu.
Qui parle ainsi? est-ce un poëte païen, un moraliste stoïcien ou bien quelque écrivain sacré? On pourrait facilement s'y tromper. Quant à nous, nous ne connaissons de meilleur commentaire à l'ensemble de la satire des Vœux, ainsi qu'aux conclusions si élevées auxquelles elle aboutit, — et l'honneur du rapprochement n'est
' On croirait entendre Massillon prêchant sur la fausseté des gloires humaines, et s'écriant à propos de nos vains et aveugles désirs : « Non, non, il n'y a de giand dans les hommes que ce qui vient de Dieu. La droiture du cœur, la vérité, l'innocence, l'empire sur les passions, voilà la véritable grandeur et la seule gloire réelle que personne ne peut nous disputer. Tout ce que les hommes ne trouvent que dans eux-mêmes est sali pour ainsi dire par la même boue dont
ils sont formés La religion, la piété envers Dieu, la fidélité à
tous les devoirs qu'il nous impose à l'égard des autres et de nousmêmes, une conscience pure et à l'épreuve de tout , un cœur qui
marche dans la justice et dans la vérité, supérieur à tous les obstacles qui pourraient l'arrêter, insensible à tous les attraits rassemblés autour de lui pour le corrompre, élevé au-dessus de tout ce qui se passe et soumis à Dieu seul, voilà la véritable gloire. »
2i4 CHAPITRE IX.
pas médiocre pour Juvonal, — que ces paroles tirées de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités et tout est vanité. Crains Dieu et garde ses commandements, car c'est là tout riiomme \ »
* Ghap. XII, V. 10 et in.
lie luxe «le la table
Les Romains ont toujours été regardés comme le peuple le plus gourmand de la terre. Dans leur histoire il y a des noms qu'il suffit d'énoncer pour éveiller en nous tout un monde de souvenirs gastronomiques. Qui n'a pas entendu parler des [aicuHus, des Atticus, des Vitellius, des Héliogabale, des Apicius?
Le goût inné des Romains pour la bonne chère et ce que lui sert, pour ainsi dire, de cadre ordinaire, comme la splendeur des salles à manger, la richesse de la vaisselle, la recherche dans le personnel des serviteurs, etc., etc., fut augmenté encore, on peut le dire, à la suite des conquêtes faites en Grèce, en Asie et dans l'Orient en général, ce pays de délices et de mollesse par excellence.
Ce n'est pas que le public ne s'en émût. La lui Fannia ^ et la loi Licinia ^ furent portées dans le but de réprimer ce luxe ; et Sylla, nommé dictateur, eut le tort de lesmitiger. Le fléau augmentait toujours et dans des proportions énormes; Tacite, en effet, raconte '' que,
' Sat. XI.
"^ Elle est de 591.
'■> Promulguée en 642.
'' Ann.. IIF, f.ii.
SOUS le règne de Tibère, les édiles firent, à peu près, ce que nous appelons un rapport sur les excès du luxe de la table. Ce rapport fut envoyé à Tibère alors retiré à Gaprée. Tibère, qui, tout mauvais prince qu'il était, s'occupait cependant de tout ce qui touchait aux intérêts de l'Empire, répondit, selon son habitude, par un message au sénat. Tout en rendant justice au zèle des édiles et tout en déplorant lui-même le mal signalé, il n'osa le réprimer; il n'y voyait d'ailleurs pas de remède et il craignait, nous dit l'historien romain, de soulever contre lui des haines nouvelles en faisant la guerre aux vices de quelques particuliers puissants '. Tacite constate néanmoins, à la suite de ce récit, que le mal diminua plus tard, et il attribue cet heureux changement à l'arrivée au pouvoir de Yespasien^, prince sage, réglé, économe même jusqu'à l'avarice. Tacite s'est fait illusion; car, trente après, Juvénal, dans la satire que nous allons étudier, se croit obligé de s'élever contre le luxe de la table et la gourmandise de ses contemporains; ces vices-là avaient donc reparu de plus belle, et le mal était allé croissant. Ce sujet rentrait naturellement dans le cadre que s'est tracé notre poëte; le luxe de la table et la gourmandise constituent presque, en effet, un crime social justiciable de celui qui s'était fait le censeur des mœurs publiques et privées de son temps. Mais, hâtons-nous de le constater tout d'abord, la satire dont nous allons nous occuper tranche singulièrement, par le ton comme par le style, avec la manière habituelle de notre poëte. Tout en continuant à fustiger, comme c'est son rôle et sa vocation, les mœurs et la corruption contemporaines,
' Ann., III, c. Liv. 2 Ibid., c. Lv.
il déroge pourtant ici à son procédé ordinaire, à sa gravité naturelle. La satire onzième est certainement celle où Juvénal nous apparaît sous l'aspect le plus aimable et le plus gracieux. Il semble se rapprocher tout à fait du ton, de la tournure d'esprit d'Horace. Cette satire est moins une satire qu'une de ces épîtres familières qu'écrivait si volontiers le poëte de Venouse. On nous y dit de grandes vérités sur un ton souvent badin, et les leçons morales y naissent en foule.
Juvénal est censé écrire à son ami Persicus, — un nom vrai ou supposé, — pour l'inviter à souper dans sa maison de campagne de Tibur ; et il fera contraster la frugalité de sa table avec le luxe et la profusion qui distinguaient les repas du monde élégant de l'époque. Celui auquel Persicus est convié se donnera pendant les fêtes Mégalésiennos, alors que toutes les affaires cessent et que l'esprit doit être libre de toute préoccupation, de tout souci. L'esprit de Juvénal est en quelque sorte lui-même eu fête; il sera donc de bonne humeur, et, dans le rapprochement qu'il fera du présent avec le passé, il y aura plus de douleur que d'amertume ou de colère; la perspective qu'il a de trouver dans le fond de son habitation rustique de Tibur comme un asile contre les bruits et les agitations d'un siècle affairé et corrompu, l'espoir de goûter avec un ami fidèle des plaisirs plus nobles que ceux que poursuit la foule, tout cela calmera pour aujourd'hui le sang de notre satirique, déridera quelque peu son front menaçant et permettra aux grâces aimables et faciles de se jouer autour des lèvres du sévère Romain '.
' J'emprunte la plupart de ces détails à M. Ott. Ribbeck. (Der echtexmd der imecfife Juvénal, p. 83.)
Le morceau dans son ensemble, je ne crains pas de l'affirmer, csl un véritable petit chef-d'œnvre de grâce et de fine ironie; il n'est déparé que par un préambule déplacé, d'une longueur démesurée et d'un goût très-douteux. Ce préambule, nous n'hésitons pas à le considérer, avec le savant M. Ott. Ribbeck, comme une interpolation grossière et maladroite '; nous le retrancherons donc de notre analyse et nous passerons sans autre transition à l'endroit même où Juvénal entre réellement, carrément, en matière selon sa coutume, en invitant son ami Persicus au modeste repas dont nous avons parlé.
Le poète nous introduit tout de suite, avec son hôte Persicus, dans son intérieur, dans son intimité. Le terrible censeur des mœurs, dont nous n'avons jusqu'ici guère entendu que la voix vibrante et vengeresse, adoucit cette voix, se montre à nous en négligé, en déshabillé, en quelque sorte, au sein de sa vie privée. L'accusateur public fait place au maître de maison; écoutons-le :
« Ce soir même, Persicus pourra s'assurer si Juvénal mène, oui ou non, une vie conforme à ses principes, s'il est de ceux qui vantent fort le régime frugal et font bombance à huis clos, de ceux qui devant le monde demandent à leur esclave, tout haut, de la bouillie, et tout bas des friandises. » Tout ici sera simple, etle poète recevra Persicus comme Evandre reçut jadis Hercule et Enée^. Et à l'avance Juvénal donne à son hôte futur le menu du repas qui l'attend", menu dont le marché ne
' Je. renvoie le lecteur à l'arguraenlatiou si sensée et si serrée à l'aide de laquelle le philologue de Kiel démontre la non-authenticité des 55 vers qui forment ce préamhule. (Ribb., o^^vr. cit., p. 84-90.)
LE LUXE DE LA TABLE. 2i9
fera pas les frais. Lui aussi, comme jadis le vieillard, l'homme des champs, dont nous parle Virgile, chargera, comme on va le voir, sa table de mets non achetés^. Ce menu, ces mets, quels sont-ils? Les voici: « Un chevreau gras qui n'a pas encore brouté l'herbe, ni touché aux branches des jeunes saules : il a plus de lait que de sang dans le corps ; puis des asperges ; la fermière, quittant un instant son fuseau, les a cueillies dans la montagne; puis de gros œufs bien chauds sortant du foin dans lequel les poules les ont pondus; enfin des raisins conservés pendant une partie de l'année, aussi beaux que s'ils pendaient encore à leurs ceps, des poires de Sygnie et de Syrie, et, dans les mêmes paniers, des pommes aux frais parfums, qui le disputent à celles du Picénum; on peut en manger en toute sûreté, les froids de l'hiver les ont séchées et ont corrigé leur âcreté ^ »
Quelle ravissante peinture de la frugalité bourgeoise! quelle fraîcheur de coloris et quel parfum de la vie rustique ! Il y a là des détails que, chez les anciens, l'auteur des Géorgiqiies, et, chez les modernes, Jean-Jacques Rousseau, ou bien encore l'inimitable écrivain de la Mare an Diable, ne désavoueraient pas.
Ce repas si frugal que Juvénal compte olfrir à son ami Persicus lui rappelle la frugalité des anciens Romains; et voici que, par une transition toute naturelle, il est amené à jeter un coup d'oeil rétrospectif sur le bon vieux temps, où l'on était si ignorant de toute espèce de raffinement de luxe et surtout de tout art culinaire; on a là, sous forme de digression, une admi-
' Dapibus mensas onerahat inemptis.
{Géorgiques, IV, 133.)
rable peinture. Je ne fais que la résumer. Pour les anciens sénateurs, un tel souper, quelque frugal qu'il puisse être, eût été cependant une vraie débauche, (^urius Dentatus ne faisait-il pas cuire lui-mênrie, sur son pauvre foyer, les légumes de son jardin ? Et dire qu'aujourd'hui les esclaves qui travaillent enchaînés dédaigneraient le régime de Curius! Oui, jadis le fin morceau des jours de fête était le dos d'un porc suspendu au plafond. Les Romains d'autrefois célébraient-ils une naissance, on servait à ses amis et parents une tranche de lard en y ajoutant un peu de viande fraîche s'il restait un morceau de la victime du jour. A ce repas de famille on voyait plus d'une fois accourir quelque cousin trois fois consul, ancien général d'armée ou dictateur. Quittant ce jour-là plutôt que de coutume le champ que de ses mains victorieuses il cultivait sur la montagne, il venait prendre part, la bêche sur l'épaule, au repas de famille. Au temps des Fabius, des Caton, des Scaurus et des Fabricius , quand un censeur lui-même redoutait les rigueurs d'un collègue, on ne se souciait guère de savoir dans quel parage de l'Océan nageaient les tortues destinées aujourd'hui à décorer les lits des fiers descendants d'Enée. Alors ces lits n'avaient pour tout ornement à leur chevet de bronze qu'une tête d'âne couronnée de pampre, devant laquelle folâtraient de rustiques enfants. Les mets qu'on servait étaient simples comme la maison et les meubles. En ce temps le soldat romain ignorait le prix des chefs-d'œuvre de l'art grec; trouvait-il dans le butin, après avoir renversé des cités, des coupes ciselées, il les brisait pour en orner son cheval ou son casque. Ce qu'on avait d'argent, on ne le faisait briller que sur ses armes. Quant au souper, qui consistait en farine bouillie, on le mangeait sur des plats de terre étrusque ; les tables alors étaient de noyer,
et encore ne les convertissait-on en meubles que lorsqu'un coup de vent avait renversé l'arbre. Aussi, à cette époque reculée , les dieux satisfaits de la simplicité des mœurs étaient plus favorables aux hommes. Jamais Jupiter ne veilla mieux sur les destins de Rome que lorsqu'il était encore d'argile, et que l'or n'avait pas souillé son image; c'est la voix des dieux taillés dans un métal grossier qui au milieu de la nuit avait averti les Romains de l'approche des Gaulois*.
Admirable tableau , bien digne d'inspirer quelque grand artiste! L'histoire s'y mêle au paysage. Je ne sais, en vérité, si l'on a jamais mieux représenté, que ne le fait ici le poëte, ces vieux Romains des premiers temps, dont la frugalité égalait les mâles vertus. Il y a là de magnifiques coups de pinceau ; Juvénal se plaît dans la peinture de ces mœurs antiques; pour lui, comme pour Tacite, la grandeur romaine se confond avec la simplicité romaine. Il y a quelque chose d'homérique dans la manière dont on nous montre les grands hommes de la vieille république, revenant, au soleil couchant, de la montagne pour prendre part à une fête de famille, dont la sobriété, jointe ù une cordialité primitive, faisait tous les frais : ' —
Sicci tergasuls, rara pendentia craie, Moris erut quondam festis serrare diebus, Etnataliclum cognalis ponere lardum.
Functus ad has epulas solito viaturius ibat Erectum domito referens ci monte ligonem.
Alors aussi tout était à l'avenant; telles mœurs, tel intérieur, tel mobilier, telle vaisselle; témoin celte
' Co)i/.,\. 77-117.
tête d'âne surmontant les lits de table et servant de divertissement aux espiègleries de naïfs petits paysans'; témoin ces tables en bois, ces plats en terre cuite, où l'on ne servait que des mets naturels. On se croirait transporté ici aux temps de Philémon et de Daucis. 11 y a quelque chose de touchant aussi et de profondément moral dans cette remarque du poëte, qu'à cette époque, voisine de l'innocence, la présence des dieux se faisait mieux sentir; et qu'ils veillaient, plus volontiers qu'ils ne le font aujourd'hui où tout est luxe et corruption, aux destinées d'un peuple frugal et pieux. Notre la Fontaine s'est souvenu de ce trait, dont il a fait une heureuse imitation :
Sahiez ces pénates d'argile :
Jamais le ciel ne fut aux humains si facile Que quand Jupiter même était de simple bois; Depuis qu'on l'a t'ait d'or, il est sourd à nos voi\ -. »
A cette frugalité, à cette simplicité des mœurs d'autrefois, Juvénal oppose, et la leçon naît du contraste môme, le luxe recherché et raffiné de son temps.
Aujourd'hui on n'aime que ce qui est riche, rare, coûteux ; « aujourd'hui nos riches n'éprouvent nul plaisir à table ; pour eux daims et turbots sont sans saveur, roses et parfums sans odeur, si leurs larges tables
' L'une était un des animaux consacrés ù Vesta, déesse de la chasteté, pour l'avoir sauvée par ses cris, d'une attaque téméraire de Priape (Ovid., ^«s^., VI, 318-348;. Voilcà pouniuoi sa tétc se trouvait comme ornement sur les lils^de table, placés d'ordinaire dans l'atrium. Dans les œuvres d'art, il n'ctait pas rare non plus de voir la tête de l'àue couronnée de pampres, en souvenir sans doute de ce qu'il passait pour avoir taillé la vigne en broutant. Voilà pourquoi aussi l'àne, chez les anciens, était regardé comme la monture préférée de Bacchus.
- Philémon et Baucis.
rondes n'ont pour supports d'énormes pieds d'ivoire, portant àleur extrémité supérieure un léopard àgueule béante. On les fabrique avec les défenses que nous expédient Syène, les Maures aux pieds rapides, l'Indien plus basané encore que le Maure, les forêts nabatiennes, où l'éléphant laisse tomber ses défenses quand elles sont trop longues et qu'elles gênent sa tête. Des tables à pieds d'ivoire, voilà ce qui excite l'appétit et vous dispose à manger; une table aux pieds d'argent est pour les Romains opulents ce que serait un anneau de fer au doigt \ »
Le poète se moque agréablement de la vanité de ses riches contemporains au sujet du luxe de leur table et de leur mobilier. Les choses, il faut l'avouer, ont fait bien du chemin depuis Juvénal. Que dirait le satirique romain, s'il revenait parmi nous et qu'il lui fût donné de pénétrer dans la salle à manger et de s'asseoir à la table de quelque célébrité du monde élégant de notre temps, traitant ses amis un jour de grand gala? Qu'estce que le luxe de table du plus riche Romain du temps comparé à la richesse et aux merveilles du luxe moderne? Les tables au pied d'ivoire dont parle Juvénal, avec leurs extrémités en forme de léopard, la gueule ouverte, feraient assez pauvre figure, j'imagine, à côté de ce que l'on étale de nos jours, en face de ces cristaux, de ces porcelaines, de cette argenterie croisant leurs mille feux sous les bougies des lustres et des candélabres suspendus à des plafonds ruisselants de dorures. Que dirait le poète à l'aspect de ces tentures, de ces nappes damassées, de ces fleurs rares dans des vases du Japon ou de Sèvres, mêlant leurs couleurs e leur éclat à tant d'autres magnificences ?
lô
Et le menu des dîners romains que Juvénal, ici et ailleurs, nous a assez minutieusement décrit', pâlirait bien aussi quelque peu, je pense, à côté du i'a>te et de la recherche que l'on voit figurer sur les tables de nos Lucullus modernes. Mais tout est relatif. Pour le temps où il \ivait, le luxe de table était véritablement excessif, et tenait une large place dans la corruption générale; le poëte a raison de le flétrir. Jl le fait avec d'autant plus d'autorité qu'il ne partageait aucune des folies de l'époque; il ne connaissait, lui, qu'une chose, une frugalité et une simplicité de bon goût, et il en prend occasion pour revenir sur le repas promis à Persicus, sur la simplicité avec laquelle il compte le traiter. A la frugalité toute champêtre du menu que nous connaissons, répondront l'humble qualité de la vaisselle, du service et l'honnête gaieté des propos de table. De là un tableau qui par la grâce et le charme rappelle, mais pour le dépasser, le début même de cette pièce. Nous sommes en pleine idylle, et il y a là, surtout au commencement et vers le milieu du tableau, des images, des pensées, des traits de nature qu'on dirait dérobés aux Grâces mêmes , ou, si on l'aime mieux, aux plus ravissants passages d'Horace ou de Yirgile. Il faut traduire et citer :
« On ne trouverait pas chez moi une once d'ivoire; je ne possède ni un dé ni un jeton de cette matière , les manches mêmes de mes couteaux sont eu os, ce qui pourtant ne donne pas un mauvais goût aux viandes, et la poule qu'ils découpent n'en est pas plus mauvaise.
« Tu ne verras pas chez moi un de ces maîtres d'hôtel experts dans l'art de trancher, un de ces artistes sans pareil, élève du docte Tryphérus, chez lequel on apprend à découper avec
' Voyez sat. V.
des couteaux émoussés les mamelles d'une laie qui vient de mettre bas, le lièvre, le sanglier, la gazelle, le faisan de Scytliie, le colossal flamant, la chèvre de Gétulie. Mon écuver n'excelle guère à enlever lestement un filet de chevreuil ou l'aile d'une poule d'Afrique. Il ne sait que trancher des pièces de viande grillée. Un esclave rustique, revêtu de vêtements grossiers qui le préservent à peine du froid, te versera à boire dans des coupes plébéiennes valant à peine quelques as. Ce n'est pas un esclave phrygien ou
lycien ' Q(iand tu demanderas quelque chose, parle-lui latin.
Mes deux serviteurs ont même costume : cheveux courts et droits. Aujourd'hui seulement, et en l'honneur de mon convive, ils sont un peu mieux peignés. L'un est le fils de mon pâtre, rude gaillard; l'autre est le fils de mon bouvier; il soupire après sa mère qu'il n'a point vue depuis longtemps; il est triste et regrette sa chaumière, ses chevreaux, qu'il connaissait tous. C'est un enfant d'une physiononne ingénue; il a cet air décent qui siérait si bien sous leur pourpre éclatante à nos jeunes patriciens-.
Il te versera du vin récolté sur les montagnes d'où il est venu, sur le sommet desquelles il jouait naguère. Le via et l'échansou sont du même pays.
« Ne va pas te flatter de voir paraître, au milieu d'un cercle de chanteuses, des danseuses de Gadèsaux altitudes impudiques, de celles qui, se baissant tout à coup, en jouant des hanches, soulèvent un tonnerre d'applaudissements '... Ces divertissements-
' Je retranche avec Heinrich, Hermann et Ribbeck, comme su.spcct d'interpolation, cl d'ailleurs presque inintelligible ce qui suit : »o« a mangone petilus quisquam erit : in magno. Voyez Ribbek, ouvr. cité, p. 134 et 135.
' Juvéaal ajoute avec sa crudité de langage habituelle : Nec pupillares defert in balnea raucits Testiculos, ncc ncUcndas jam prœbiiil alas , Crassa nec opposito pavidus tegit inguina gutlo.
3 M. Ribbeck rejette comme interpolés les six vers qui suivent dans les éditions ordinaires. Déjà Heinrich tenait pour suspects les vers 165 et 16G que certains manuscrits ne donnent pas, selon sa remarque, et que d'autres donnent entre crochet.*. (Heinrich, Erkl'^rung, sat. XI, v. 1C5 et 166.] Voyez comment M. Ribbeck s'explique à son tour sur tout ce passage qui lui parait interpolé. (Ribb., oitvr. cit., p. 114.)
là ne sont pas faits pour ma modeste demeure. Permis à ce richard de se réjouir au son des caslagooltes accompagnées de paroles dont rougirait de se servir la malheureuse qui s'étale toute nue dans un bouge fétide. Laissons ces chants ohscenes et ces débauches raffinées à ceux qui sont assez riches pour pouvoir
vomir sur des marbres de mosaïque lacedcmoiiieune
Notre souper nous donnera des plaisirs d'une autre nature. On nous lira l'auteur de Vl/iade ; on nous récitera les vers de ce Virgile dont le génie élevé rend entre ces deux rivaux la victoire indécise '. »
Peut-être Juvénal, dans tout ce qui précède, s'est-il souvenu à la fois de Virgile et d'Horace. Qui ne se rappelle ce morceau si connu, si doux, inspii^é par un cœur aimant, que soupire l'auteur des Géorgiques au souvenir des délices qu'offre à un esprit sage, ami du repos et de la nature, la vie et le séjour de la campagne ■ ?
Horace, de son côté, avec une grâce émue, nous a peint les joies que lui donne la vie des champs. Il y a là des détails qui présentent une analogie frappante avec certains traits de la peinture de Juvénal.
« Chère campagne, quand te reverrai-je? Quand aurai-je le loisir de lire les anciens, de dormir à mon aise, de ne rien faire et d'oublier tous les embarras de cette vie agitée? Quand verrai-je sur ma table la fève tant aimée de Pythagore, et un plat de légumes cuits avec un petit morceau de lard? Soirées délicieuses !
- Cl Heureux, trop heureux l'homme des champs, s'il connait sou bonheur! Loin des discordes et des combats, la terre, dans sa juste libéralité, lui prodigue d'elle-même une nourriture abondante. Il n'a pas là sans doute une demeure élevée dont les portes magnifiques, aussitôt qu'elles s'entrouvrent, vomissent des flots pressés de clients
empressés de faire leur cour Mais un repos assuré, une vie sans
mécomptes et riche en trésors de toutes sortes,... voilà les biens qu'il y goûte. » (Géorg. II, v. 4.58, sqq.)
soupers dignes des dieux où je me régale, auprès de mes pénates, entouré de mes amis les plus chers, sai's oublier mes valets espiègles, à qui je distribue les mets à mesure que j'en ai goûté; liberté plénière ; chacun vide sa coupe en buvant selon sa soif, sans être gêné par aucune entrave incommode; aux grands buveurs les grandes coupes, à d'autres, selon leur gré, des coups plus modérés. Et puis l'on cause, non des métairies de celui ci, ni des châteaux de celui-là, ni de Lépos, ni de la supériorité de sa danse sur les danseurs de son temps ; mais nous nous entretenons de choses qui nous touchent de plus près et qu'il est bon de savoir : si le bonheur de l'homme est dans la richesse ou dans la vertu, si l'attrait de l'amitié gît dans un intérêt égoïste ou dans la beauté même du sentiment, en quoi consiste le vrai bien, quel est le souverain bien '. »
Ainsi Horace, comme Jiivénal, nous introduit dans sa vie intime, et cette vie est colle d'un philosophe et d'un sage, ami du bien, de la simplicité et de l'honnête, regardant comme indiune de lui tout propos vain, tout plaisir grossier. Ce qu'aime Horace, après un repas frugal, c'est la conversation sérieusement aimable de quelques amis, les entretiens roulant sur quelque point de philosophie morale et pratique. Yoilà le régal qu'il offre à ses hôtes de la campagne. Ce qu'aime avant tout Juvénal, c'est le repas rustique, ce sont les doctes veillées , dont les deux plus grands poètes de l'antiquité grecque et latine faisaient les frais; à ces poètes, on le sent bien, il a voué un culte, et ce culte chez lui est de la reconnaissance ; tous les deux sont ses maîtres, et, malgré la différence qui sépare la satire de l'épopée, il s'est inspiré pltis d'une fois de leur génie, et il leur doit plus d'une beauté.
Cette vie, ces goûts, ces sentiments du poëte, contrastent singulièrement avec la vie, les goûts et les sentiments de la plupart de ses contemporains^ riches
' Sat. II, VI, v. 60-77.
et blasés, qui tombaient d'un excès dans un autre. Après les festins luxueux, et comme couronnement, venaient la débauche et l'orgie. Quelque corrompues que fussent déjà, au temps d'Horace, les mœurs publiques et privées, on ne voyait cependant encore rien de semblable à ce que Juvénal flétrit ici. On pouvait bien, du temps d'Horace, dans telle ou telle maison, parler affaires, acquisitions de propriétés ou placements de fonds, ou s'entretenir du succès de tel ou tel artiste, du succès de telle ou telle œuvre, — toutes choses qui, aujourd'hui encore, défrayent nos conversations pendant et après le repas; — mais tout cela était bien innocent en comparaison de ce qui se pratiquait chez les grands, après leur dîner, au temps de notre satirique.
Notre dix-neuvième siècle, nous avons pu le constater plus d'une fois dans le cours de ces études, notre dix-neuvième siècle a plus d'un rapport avec celui dont Juvénal s'est constitué l'accusateur et le juge. Non-seulement notre luxe de la table a dépassé le luxe de la table chez les Romains, mais nous aussi, nous avons besoin, ce semble, de fouetter, par d'acres stimulants, nos sens émoussés et assoupis. Les Romains, après leur repas, se plaisaient aux danses lascives et aux chants éhontés de filles espagnoles venues de Gadès. Eh bien! ces chanteuses et ces danseuses, au regard impudique et au geste provocant, qui se baissent jusqu'à terre en jouant des hanches, des bras et des épaules, nous en sommes aussi friands que les Romains de Juvénal, nous les ^vons de même, nous les recherchons, nous les encourageons. Qui d'entre nous, au sortir de quelque dîner plantureux et pour terminer le plus agréablement possible une soirée si bien commencée, n'a été s'asseoir volontiers dans certains établissements en plein air si mal fréquentés et pourtant si en vogue
depuis quelque temps, pour voir et entendre telle chanteuse ou telle danseuse digne en tout point des lascives Espagnoles de Gadès? Et, rapprochement plus curieux encore, — c'est là un signe du temps, — on ne croit certes pas mal faire, ni se compromettre soi-même ni ses hôtes en appelant dans sa maison telle cantatrice téméraire et pervertie, chargée d'amuser tout un public d'honnêtes gens en étalant devant eux ses talents corrupteurs.
Les orgies auxquelles se livrent, après souper, les riches Romains, orgies si vivement décrites par Juvénal, font ressortir davantage encore la sobriété du poëte et la simplicité de sa vie; d'un autre côté, le nombreux personnel des domestiques attachés aux grandes maisons fait contraste, d'une manière non moins piquante, avec le petit nombre, et surtout le caractère naïf, primitif, de ses serviteurs à lui. Tout ce passage où il se plaît à nous faire leur portrait rappelle, par la grâce des détails et la fraîcheur du coloris, la description qu'il a déjà faite, dès le début, du menu même qu'il destine à son hôte. Vous ne trouverez rien de plus gracieux, de plus doux, de plus agréable dansThéocrite ni dans Virgile. Il y a là des traits de nature admirables, auxquels se mêle un sentiment profond. Ces deux serviteurs vigoureux, non venus du dehors ni étrangers à l'Italie, mais indigènes ç,\, parlant latin, l'un d'eux surtout remplissant les fonctions d'échanson avec sa bonne et ouverte figure d'honnête adolescent, ce fils du bouvier qui trouve le temps long loin de sa mère, de sa chaumière et de ses chevreaux,
Suspirat longo nom)isam tempore matrem.
Et casulam et notas tristis desiderat haedos,
et se charge de verser du vin récolté sur les montagnes
qui le virent naître et folâtrer, le vin et l'esclave étant du même cru,
Hic tibiviua dabit diffusa in montibus illis, A quibus ipse venit, quorum sub vertice lusit ; Namque una atque eadem rbni patria aique minislrl '. ..
tout cela est charmant ; ce sont des images ravissantes, idylliques, inimitables.
Alennent ensuite quelques sages conseils que le poëte donne à son ami. Pour jouir comme il convient de l'hospitalité qu'on lui offre, Persicus doit apporter toute sa liberté d'esprit, sans se soucier des mille petites misères de la vie, qui, si l'on s'en préoccupe trop, nous gâtent tous les plaisirs. Il y a ici une manière philosophique d'envisager la vie, manière plus facile d'ailleurs à recommander qu'à suivre. Je crois même que Juvénal va un peu loin. Si la femme de Persicus trahit la foi conjugale et trompe chaque jour par d'indignes manœuvres son mari, Persicus ne devra pas s'en affliger. Qu'il se chagrine moins encore de certains petits tracas de maison, c'est-à-dire de tout ce que des esclaves étourdis ou infidèles pourraient casser ou dérober. Qu'il laisse toutes ces peines au seuil de la porte de son hôte, et qu'il oublie surtout la douleur que cause l'ingratitude des amis :
Ingratos ante omnia pone sodales'
' C'est bien à tort selon nous que le trop scrupuleux M. Ribbeck, retranche ce dernier vers comme interpolé.
^ V. 192. Horace a mainte fois exprime cette idée (voyez surtout son ode à ThaUurque (I, ix), celle à Lkinius (II, x) et enfin celle à Birphniii (II, xi). Je la trouve a'ussi dans notre Molière; le rapprochement me parait piquant : « La vie est mêlée de traverses; il est bon de s'y tenir sans cesse préparé, et j'ai ouï dire il y a longtemps une
Un commentateur* fait remarquer, non sans raison, que la haine de Juvénal contre les femmes, qui a fait si violemment explosion dans sa sixième satire, éclate ici encore fort malicieusement; son dernier mot à ce sujet, à en juger par l'avis donné à Persicus, semble être tout simplement le mépris.
Le trait foudroyant lancé en passant contre l'ingratitude des amis vaut presque à lui seul une satire entière. Peut-être Juvénal avait-il été victime lui-même d'une amitié trahie, et la philosophie seule lui avait-elle appris à s'en consoler.
Préparé de la sorte à l'accueil et au repas qui l'attend chez son ami, Persicus se mettra donc en route pour la campagne de Juvénal, et laissera les Romains de la grande ville s'amuser à leur gré pendant les fêtes Mégalésiennes qui vont s'ouvrir. Ces fêtes, consacrées à Cybèle, duraient cinq jours et se donnaient d'oidinaire au commencement d'avril. On les célébrait en se livrant avec fureur aux jeux du cirque, c'est-à-dire aux courses des chars et des chevaux'. Ce n'est pas Juvénal qui voudra sacrifier son séjour à la campagne à la célébration de ces jeux de Rome. Libre à ceux, fait-il remarquer, qui aiment ces sortes de distractions de se ruer au cirque avec la foule, de se passionner pour la couleur de tel ou tel cocher, de former des paris hasar-
paiole d'un ancien que j'ai toujours retenue : Que pour peu qu'un père de famille ait élc absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fàclieux accidents que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlée, son argent dérobe, sa femme morte, son fils estropié, sa lille subornée, et ce qu'il trouve qm ne lui est point arrivé, l'imputer a bonne fortune. » (Fourberies de Scapin, acte II, se. VIII.)
' W.-E. Weber {Die Sadren des Juvenuls. ErkUtning. Halle, 1838,
* Voyez Weber, loc. cit.
deux et de faire la cour aux dames à la mode encombrant les gradins.
De tels spectacles, encore une fois, ne sauraient tenter notre poëte philosophe : ses goûts ne sont pas aussi mondains. Il aime les plaisirs moins bruyants, et, en somme, plus sérieux. La fin de son épître à Persicus couronne dignement tout le reste; c'est la même bonhomie, la même sérénité d'esprit : « Pour nous qui sommes vieux, mettons bas notre toge et allons chauffer notre peau ridée aux rayons d'un soleil du printemps.Quoiqu'il ne soit que onze heures du matin, tu peux te présenter aux bains. Par exemple tu ne pourrais mener cette vie pendant cinq jours de suite. Tu en aurais bien vite assez. Plus rare est le plaisir et plus il a de prix\ »
On le voit, en faisant la guerre à une plaie sociale de son temps, le luxe de la table, Juvénal, comme cela arrive mainte fois à Horace, nous révèle une foule de traits qui nous le font connaître et aimer. Il nous révèle ses goûts, sa vie, son intérieur, ses principes, sa philosophie en un mot, si capable aujourd'hui encore, ce nous semble, de nous apprendre, sur plus d'un point, à régler notre vie. Voilà pour le fond des choses. Quant à la forme, cette satire, répétons-le, est une véritable et ravissante idylle. « Grâce au cadre même qu'il adopte, fait excellemment remarquer à ce sujet un critique éminent, admirateur sincère et ardent de Juvénal, grâce à la disposition de son esprit et de son humeur, il a laissé tomber de ses mains le glaive de la satire, dont il a l'habitude de s'armer dans les formidables accès de sa colère vengeresse. Il ne laisse pas sans doute de jeter un regard rapide, moqueur et
' V. 203 sqq.
de travers sur les folles prétentions des riches en matière de vaisselle, de meubles et de luxe de table, mais cependant sans insister sur ce point au-delà de ce qu'il faut pour faire ressortir, en manière de contraste, ses goûts personnels et la modestie de ses propres besoins ^ »
* « Die Form des liarmlosen Briefes an den Freund, die beliagliclie Feslstimmiinfî hat dem Yerfasser die schneideiide Waffe des strafenden Ingrinims fur diesmal ans den Hànder genommen. Den unsinnigen ansprùclien des Reiclien an Hausrath und Tafelfreuden aller Art gilt wohl ein voriibergehender, spoltischer Seitenblick, aher ohne das cr sich langer dabei aufbielte als der Gegensatz zu den eigenen Neigiingen und Bediirfnissen iinbedingl zii fordern scheint. » (Otto Hibbeck, Der ecltte und der xmechle Jucenul, p. 113.)
JLa fête de l'amitié; les coureurs «le testaments '.
Si ce morceau ne vaut pas le précédent pour l'ensemble des beautés et la richesse des détails, s'il demeure également inférieur à celui qui suit, pour la vigueur de certaines peintures et la hauteur des leçons morales, il ne laisse pas cependant d'être très-intéressant. Il rappelle le genre des épîtres familières dont Horace est l'inventeur, et dans lequel il nous a laissé de si charmants, de si inimitables modèles.
Juvénal écrit à Corvinus, personnage qui nous est malheureusement inconnu, pour lui annoncer l'heureux retour de Catulle, un autre ami du poëte, et sur lequel nous manquons également de renseignements, mais qui vient d'échapper, comme par miracle, à un épouvantable naufrage. En raison de cet heureux événement, Juvénal, conformément à un usage religieux, offrira, ainsi qu'il en avait fait vœu, des prières et des sacrifices aux dieux, et le tout sera suivi d'un repas. Corvinus est invité à assister à cette double fête ; quant à Catulle, l'ami de cœur de Juvénal, il y sera convié
• Sat.XII.
aussi, cela va sans dire, bien que le poêle n'entre pas dans ce détail; il y sera convié, puisque, aussi bien, il en est la cause première, et, pour ainsi dire, le héros.
Ce qui distingue la pièce, relativement très-courte, dont nous allons parler, c'est la vivacité du style, la vérité, le naturel des sentiments, la bonne humeur du poète et un véritable mélange de gravité et de gaieté, de profondeur et de malice, un des caractères distinctifsdela muse de Juvénal. La douzième satire, comme la onzième, appartient au genre doux et reposé; dans l'une comme dans l'autre, Juvénal se met lui-même en scène, nous introduit dans son intérieur, nous associe à ses joies intimes, sans renoncer pourtant à sa vocation, à ses droits de critique et de censeur; car, au moment où nous nous y attendrons le moins, la bonhomie de l'écrivain fera place à la malice du satirique, et il nous dévoilera, en le raillant avec infiniment d'esprit et de gaieté, un certain vice social dont il ne nous avait pas encore parlé ; et cela sans que l'unité de la pièce en souffre le moins du monde. Mais ce qui fait surtout honneur à Juvénal, ce qui lui gagne tout aussitôt les sympathies du lecteur, c'est la sincère, l'heureuse expression que, d'un bout à l'autre de cette pièce, il a su donner au sentiment de l'amitié, sentiment digne de remplir une grande âme comme la sienne.
Le début rappelle non-seulement certaines épîtres, mais encore et surtout certaines odes d'Horace, odes charmantes où le poète célèbre le retour de quelquesuns de ses amis, revenus, les uns comme César-Auguste ou Yarus de la guerre ', les autres comme Plotius Numida, par exemple, d'un lointain voyage ^ Quels cris
III, XIV ; II, vi(.