‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 14 sur 24 · Mlserum est aliorum incumbere famcc · texte numérisé non relu

Mlserum est aliorum incumbere famcc

Je doute que jamais moraliste ou poëte se soit élevé plus haut :

« Sois soldat vaillant, tuteur fidèle, juge incorruptible. Si jamais on t'appelle en témoignage sur un lait incertain, sur une chose équivoque, quand même le tyran Phalaris, te menaçant de son taureau, serait là pour te commander l'imposture et t'ordonner un faux serment, regarde comme un crime, comme une infamie sans pareille, de préférer la vie à l'honneur et de perdre, pour conserver ta vie, le seid bien qui donne du prix à notre existence. Oui, quand à chaque repas on se gorgerait d'iiuitres du lac Lucrin, quand on s'inonderait de toutes les essences du parfumeur Cosmus, dès qu'on ne mérite plus de vivre, on ne compte plus parmi les vivants'. »

Toute l'âme de Juvénal respire dans ces admirables paroles. On peut le dire, sans crainte de tomber dans l'exagération, le stoïcisme n'a rien de plus élevé; le christianisme lui-même, comme pureté morale, n'offre rien de plus grand. On aime à penser, — et le peu que nous savons d'ailleurs de la vie de Juvénal le confirme, — que le satirique latin, ce grand citoyen que tout ce qui est mal indigne, fait ici sa profession de foi de philosophe, de moraliste et d'homme; cette profession peut servir de credo aux honnêtes gens ; c'est un code moral digne de régler les consciences les plus austères et les plus délicates, et ce code peut se résumer ainsi : Honneur, loyauté , justice, courage civil,

' Esto bonus miles, tuior bonus, arbiter idem

Integer : ambigucV si quando citabere testis Incertiique rei, Phataris licet imperet, ut sis Falsus, et admoto dictet perjuria tauro. Summum crede ne fus animam pni ferre pudori^ Et propter vitam Vivendi perdere causas. Dignus morte périt, cœnet licet ostrea centum Gaurana, et Cosmi toto mergatur aeno.

devoir. Comme Sénèqiie, Juvénal, lui aussi, fait entendre des accents tout chrétiens, devance son temps, et s'élève à une hauteur qu'on a rarement pu atteindre. Voilà donc Ponticus averti de ce qui constitue la véritable noblesse, la vraie grandeur de l'homme; il sait maintenant quelles sont les qualités qui lui feront le plus d'honneur. Or ces qualités, ces sentiments, tous les nobles Romains pouvaient être appelés à les mettre en lumière dans les affaires publiques, puisqu'on les choisissait de préférence pour toutes les hautes fonctions de l'Etat. Ponticus, qui appartenait à la noblesse, pouvait donc, sans être taxé de présomption, s'attendre à se voir investi tôt ou tard de l'administration d'une province, conquise ou alliée, et c'est en vue de cette éventualité que Juvénal lui donne d'avance les graves instructions qu'on va lire. La sagesse, la bonté de cœur, l'élévation de caractère et le patriotisme de Juvénal y éclatent à la fois. On y trouvera en même temps comme un supplément à ce que l'histoire nous apprend sur la manière dont on gouvernait en général les provinces romaines, et sur les abus qui s'y commettaient de temps immémorial. On y verra aussi, et là est le côté moral de ce passage, quelle popularité pouvait acquérir un proconsul esclave de son devoir, attentif aux intérêts de ses administrés, ennemi de l'arbitraire, de la cruauté, et sachant réprimer les mauvaises passions; il y a là d'énergiques^ coups de pinceau et une admirable morale pratique.

« Si jamais, après te l'avoir fait longtemps désirer, l'État te confie le gouvernement d'une province, mets un frein à ta colère, des bornes à ta cupidité, compatis à la misère de nos alliés; leurs rois ne sont plus eu quelque sorte que des os sucés jusqu'à la moel.e. Respecte les prescriptions de la loi^ les ordres du sénat. Songe aux récompenses qui attendent les gou-

verneurs honnêtes, et au châtiment que le sénat a lancé comme un coup de foudre contre Capiton et Numitor, ces pirates des pirates de Cilicie. Mais que sert de les punir quand on voit Pansa

dérober .1 une province ce que Isatta y a laissé ^

Jadis le sort de nos alliés était moins déplorable ; ils ressentaient moins vivement les plaies de la rapine quand leur pays, nouvellement vaincu, était encore florissant. Chaque maison alors regorgeait de choses précieuses ; partout s'élevaient des monceaux d'or. Les chiamydes lacédémoniennes, la pourpre de Cos, les tableaux de Parrhasius, les œuvres de Praxitèle, tout cela s'offrait partout aux regards ; presque pas une table où Ton ne pût voir des vases ciselés par Mentor. De là les déprédations d'un Dolabella, d'un Antoine, de là les sacrilèges d'un Verres. Leurs vaisseaux chargés jusqu'au fond rapportaient furtivement à Rome les dépouilles de ces infortunes, plus ruinés par la paix que par la guerre.

« Aujourd'hui que prendre à nos alliés? quelques paires de bœufs, quelques cavales, un taureau, un misérable champ, ou bien enfin leurs dieux Lares eux-mêmes, si, par hasard, quelque buste de prix décore encore l'autel de lamille ^

« Si ton entourage n'est composé que d'honnêtes gens, si tu n'as pas près de toi quelque Ganymède à la flottante chevelure pour vendre ta justice, si ton épouse est irréproctiable, si on ne la voit pas, nouvelle harpie, courir de ville en ville, de bourgade en bourgade, allongeant ses doigts crochus partout où il y a de l'argent a prendre, ob! alors descends de Picns, je ne trouve rien à dire, et, si tu aimes les grands noms, fais remonter ion origine jusqu'aux Titans et à Prométhee lui-même, prends dans n'importe quelle histoire l'aïeul qui te fera plaisir. Mais, si tu te laisses entraîner à l'ambition et à la volupté, si tu te plais à tremper les verges de tes licteurs dans le sang de nos allies, a fatiguer les haches émoussées de tes bourreaux épuisés, alors la noblesse de tes pères se dresse soudain contre toi, et leur gloire, comme un flambeau, éclairera tes turpitudes 2. «

' Nous suivons encore ici l'édition de M. Ribbeck, qui retranche du texte ordinaire dix-neuf vers suspects d'interpolation. Voyez comment M. Ribbeck justifie cette suppression {Der echte und der unechte Juvenal, p. 98, 99 et lOo;.

' V. 87-140, édit. Bermann. — V. 80-116, édit. Ribbeck.

On dirait un supplément aux Verrines de Gicéron ; Juvénal plaide la cause des vaincus, des faibles, des opprimés, de l'humanité, en un mot. Il flétrit le hideux régime des proconsuls qui, de son temps comme dans les derniers temps delà république, dépouillaient leurs administrés, en faisaient matière taillable et corvéable avec une impudence, une rapacité et un cynisme qui nous rappellent les exploits des Cortez et des Pizarre en Amérique, ceux de lord Clive et de Warren Hastings, dans les Indes orientales. Eux aussi prenaient plaisir, à l'éternelle honte de leur mémoire, à se baigner dans le sang des populations et à émousser la hache de leurs bourreaux pour frapper et dépouiller de paisibles populations.

De quelle tendre pitié le poëte homme de bien nous pénètre pour le sort des alliés romains, pauvres brebis tondues, qu'il nous montre réduits à la dernière misère, grâce aux exactions d'impitoyables proconsuls ! Tant d'injustices émeuvent le cœur du satirique honnête homme ; il y a là un cri parti de l'âme qui fait songer aux plaintes éloquentes que notre la Fontaine a placées dans la bouche de son Paysan du Danube.

« Pourquoi venir troubler une innocente vie?

Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos raains

Étaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome La terre et le travail de l'homme

Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les, on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.

Retirez-les ^

La Font., Fables, XI, vi.

Juvénal ne s'égare jamais dans de vaines digressions ; alors qu'il semble s'écarter de son sujet, il y court ou s'y maintient. Son but, en effet, est de montrer que pour lui, en toutes choses, la vraie noblesse consiste dans l'élévation des sentiments et la dignité de la conduite, qui en est la conséquence. De là ce magnifique portrait du gouverneur et de l'administrateur honnête homme, tel qu'il le -comprend, étranger à toute honteuse passion, uni à une vertueuse compagne, qui l'aide à conquérir l'estime et l'amour des peuples, inaccessible à toute intrigue, entouré de gens intègres, n'ayant d'autre intérêt que celui de l'Etat. Quiconque offre cet assemblage de qualités et de vertus, Juvénal l'estime et l'honore, qu'il soit noble ou roturier. C'est là son principe.

.... ISobilitas sola est atqiie unica vîrtus.

De là aussi la beauté du trait final de la tirade citée plus haut, trait ûnal emprunté, il faut le constater, à Salluste *, et qui, par Juvénal, est venu à Boileau -, à

' «En rappelant les belles actions de leurs ancêtres, ils croient se donner à eux-mêmes du relief. En cela ils se trompent. Plus la vie des uns a d'éclat, plus est honteuse la nullité des autres. Et c'est une vérité incontestable : la gloire des ancêtres est comme un flambeau qui ne permet point que les vertus ni les vices de leurs descendants restent dans l'obscurité. » Eorum fortia facta viemorando clariores se pulant : quod contra est. Nam quanto vita eorum preeclarior, tanto horum socordia fîagitiosior. Et profecto ila se res habet : majorum glorin posteris quasi lumen est, neque bona neque mala in occulto patitxir. {Jugtirtha, c. lxxxvi.)

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