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3iO CHAPITRE XIV.
Chose triste à dire, et qu'on nous permette cette réflexion à propos d'une satire roulant tout entière sur un sujet de philosophie morale : le monde, depuis Juvénal jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, pendant un laps de temps de près de deux mille ans, a vu, hélas ! se reproduire et sévir sous bien des formes, et presque en tous pays, le fléau de l'intolérance et du fanatisme; fanatisme philosophique, fanatisme politique, et, plus souvent encore, fanatisme religieux ; le fanatisme religieux allait de plus en plus torturer et dévorer l'humanité. Les Romains contemporains de Juvénal n'en avaient-ils pas donné le premier exemple? Les chrétiens jetés aux bêtes ou enduits de poix pour être brûlés en guise de flambeaux dans le cirque, et destinés à satisfaire les instincts d'une multitude avide de sang; cela valait bien, comme trait de cruauté, le repas épouvantable des Ombites, se vengeant sur les ennemis de leurs dieux ; encore, pour ces derniers, était-ce là un fait isolé, tandis que les persécutions de Rome païenne contre les adorateurs du Christ durèrent pendant toute une longue période historique. Devenu à son tour le maître, le christianisme ne s'acharna-t-il pas avec une égale persévérance contre ceux mêmes chez lesquels il était né? On connaît le long martyrologe du peuple juif partout traqué, brûlé, massacré pendant des siècles. Dans l'intervalle surgissent les guerres dites guerres saintes ou croisades, et chrétiens et musulmans, également fanatisés, s'attaquent et s'exterminent avec une haine digne des deux peuplades égyptiennes que nous avons vues aux prises. Eclata la réforme : et Dieu sait les fureurs qu'ehe inspira aux catholiques d'abord, aux luthériens et aux calvinistes ensuite. La moitié de l'Europe fit la guerre à l'autre; et, après les guerres régulières et étramgères, on eut les
guerres civiles, les plus cruellespeiit-être,etron s'égorgea longtemps au nom des croyances religieuses et d'un Dieu de paix : et c'est alors, qu'à un moment à jamais néfaste, on revit ce que Juvénal appelle un crime où tout un peuple mit la main, vidgi scelus \ et dépassant en horreur toutes les fictions tragiques, cunctis graviora cothurnis ". N'est-ce pas tout un peuple, en effet, qui se lit lùjueur? n'est-ce pas tout un peuple qui fut l'auteur des massacres de laSaint-Bartliélemy? Ressentiments, haines, persécutions, qui, un instant apaisés, reparurent d'une manière intermittente et comme autant de flammes couvant toujours sous la cendre, au dix-septième siècle avec la guerre de Trente ans et les Dragonnades, et jusqu'au sein du dix-huitième avec l'affaire des Calas :
Tantum Rellicjio potuitsiiadere malorum^ !
Il ne fallut rien moins que le grand orage de 89 pour purger l'atmosphère européenne de tous ces miasmes du fanatisme religieux; orage suivi en effet, si j'ose parler de la sorte, du glorieux soleil de l'ère moderne, éclairant de ses rayons bienfaisants les générations de notre dix-neuvième siècle; ce siècle qui, il faut le reconnaître à son éternel honneur, porte écrite sur son drapeau cette devise magnifique et consolatrice : mansuétude dans les mœurs, tolérance réciproque, liberté des consciences, charité dans les idées.
Et pour revenir, d'un peu loin, j'en conviens, à l'auteur de cette satire qui nous a si longuement occupé , trop longuement peut-être , constatons que Juvénal ,
' Lucret., De Rer. nn(., I, v. 102.
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en protestant comme il l'a fait, du fond de son âme, contre le plus hideux des fléaux, je veux dire le fanatisme religieux, s'est acquis des droits à l'estime de tous les cœurs généreux, de tous les vrais amis de l'humanité. Par là se trouvent rachetés, et au delà, un assez grand nombre de traits de mauvais goût, effet inévitable de certaines habitudes d'esprit du poëte, et plus encore de son grand âge.