‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 21 sur 24 · V. 322 sqq · texte numérisé non relu

V. 322 sqq

Un trait de fanatisme religien^K

Cette satire est dirigée contre la superstition, que Juvénal avait déjà combattue ailleurs'; mais, ici, il nous la fera connaître sous une nouvelle forme, sous celle de l'intolérance religieuse, plus ancienne qu'on n'est, en général, porté à le croire.

Juvénal était fort âgé quand il composa ce morceau ^. Aussi peut-on y surprendre, en plus d'un endroit, les traces de la loquacité habituelle aux vieillards; d'autre part, les lieux communs que traitaient toujours, avec une certaine complaisance , les écrivains latins du second âge, n'y font pas défaut non plus; l'on y rencontre enfin, et en assez grand nombre, des traits d'un goût douteux. Considérée dans son ensemble, cette pièce est faible et certainement inférieure à la plupart des au-

' Satire XV.

- Sat. VI, V. 511 ; sat. XIV, v. 96 sqq.

^ Juvénal dit que l'acte d'atrocité qu'il va raconter a eu lieu sous le consulat de Junius ou de Juncus, pour suivre la leçon de certains manuscrits. Or ce Junius ou ce Juncus fut consul (conf. l'édition de G. F. Hermann, PrcVfat., p. 1) l'an 127 après Jésus-Christ. Et si, d'après les calculs de Borglu si iibïd., p. l),ron place l'année de la naissance de Juvénal en l'an 47 de l'ère chrétienne, il avait quatre-vingts ans à l'époque où il écrivit la quinzième satire.

très. Néanmoins on y trouve des passages d'une éloquence élevée et grave, une grande vigueur de style et des peintures originales.

C'est sous le règne d'Adrien, ainsi qu'il est permis de l'inférer d'après un certain vers de cette pièce ' , que deux peuples de la haute Egypte, adorant des divinités différentes, s'étaient livré un combat acharné, qui eut pour issue un acte digne de cannibales. C'est cet acte révoltant que Juvénal va nous raconter dans tous ses détails, avec ses préliminaires, ses suites déplorables; et il le commentera à sa façon. Il en prendra occasion pour s'élever contre les abominables excès dont les hommes sont capables, alors qu'ils obéissent à des passions, à des haines aveugles. Il restera ainsi dans son rôle de poëte philosophe et moraliste, rôle conforme à la définition donnée par lui-même, au début de son œuvre, des droits et des conditions de la satire ^

La pièce commence par une énumération plaisante de toutes les divinités absurdes honorées en Egypte depuis un temps immémorial. En lisant ce début, on se rappelle involontairement le fameux passage de Bossuet sur la religion des Egyptiens, chez qui « tout était dieu, excepté Dieu même ' )). Mais la satire n'est pas tenue à autant de gravité que Thistoire ; aussi les traits plaisants ne manquent pas ici. Le moyen de ne pas se dérider le front quand on s'appelle Juvénal, en présence d'une mythologie à côté de laquelle le paganisme officiel des Romains, malgré ses aberrations, était un progrès réel, et, en tous les cas, un culte presque sévère et digne? Comment ne pas rire tant soit

* SaL, I, V. 85 et 86.

' Discours sur Vhistolre universelle-

peu d'une nation dont les dieux variaient d'un 7iome à l'autre, c'est-à-dire comme nous dirions maintenant, d'un département à un autre? Ces dieux si divers ne se ressemblaient que par un seul point, celui d'être ridicules : crocodiles, oiseaux ennemis des serpents, poissons de mer, poissons d'eau douce, singes et chiens, tels étaient les dieux qui se partageaient la dévotion des peuples de l'Egypte. Ce n'est pas tout : au culte des animaux se mêlait celui des plantes, et ce culte n'était pas le moins sérieux. Manger un poireau ou un oignon, c'était un sacrilège. « 0 les saintes populations dont les dieux poussent dans les jardins '» 1 Et ce trait sarcastique, Juvénal le fait suivre de cet autre consistant, il est vrai, dans une de ces antithèses chères aux rhéteurs, et destinée ici à servir de transition au sujet qu'il va traiter : En Egypte, « un animal porte-laine, — car on s'y abstenait, comme on va le voir, de la chair des animaux, selon le système de Pythagore, — ne peut figurer sur aucune table. Mais où la religion défend de tuer un chevreau, la chair humaine n'est pas une viande défendue', y»

Voilà ce que Juvénal va nous exposer tout à l'heure ; c'est là ce qui fera l'objet même de sa satire; et, à l'avance, cette idée excite son indignation. Quelle abomination! dit-il; et, puisant dans ses souvenirs, il rappelle les temps fabuleux de la Grèce, Ulysse racontant aux Phéaciens étonnés des faits du même genre, à savoir les mœurs atroces des Cyclopes etdes Lestrigons; mais les Phéaciens ont dû traiter Ulysse de charlatan et de menteur.

Il est fâcheux qu'au lieu de s'arrêter là et de passer

immédiatement à son sujet, Juvénal s'étende, à perte de vue, sur cette incrédulité que le fils de Laërtc n'aurait pas manqué de rencontrer à la cour d'Alcinoïis, qu'il prête aux habitants de Gorcyre tout un discours à l'aide duquel ils auraient réfuté les folles exagérations de leur hôte, et qu'il se croie tenu de louer ce même discours. Ces développements, malheureusement, se ressentent trop des habitudes de l'école et de la déclamation qui se font jour surtout dans la seconde moitié de l'œuvre de Juvénal, dans ses dernières satires: elles dépareront trop souvent le morceau que nous étudions. Tantôt, comme ici, ils retardent l'exposition du sujet ; tantôt, comme nous le verrons plus loin, ils embarrasseront et allongeront le récit.

Or voici cette histoire, qui, comme le constate Juvénal, dépasse toutes les fictions tragiques connues, et dont l'horreur est d'autant plus grande qu'il s'agit d'un crime où tout un peuple a mis la main ' ; et ce crime s'est commis récemment, du temps même de Juvénal :

« Entre deu.v peuples voisins, les Ombites et les Tentyriens 2,

' Juvénal appelle ces deux peuples des peuples \o\sii\s., fiinliinos. Or il est constant qu'Ombos était situé à plus de trente lieues au sud de Tentyra, en remontant la rive droite du Nil. De là, d'un côté, de la part de certains commentateurs, des corrections et des variantes proposées, pour éciiapper à cette difliculté de texte ; de l'autre, de la part de certains pliilolojiues, des doutes élevés contre raulheuticité de cette satire. Voyons s'il n'y aurait pas lieu de concilier les choses, et procédons, autant que faire se peut, avec méthode et ordre.

Un fragment du manuscrit du Vatican (voyez pour toutes ces variantes l'édition Jahn, p. Uil, les notes) porte Vmbos, d'autres Combos, un manuscrit de Paris, Comjjos. Cette dernière leçon, se sont dit très-témérairement, à coup sur, deux éditeurs (Uuperti et Achainlre,-. est évidemment une corruption de Comptos, qui n'est qu'une orthographe particulière de Coptos, ville bien connue de la vallée du Nil,

existe une vieille antipathie, une haine inextinguible, une plaie incurable. La cause de cette fureur mutuelle vient de ce que

située tout près d'ailleurs de Tentyra, et c'est lace que confirme, — toujours au dire des mêmes éditeurs, — ce vers de Juvénal relatif, selon eux, au théâtre des événements,

Cesta super calidce referemus mœnia Copti,

Mais si le fait eut lieu à Coptes même, on force ici singulièrement, il faut en convenir, le sens de super, que M. Despois lui-même, s'appuyant sur l'édition Lemaire, laquelle reproduisait en partie celle de Ruperti, est obligé de traduire, malgré qu'il en ait, par le mot dans (un fait qui vient de s'accomplir dans les murailles de la brillante Coptos). Or, pour tout homme qui sait le latin, qui en connaît les nuances, et certes M. Despois est un latiniste excellent, super ne sera jamais un synonyme ni de suh ni de in.

Nous dirons plus loin comment, selon nous, on devra interpréter le super mœnia Copti.

Mais il est une autre difficulté dont les partisans de cette leçon : inter finitimos... (Coptos et Tentyra.) auront grand'peiue à se tirer. Heinrich, en effet, remarque avec raison {Fiinfzehnte Satire, Erklxrung, p. .504, édit. 1839) que la forme Copti, Coptorum au pluriel, n'existe pas; que plus haut il y a mœnia Copti et non pas Coptorum; que d'ailleurs, dans Slrabon, cette ville s'appelle Kotcto; et non KoTVToi, et qu'en supposant qu'il s'agisse ici de Coptos et que Juvénal eût adopté le nom grec même de la ville en question, il faudrait au moins que le texte d'un manuscrit quelconque portât KoTiTÔv. Dès lors se trouvent bien infirmées les opinions de l'abbé Barthélémy, de Larcher {Satires de Juvénal, traduites par Dussaulx, notes, t. II, p. 469), de Paw {Recherches philosophiques sur les Éguptiens elles Chinois, t. II, p. 160), d'Achaintre (trad. Dussauh, not. t. II, p. 46l),qui, admettant tous une corruption de texte, lisent Coptos pour Omhos. C'est donc avec raison que des éditeurs les plus éminents, tels que C. F. Hermann, M. Jahn et enfin M. Ribbeck, se basant autant sur leur connaissance profonde du latin que sur la leçon des meilleurs manuscrits (celui de Montpellier entre autres) et sur les meilleurs scholies, donnent Ombos dans leur texte, et pas autre chose.

Mais cette leçon, qui au surplus est la seule bonne, plaît tout naturellement à M. Ribbeck ; il triomphe ici ; car, fidèle à son impitoyable système d'élimination, qui lui fait voir partout ce qu'il

chacun de ces deux peuples exècre les divinités de l'autre et pense qu'on ne doit rendre hommage qu'à celles qui sont l'objet de son culte à lui. C'était fête à Oinbos '. Les chefs et les

appelle le faussaire de Juvénal {Conf. der echte und der unechle Juvenal), il se demande et uous demande, avec la satisfaction d'un homme sûr de son fait, comment il peut venir à l'idée de tout homme raisonnable d'attribuer à Juvénal, que l'on sait avoir séjourné en Egypte, une erreur géographique aussi grossière que celle qui consiste à appeler voisins les Tenlyriens et les Ombites, que séparaient une si grande distance. Il s'appuie également sur certains autres passages de cette satire, dont les idées ni le style ne lui paraissent dignes de .Juvénal, et il trouve là un argument irréfutable, selon lui, pour corroborer sa thèse et décider de la non-authenticité de cette satire. Nous avons essayé, quant à nous, dans le corps même de notre étude sur cette quinzième satire, de montrer que certains défauts de ce morceau, dont M. Ribbeck, outre son objection contre la question de prétendu voisinage entre les Tentyricns et les Ombites, voudrait en vain tirer la conclusion que la pièce est apocryphe, nous avons montré, dis-je, que ces défauts-là sont ordinaires au génie de Juvénal et devaient naturellement se faire sentir davantage encore à mesure que le poète vieillissait. Revenons donc à la question essentielle, c'est-à-dire à la situation géographique des deux villes dont les peuples s'attaquèrent mutuellement, et voyons ce qu'il faut penser de cette expression jinlthnos, par laquelle le poète les a désignées.

Eh bien! nous pensons, nous, avec l'abbé Brotier, que Juvénal, lorsqu'il écrivait, a pu appeler les Tentyriens et les Ombites voisins, finUimi, parce qu'alors Ombos faisait partie du nome ou de la préfecture de Thèbes. On le voit clairement indiqué par Ptolémée (liv. IX, ch. v), et le père Sicard, qui a parcouru l'Egypte, les anciens auteurs à la main, a fixé exactement les limites du nome de Thèbes, qui comprenait Ombos, et de celui de Tentyre, immédiatement au-dessus A'Apollinopolis parva (voyez les notes sur les satires de Juvénal, traduites par Dussaulx, t. II, p. 447). En admettant ces données, le vers de Juvénal, sur le théâtre de l'événement,

Gesta sjiper caliclœ referemus viœnia Copti,

s'explique, ce me semble, assez bien, comme nous essayerons de le montrer plus loin, à propos d'une autre difficulté de texte qui demande à être discutée en son lieu et place.

' Rien de moins clair que le récit du poêle sur celui des peuples qui fut attaqué par l'autre. Heinrich, Weber, Ruperti, Achaintre,

meneurs de Tentyra, sa rivale, virent là une occasion dont il fallait profiter. Quel plaisir d'empêcher leurs ennemis de passer gaiement ce jour de fête, et de savourer la joie d'un interminable festm! Dans les temples, dans les carrefours, d( s tables, des lits étaient dresses; et ce n'était pas pour y dormir; ils y passaient parfois sept jours et sept nuits. Tout sauvage qu"il est, ce canton d'Egypte, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte moi-même, ne le cède point en volupté à l'infâme Caiiope. Pour les Teniyriens. d'ailleurs, la victoire semblait facile. Leurs ennemis sont ivres, le vin alourdit leurs langues comme leurs pas. D'un côté donc les Ombites, dégoûtants de parfums, quels qu'ils fussent, des Heurs dans les cheveux et des couronnes sur la léte, dansaient au son d'une flûte où soufflait quelque nègre; de l'autre côté, la Haine, la Haiue à jeun. D'abord les esprits s'échauffent; les injures s'échangent; c'est le signal du combat. On se heurte en poussant le même cri ; le bras nu remplace le javelot. Déjà peu de mâchoires sont exemptes de blessures; à peine un nez reste-il en bon état, si même il en reste un. Ce ne sont dans les deux camps que visages mutilés, méconnaissables, crânes fendus et des mains souillées du sang sorti des yeux crevés. IMais ce n'est là encore pour eux qu'un jeu, un amusement d'enfants, parce qu'ils ne marchent pas encore sur des cadavres. Au fait, à quoi bon cette mêlée de plusieurs milliers de combattants, s'il n'y avait pas mort d'homme? A cette pensée, racharnement redou-

lesquels, comme on a vu, ont remplacé les Ombites du texte par ceux de Coptos, pensent que l'attaque vint du sud vers le nord, et que les habitants de Coptos commencèrent la rixe en surprenant ceux de Tentyra. G. F. llermann, tout en se tenant au texte (pii mentionne comme partie adverse des Tentyriensles Ombites, avait cru, lui aussi, pendant longtemps, que les Tentyriens furent attaqués les premiers chez eux et qu'ils repoussèrent ensuite les Ombites. Mais il a lîni par admettre l'opinion opposée en se basant : 1° sur ce fait que, d'après Élien {Histoire des animaux, X, 24), les Ombites adoraient le crocodile, tandis que les Tentyriens l'avaient en abomination; cela étant, il lui parait plus naturel de supposer que la fcte religieuse mentionnée par .Tuvénal eut lieu chez les Ombites et fut troublée par les Tentyriens que repoussèrent ensuite les premiers; 2° en admettant la correction de Merzer, suivie par Jabn, pour le texte du vers "j que nous aurons occasion d'indiquer tout à l'heure, daus la note qui va suivre. (Conf. Hermann, Prafat. in edit. Juceiial. salir. ,L\\m(v, 18G2.)

ble; déjà on se baisse, on ramasse, on lance des pierres, armes ordinaires de rémeutc, — non pas de ces pierres comme en lançaient Turnus et Ajax, ou bien un Diomède, quand il froissa la cuisse d'Énée, mais des pierres proportionnées aux bras de nos contemporains, bien dilferents des bras nerveux des héros antiques. A cet égard l'espèce dégénérait déjà du temps d'Homère. La terre ne nourrit plus aujourd'hui que des hommes aussi faibles que méchants. Aussi un dieu qui les voit aux prises ne peut qu'en rire et détester leur lutte.

« Mais reprenons le fil de notre récit. Les Ombites, renforcés par leurs concitoyens, tirent le glaive et renouvellent le combat à coups de flèches. Poursuivis par les Ombites, ceux de Tentyra, dont la ville est voisine des contrées où verdit le palmier, tournent le dos* et se sauvent en toute liAte. Dans la déroute un des leurs dont la terreur précipitait les pas, tombe, est pris. Ou le coupe en morceaux afin que chacun puisse avoir sa part. Les

' Le texte porte :

Tcrga ftiga ccleri prœstaiitibus omnibus instant Qui vicina colunt iivibrosœ Tenlyra palmœ.

Le manuscrit de Montpellier, cité par Jahn, à la page 162 de son édition, offre ici une lacune :

Terga fuga céleri prcestanl

M. Jahn admet la corrcclion de Merzer, à laquelle s'est rangée Hermann et que nous adoptons également avec Jahn, et qui est ainsi conçue :

Terga fuga céleri prœstant instantibus Ombi^.

Cela est certainement plus satisfaisant que le texte ordinaire :

Terga fuga céleri prœstaiitibus omnibua instant,

et que le texte de quelques anciens manuscrits, poriant ce vers spoudaïque d'une contexture passablement suspecte :

Terga fugœ céleri prœstantibus omnes instant

Ainsi, ce sont les Tentyriens qui fuient repoussés par ceux qu'ils ont attaqués.

Ici se présente une autre question : Comment, dira-t-on, les Tentyriens avaient-ils pu venir de si loin pour attaquer les Ombites? On se l'expliquera facilement, si l'on se souvient qu'à l'aide de leurs canots les Égyptiens se rendaient très-rapidement à des distances très-considérables. C'est ce que confirme Hérodote (liv. II, c. lis).

vainqueurs le dévorent, et ou ronge jusqu'aux os'. On ne songea pas à le faire bouillir ni rôtir; c'eût été long et ennuyeux ; il aurait fallu allumer du l'eu et prendre patience : on se contente de le manger cru. Au moins faut-il s'applaudir que le feu ait échappé à cette exécrable profanation, le feu que Prométhée ravit au ciel pour eu faire don aux hommes. An reste, les monstres qui ont osé mordre de la sorte dans un cadavre n'ont jamais rien mangé qui leur parût meilleur. Inutile de demander si, pour les premiers qui en tâtèrent, ce fut une sensation de volupté bien vive, puisque le dernier qui survint, voyant que tout était absorbé, passa ses doigts sur le sol afin d'y recueillir et de goûter du moins un peu de sang 2. «

Sauf un ou deux passages d'un goût fort douteux e qu'à dessein nous avons cités avec tout le reste pour édifier le lecteur sur les défauts de ce genre, déjà signalés plus haut, et qui, malheureusement, se présenteront encore plus bas, sauf cela, disons-nous, ce récit de Juvénal offre des beautés de plus d'un ordre, et dignes d'être relevées.

' L'acte atroce s'accomplit pendant la retraite des Tentyriens repoussés vers le nord par les Ombites. On peut supposer qu'elle eut pour théâtre un certain endroit situé entre Ombos et Tentyra, pas très-loin de Coptos ; c'est ce que semble indiquer ce fameux vers :

Gesta super calidœ referemus mcenia Copti,

si peu compris et si mal traduit même par des latinistes de premier ordre, qui avaient admis un sens inadmissible, dont nous avons parlé plus haut, super mœnia Copti, au-dessus de Coptos, c'est-à-dire au sud de Coptos. Voilà, selon nous, comment ou peut concilier les choses; car qu'on note bien en passant que si les attaqués eussent été ceux de Coptos, comme l'ont admis Riiperti et Achaintre, et qu'ils eussent ensuite poursuivi vers le nord les Tentyriens par eux repoussés, la scène odieuse en question eut eu lieu non pas super Coptum, mais infra Coptiitn, c'est-à-dire au nord de Coptos ; et dès lors le vers

Super mcenia Copti,

serait incompréhensible.

Hélas ! sans s'en douter, et tout d'abord, Juvénal a dit le mot juste sur la cause de toutes les guerres soulevées par le fanatisme religieux :

Inde furor rulgo, quocl nutnina vicinorum Oclit vtergue locus, quum solos credat habendos Esse deos quos ipse colit.

Au lieu de deux localités, mettez là deux nations de religions différentes, et vous aurez le secret de toutes ces luttes impies qui ont, pendant des siècles, à la honte de l'humanité, ensanglanté le monde. C'est toujours parce que l'on croit sa religion meilleure que celle du voisin, qu'on se laisse aller contre lui à des excès d'autant plus dangereux qu'ils sont inspirés par une conviction sincère, ou du moins paraissant telle. C'est au nom de ce principe que le catholicisme, delà meilleure foi du monde, a inventé son fameux comjjelle intrare; que l'inquisition a fait dresser tant de bûchers et brûlé tant de milliers d'hérétiques, que, plus tard, orthodoxes et protestants se sont fait une guerre à mort. Ces Tentyriens, adorateurs de l'épervier \ qui se font une joie cruelle de surprendre et de troubler la fête religieuse des Ombites, adonnés au culte du crocodile ", nous font penser, — qu'on nous pardonne ce rapprochement, — à ces invasions à main armée des catholiques du temps de la réforme, allant se jeter sur les huguenots au prêche, et les massacrant, comme aussi aux actes d'intolérance du même genre exercés par le calvinistes, démolissant les autels et brûlant les églises des idolâtres, c'est-à-dire des catholiques. Depuis que le monde est

' Élien, Histoire des animaux, liv. X, cli. xxiv, - Idem, ibid.,c. xxi.

monde, chaque religion a cru avoir le monopole de la vérité,

La fête religieuse que célèbrent les Ombites, si vivement dépeinte, et à laquelle je reviens maintenant, se ressent bien du lieu où elle se passe ; nous sommes en Orient, et là, môme dans les cérémonies instituées exclusivement en l'honneur des dieux, les passions sensuelles ont une large part. Cette fête, par sa durée, comme par la nature môme des plaisirs auxquels se livrent ces paysans de la haute Egypte, buvant, criant, dansant autour de quelque joueur de flûte venu d'Ethiopie, sans doute, rappelle, jusqu'à un certain point, les fêtes champêtres des temps modernes, nos assemblées de l'Ouest et les kermesses du Nord, si bien rendues par les peintres de l'école flamande.

A l'insouciance, à l'ivresse des Ombites, tout entiers à leurs cérémonies religieuses et à leur orgie, Juvénal oppose ce qu'il appelle si énergiquementla haine à jeun, jéjunum odium, des Teutyriens; trait superbe qui explique admirablement la froide préméditation du coup de main et le danger suspendu sur la tête des Ombites, ne se doutant pas du piège '.

Le premier engagement entre les deux peuples rivaux est vivement représenté. Mais pourquoi faut-il qu'ici encore le mauvais génie de Juvénal, c'est-à-dire ses habitudes enracinées de déclamation le fassent en-

' Ceci me rappelle, dans Sliakspeare, une scène qui est le commentaire dramatique ùu jéjunum oclium de Juvénal. C'est celle où lago, la nuit, dans l'ile de Chypre, enivre, au corps de garde, le trop confiant Cassio, tandis que lui, tout en feignant de partager les libations du lieutenant d'Othello, les évite soigneusement, afin de conserver toute sa liberté d'esprit et de n'être par conséquent détourné en rien du but atroce qu'il se propose d'atteindre et qu'il atteindra, grâce à sa haine, secondée ici par sa tempérance calculée. [Othello, trad. F.-V. Hugo, scène YI).

trer de nouveau dans des développemenls puérils, déjà signalés plus haut, et qui allongent si désagréablement le récit? Juvénal éprouve le besoin de nous dire, quand nous n'avons nul désir, nul intérêt de le savoir, quelle était la dimension des pierres que se lançaient les deux peuplades ennemies. Le rapprochement entre les générations actuelles et celles du temps d'Homère, les forces musculaires des héros, déjà affaiblies, lors de la guerre de Troie, franchement, de tels détails paraîtront au lecteur aussi superflus que déplacés.

Cette soif de déclamation satisfaite, lepoëte est obligé de reprendre son sujet, qu'il aurait bien mieux fait de ne pas quitter; et il y revient par une de ces transitions lourdes et tout à fait dépourvues d'art, tant reprochées, et avec raison, à notre Boileau *.

Mais, à la manière même dont Juvénal raconte l'acte d'anthropophagie commis par toute une population, on sent toute l'horreur et toute l'indignation qu'il lui inspire ; le style, dans tout ce passage, est d'une rare vigueur. Cependant, pour revenir plus particulièrement à quelques détails du récit, on ne voit pas en quoi l'acte atroce, raconté par le poëte, eût été moins horrible, par exemple, si le corps qu'on a dévoré eût été préalablement bouilli ou rôti. Est-ce là simplement une facétie de notre satirique, comme le croit un commentateur^? Au milieu d'un tel récit, la plaisanterie, on peut le dire, ne serait guère à sa place. Ce n'est pas au moment où l'on veut exciter au plus haut degré notre indignation contre un trait de fanatisme religieux dont Thumanité rougit, qu'on doit se livrer à des excès de gaieté.

Au surplus, Juvénal, à cette occasion, se croit obligé

A diveriicido repelatur fabula

Rupeiti, édit. Leinaiie, uoc. ad vers. 83.

de féliciter le feu d'avoir échappé à celte hideuse profanation. Cette pensée, je le veux bien, ne manque pas d'une certaine élévation, si l'on se rappelle, en effet, que l'étincelle ravie par Prométhée est le symbole de la civilisation, et que, sous ce rapport, il était à désirer que le feu ne fût pas associé à un acte de cannibales; tout cela, du reste, témoigne d'une recherche malheureuse et qu'on ne devait pas trouver dans de pareils sujets.

Les réflexions qui suivent le passage que nous venons de citer et de commenter présentent encore, comme beaucoup d'autres passages de la môme satire, à côté de choses justes en elles-mêmes, de ces développements oij le génie déclamatoire de Juvénal se donne carrière. Qu'on ne dise pas, fait observer le poëte moraliste, pour excuser l'acte d'atrocité rapporté plus haut, que, dans des temps relativement modernes, certaines villes assiégées, réduites aux abois, se sont portées à des excès non moins hideux; un tel rapprochement, à son sens, serait faux en tous points : Calagurris, ville des Vascons, dans l'Espagne tarragonaise % du temps qu'elle luttait pour Sertorius contre Pompée et Métellus ; Sagonte, à l'époque de sa fameuse résistance contre Annibal, ne s'étaient nourries de chair humaine que par une même nécessité d'honneur et de résistance, et qu'après avoir épuisé les plus vils aliments que la faim et la rage avaient pu leur fournir. Mais l'excès de la misère, le courage au désespoir, les forces épuisées, peuvent-ils justifier ces actes d'anthropophagie de la peuplade égyptienne?

Le raisonnement est juste, sans doute, et personne

' Patrie de Quintilien, anjonrdluii Calaliorra, dans la Nouvelie- CastiUe.

Ux\ TRAIT DE FANATISME RELIGIEUX. 335

ne songera à comparer un acte inspiré à la fois, comme ici, par une épouvantable famine et un patriotisme ardent, à l'horrible acte de fanatisme dont les Ombites se sont rendus coupables. Malheureusement, Juvénal ne peut renoncer à son désir de développer outre mesure sa pensée, et en la développant il la gâte, à la façon des Sénèque et des Lucain. L'histoire du siège des deux villes se transforme peu à peu en lieu commun, en sujet de déclamation, par conséquent; le poëte donne dans une rhétorique fausse, s'échauffe à froid ; alors l'exagération, les traits de mauvais goût et les longueurs abondent ^ On dirait de Corneille, vieillissant ou vieilli; mais après ces éclipses, comme on en remarque dans les derniers ouvrages de notre grand tragique, ainsi que chez Corneille, quels splendides réveils! non pas précisément soudains, mais amenés par degrés; alors quels accenls vigoureux, quelle poésie remarquable par la hauteur de la pensée et la profondeur du sentiment! Cette gradation de l'idée, il est facile de la suivre ici. Juvénal retrouve tout d'abord son feu et son énergie pour flétrir l'exécrable conduite des Ombites, bien plus coupables à ses yeux qu'un certain peuple d'une contrée voisine de l'Egypte, ces habitants de la Chersonèse Taurique, premiers inventeurs, s'il faut en croire les poètes, des sacrifices humains; car là, du moins, une fois tombé sous le couteau sacré pour apaiser une divinité sanguinaire, le corps de la victime n'avait plus rien à redouter au-delà de la mort, tandis que les Ombites , qui n'avaient pour excuse ni la faim ni la guerre, ni quelque dieu à satisfaire, se sont livrés à des actes inconnus même des peuples les plus féroces de l'Europe et de l'Asie; et c'est pourtant ce qu'a

osé « une -vile et lâche canaille d'Egypte ' ». Aussi, selon le poëte, il n'est pas de supplice assez grand pour châtier la perversité d'une telle population , pour laquelle c( haïr ses ennemis et les dévorer, c'est la même chose '" » .

La pensée de Juvénal s'élève de plus en plus; les Ombites, fait-il remarquer, en accomplissant l'acte horrible que l'on sait, ont étouffé tous les sentiments qui distinguent l'homme de la brute; ils n'ont écouté ni la voix de l'humanité, ni celle de la pitié, de la pitié pour l'expression de laquelle la nature nous a accordé le don des larmes, un des plus beaux privilèges de l'homme. De là un magnifique tableau, bien qu'il soit plus conforme au genre oratoire ou même déclamatoire, qu'au génie de la satire proprement dite. Mais il respire une émotion réelle, témoigne d'une sensibilité qui fait honneur au cœur et à l'âme de notre poëte, est rendu dans un style excellent : « Notre cœur est fait pour la pitié; la nature le proclame elle-même, car 'elle nous a donné les larmes, le plus bel attribut de l'humanité. Aussi veut-elle que l'homme pleure quand il voit son ami devant les juges, réduit à plaider sa cause et couvert des vêtements de deuil à l'usage des accusés; ou un jeune enfant citant devant les tribunaux un tuteur infidèle, un enfant au doux visage arrosé de larmes et ombragé de longs cheveux... C'est encore la nature impérieuse qui nous force de gémir quand nous rencontrons le convoi d'une vierge nubile, quand nous voyons mettre en terre un enfant trop jeune encore pour être consumé sur le bûcher. Quel est donc l'homme de bien... qui puisse rester étranger aux maux d'autrui?

' Imbelle et inutile vuUjus. (V. 126.)

» V. 130 et 13J,

UN TRAIT DE FANATISME HKl.IGIEUX. 337

C'est la pitié qui nous dislingue des animaux. C'est pour cela que nous avons reçu en partage cette intelligence qu'il faut savoir vénérer, cette raison capable de s'élever jusqu'aux dieux, de comprendre et de perfectionner les arts, cet instinct sublime qui nous vient du ciel et qui manque à la brute, courbée vers cette terre où se fixent ses regards'. «

Il y a dans ce morceau beaucoup d'àme, une rare sensibilité, qui fait songer à certains passages d'Homère et de Virgile ; il respire aussi un vif sentiment de la dignité humaine et tout le passage en lui-même est un touchant, un éloquent commentaire du fameux homo siim... de Térence".

Puis, comme transition naturelle, viennent ces belles considérations philosophiques, inspirées peut-être de Cicéron et d'Horace à la fois^ sur l'homme, si noblement défini plus haut, et envisagé ici comme un être essentiellement sociable et politique ; le passage est d'une poétique éloquence : les nobles dons qu'on vient d'énumérer comme formant nos privilèges, notre attribut dès la création, à savoir la sensibilité, l'intelligence et la raison, ont été départis aux hommes pour qu'une affection mutuellement ressentie les portât à s'entr'aider.

' V. 131-148. Ces derniers vers rappellent ceux d'Ovide sur le même sujet et que tout le monde sait par cœur :

Pronaquc ctim spcclant animanlia cœtera tervam. Os liomini sublima clcdit, ciclumque lueri Jussit, cl erectus ad sidcra tullere vultiis.

{McUim., 1, V. 8.'» sqq.)

Juvcnal creuse davantage sa pensée en tirant de la conformation même du corps humain des conséquences philosophiques et, ou peut le dire, psychologiques.

- Heaulontim., 1, i, 2ô.

^ Gonf, Cicer., De Invcnl,, 1; n ; Horat., Ad Pis., v. 391, 399; 5a/„ I, «II, lOô.

à quitter la vie sauvage des forêts, à se réunir en sociétés, à se bâtir des maisons, à former des villes, à constituer des Etats, à se garantir réciproquement leur indépendance et leur sécurité, et à se mettre à l'abri contre l'ennemi commun derrière les remparts d'une même ville*.

Un commentateur allemand - fait observer avec finesse, au sujet de ces considérations, qu'elles ont quelque chose de touchant, de convaincu, et convaincant, sortant de la bouche d'un octogénaire, qui a déjà un pied dans la tombe ; qu'écrites au bruit même de l'écroulement de tout un monde de grandeurs et de magnificences, elles sont d'un effet d'autant plus saisissant qu'elles exaltent précisément, comme les seuls biens dignes de nous attacher à la vie, l'amour du prochain, la tolérance et tous les principes de solidarité et de sociabilité humaines.

Mais, hélas! combien, à regarder de près le train des choses de ce monde, les hommes se sont écartés de leur vocation originelle ! Les dieux avaient destiné l'homme à faire fleurir sur cette terre la paix, l'amour du prochain, la civilisation ; et l'on voit tous les mortels, bien au contraire, se poursuivre, se haïr, se détruire dans des guerres sanglantes, et finalement s'entre-déchirer. De pareils dissentiments, de semblables horreurs, on ne les rencontrerait même pas chez les bêtes féroces, privées pourtant de tous les nobles attributs énoncés plus haut, apanage de l'homme seul, mais dont il fait un si détestable, un si déplorable abus. Et alors cette tirade finale où, malgré quelques

- W. E. Weber, Die Satlren Juvennls^ iiebersefzt und erluuteil, Halle, 1838, p. C03.

traits déclamatoires, et malgré quelques formes hyperboliques habituelles à la satire, et peut-être excusables à cause de cela même, éclate la juste indignation du poëte : a Mais aujourd'hui les serpents s'accordent mieux ensemble que les hommes. La bête fauve reconnaît et épargne son espèce. Quand donc vit-on un lion, parce qu'il était le plus fort, arracher la vie à un autre lion? Dans quelle forêt un jeune sanglier expira-t-il sous la dent d'un sanglier plus vigoureux? Le tigre des Indes, malgré sa rage, vit en paix perpétuelle avec le tigre. Les ours cruels ne se mangent point. Mais, pour l'homme, ce n'était pas assez qu'il ait forgé sur une enclume le fer destiné à tuer son semblable, tandis qu'ignorant cet art funeste, les premiers forgerons ne savaient que faire des sarcloirs, des boyaux , des marres et des socs de charrue. C'est peu d'avoir appris à fabriquer l'épée, il fallait encore qu'on vît des peuples dont le ressentiment ne se contente pas d'immoler des êtres humains ; mais le cœur de l'homme, ses bras, sa face, devaient leur sembler un aliment tout comme un autre. Que dirait Pythagore s'il était témoin d'horreurs pareilles? où ne fuirait-il pas, lui, qui s'abstint autant de la chair humaine que de la chair des animaux et qui s'interdit même certains végétaux ' ? »

Graves et nobles paroles! Juvénai finit comme il a commencé ; il s'élève avec éloquence et énergie contre les hideux excès auxquels l'intolérance religieuse est capable de se laisser entraîner; et à l'avance, dans l'acte sauvage des Ombites, il condamne et flétrit l'intolérance humaine, dans quelque sphère qu'elle se manifeste, à quelque ordre d'idées qu'elle appartienne.

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