XXX INTRODUCTION
des Annales, éclatent le regret et l'amoui' d'un passé à jamais détruit.
En maints endroits de son œuvre, Juvénal se plaît à célébrer les antiques vertus de la Rome libre, alors que la chasteté, la tempérance, la pauvreté, la simplicité des mœurs, Fav^aient rendue puissante et redoutable. Il aime à jeter ses reg'ards en arrière, à rappeler les noms vénérés des anciens héros de Rome , les noms des Brutus, des Lucrèce, des Scaevola, des Curius, des Fabricius, des Fabius, des Scaurus, des Gaton. Ce sont autant de souvenirsqui le consolent des tristesses et des horreurs du siècle. Comme Tacite, il hait et il méprise cette long-ue série de despotes et de monstres que l'empire a fait surg"ir. D'un mot il jug-e et flétrit les principaux d'entre eux : César a fait défiler devant lui, le fouet à la main, le docile troupeau des citoyens de Rome * ; Octave a usurpé le pouvoir après avoir teint son épée du sang- des Romains'; Tibère! n'est-ce pas à lui que le monde a du Séjan, la plus épouvantable créature du pouvoir absolu^? Néron, c'est l'histrion, le cocher, l'incendiaire, l'infâme débauché, le fratricide et le parricide couronné*. Mais
' Sat. X, 109.
= VIII, 242 et 243.
^ X, Ô60 sqq.
* Vlll, 211 sqq.
INTRODUCTION. xxxj
tous ses mépris, tous ses sarcasmes, toutes ses colères, sont pour ce stupideet effroyable tyran, dont le nom fut Domitien , « ce Néron chauve, » qui, entouré de délateurs, « déchirait le monde expirant » et l'on risquait sa tête « à lui parler seulement de la pluie et du beau temps ' » . En revanche Juvénal manifeste toutes ses sympathies pour ces illustres parvenus, orateurs, jurisconsultes, capitaines, dont le courag*e civique ou militaire a préservé Rome des barbares du dedans et des barbares du dehors : les Cicéron, les Marins, les Décius, «des noms plébéiens, des âmes plébéiennes», qui ont, eux aussi, dans leur temps, racheté de leur sang* l'existence de la république menacée'. Toutes ces illustrations, comme beaucoup d autres, sont sorties du peuple; voilà pourquoi elles lui sont chères ; Juvénal est Romain avant tout. Il se fait partout le défenseur du peuple, le veng'eur du pauvre et du prolétaire, et il plaint avec éloquence ses misères; il est démocrate dans le bon sens du mot; mais, autant il aime le vrai peuple, autant, et à l'ég^al de Tacite, il déteste cette canaille de Rome, « cette tourbe de Rémus toujours prête à saluer le succès et à maudire les proscrits » ; elle est tombée si bas qu'elle ne demande plus