‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 4 sur 24 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

A la vivacité militante, à l'indig'nation , aux colères qui animent et passionnent à un si haut degré les neuf premières pièces du poëte , ont succédé dans les dernières un calme , une sérénité , une élévation qui rappellent Socrate , et même les sévères leçons de la doctrine stoïcienne. Ce sont des satires philosophiques et morales dans le vrai sens du mot. Elles constil tuent la seconde partie de ce volume.

Nous avons insisté à dessein sur la diversité de ton, d'intention, de caractère, qui sépare les premières satires de Juvénal des dernières , parce que c'est précisément de cette diversité que s'est prévalu tout récemment un éminent, un célèbre philolog'ue allemand, pour attaquer, et, si c'était possible, battre en brèche l'authenticité des cinq dernières satires du recueil. Ce philolog^ue, c'est M. Otto Ribbeck, professeur à l'université de Kiel , auteur dune savante et curieuse édition de Juvénal'^ qu'il a fait suivre d'un volume, non moins curieux , écrit en allemand , et intitulé : Le vrai et le faux Juvénal ". Ce volume, nous aurons à le citer et aussi à le combattre plus d'une fois dans le cours de notre travail. Résumons-en tout d'abord l'esprit et les tendances.

' TÀpsiai, Tauchnitz, 1859.

• Der echte und der unechie Juvénal, eineh-itische Untersiic/niug. Berlin, 1865.

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Des seize satires de Juvénal , telles qu'elles nous sont parvenues, M. Ribbeck ne recconnaît comme authentiques que les neuf premières, puis la onzième et la seizième, et ces onze satires d'ailleurs seraient entachées encore, selon le philolog'Lie allemand, de nombreuses interpolations , de lacunes , de transpositions et défauts dans le texte. Les autres pièces du recueil, à savoir, la dixième, la douzième, la treizième, la ({uatorzième et la quinzième , lui paraissent s'éloig*ner autant de l'art et du g-énie de Juvénal ({ que les déclamations de Florus s'éloig-nent des œuvres de Tacite ' » . M. Ribbeck les reg-ardc donc comme apocryphes, et voici comment il en explique l'orignne : Selon lui, l'idée de publier ces cinq dernières satires sera venue à quelque libraire avide de g'ag'ner de l'arg-ent, qui se sera associé quelque mauvais poète famélique , au moment même où l'eng-ouement du public pour Juvénal venait de s'accroître encore par la mort récente de ce dernier. Cette édition posthume, censée publiée d'après les manuscrits laissés par Juvénal, aurait eu par cela même une vog-ue extraordinaire , et fait les affaires de ces deux industriels. Là-dessus M. Ribbeck, qui est un latiniste de premier ordre, tout le monde rendra

• Voyez la préface latine dont M. Ribbeck a fait précéder son édi^ tion des satires de Juvénal, p. x.

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cette justice à l'auteur de recueils excellents, de fragMiients réédités des trag-iques et des comiques latins ' et au récent et savant éditeur de Virgule', M. Ribbeck, disons-nous, prend sa loupe , compulse les manuscrits , compare les textes , et , appuyé sur ses vastes et solides connaissances historiques, mytholog-iques, littéraires et philosophiques, déploie une finesse, une sag^acité extraordinaire, pour soutenir sa thèse. Or cette thèse , à tout bien considérer, n'est qu'un curieux et brillant paradoxe; et nous ne sommes nullement surpris que le système de M. Ribbeck, quelque estimables et originales que soient les recherches sur lesquelles il l'a basé, n'ait fait fortune ni en Allemag'ne ni ailleurs. Mais voyons cependant comment raisonne M. Ribceck :

Selon lui , l'auteur des deux derniers livres des satires paraît être totalement étrang-er à celui des trois premiers ; il semble qu'il n'ait vécu ni dans la même ville , ni connu les mêmes mœurs, ni éprouvé les mêmes impressions. Ici, c'est-à-dire dans les onze satires que nous savons, tout est « concret »; là, c'est-à-dire dans les cinq dernières, tout est « abstrait »; ici, tout est

' TrcKjicorum latinorum reliquix. Lipsise, 1853. — Comicorum lalinorum reliquix. LipsicC, 1855.

'P. Virgilii Maronis opéra, recensuit Olto Ribbuck. Lipsise, Teiibiicr, 1858-1862.

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mouvement^ inspiration, feu; là, tout est séclieresse , maigTeur, pédantisme; ici, tout est œuvre de g'énie ; là , tout sent le déclamateur sans g'énie et sans talent ; ici, tout est vrai, vif, consciencieux ; là , tout est traînant , terne, nég'lig'é. Dans les trois premiers liv^res , il n'y a pas trace de doctrine philosophique, on n'y mentionne g-uère de noms de philosophes ; dans les derniers, au contraire, on surprend un penchant avoué, manifeste, pour les philosophes et la sag-esse de certaines sectes. Le vrai Juvénal est avant tout un coloriste plein d'éclat , résumant en quelques tahleaux toute la corruption romaine du temps ; le faux Juvénal se plaît sans cesse aux abstractions , ne fait que déclamer et moraliser. Le vrai Juvénal est franc , simple , net dans ses idées comme dans ses peintures ; le faux Juvénal est subtil, maladroit, recherché. Le vrai Juvénal , enfin, est un g*rand esprit qui voit les choses de haut; le faux Juvénal est un petit esprit « un radoteur et un cuistre ' » . J'abrég-e en renvoyant, pour toute la suite du raisonnement, au livre même de M. Ribbeck, où se continue, entre les deux prétendus poètes, ce parallèle appuyé sur un vaste échafaudag'e de citations et de notes, défrayant, ni plus ni moins, soixante et quinze pag*es in-8".

' £in Saalbader, eïn Stubenphilisler.

^^i^ hNTRODUCTION.

M. Ribbeck nous paraît bien sévère envers les dernières satires de Juvénal. Elles sont sans doute loin et fort loin de valoir les neuf premières pour lesquelles nous partag'erons volontiers , à très-peu de chose près , l'admiration de M. Ribbeck. On trouve dans les dernières bien plus que dans les premières ces traces de l'école, ces habitudes invétérées du rhéteur et du déclamateur, dont nous aurons à parler un peu plus loin. Plusieurs d'entre elles sont relativement faibles et remplies de long-ueurs et de tirades déclamatoires. Mais , en définitive , elles sont encore fort belles dans leur ensemble. Quelques-unes même, nous avons essayé de le montrer, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie. Seulement, il faut se souvenir que Juvénal les a écrites , pour la plupart, alors qu'il était déjà avancé en àg-e*, et qu'il se trouvait évidemment dans des dispositions d'esprit toutes particulières. Jusque-là, il ne s'était occupé dans son œuvre ni de sag'esse pratique', ni de philosophie pi^oprement dite ; et maintenant il s'en est fait, pour ainsi dire, le promoteur ardent et dévoué. Le peintre , souvent par trop libre, de la corruption romaine de son temps , Fauteur des tableaux risqués où sont retracés les honteux débordements des hommes et des

1 ' Voyez C. F. Hermann.^jra'/a^, p. x.

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femmes de la Rome impériale, est devenu, grâce au temps , plus réservé , plus sérieux , plus chaste en un mot ' , et il s'est fait poète philosophe. Il n'y a donc absolument rien d'étonnant que, ayant à exprimer des sentiments nouveaux et des idées nouvelles , Juvénal ait adopté un style nouveau, moins vig'oureux et plus conforme au sujet môme qu'il traite ; ce serait, selon nous, s'appuyer sur un sophisme que de conclure, comme fait M. Ribbeck, de la diversité des pensées et des expressions qui disting*uent la première partie de l'œuvre de Juvénal de la dernière , à une différence d'auteur. Un tel système mènerait loin ; cela ne reviendrait-il pas à peu près à dire que l'auteur de Si(réna, à' Attila , d'Agési/as, d'Hcraclins , n'a rien de commun avec l'auteur du Cid , de Chma, de Polyeiicte et des Horaces'î ou encore, en renversant le raisonnement, que le poëte qui a écrii Alexandre et les Frères ennemis aurait été incapable d avoir conçu et écrit Phèdre ou Athaliel Ce serait méconnaître à la fois les lois du prog'rès et celles de la décadence ou de la transformation de manière chez les écrivains et les artistes.

Ne soyons cependant pas injuste envers M. Ribbeck. Il est impossible, sans doute, à tout

' Voyez C. F. Herraann, prœfat., p. x.

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esprit sérieux d'admettre son impitoyable système d'élimination , quel que soit le nombre des prétendues preuves qu'il s'efîorce d'accumuler avec une remarquable sag*acité d'esprit; mais il faut reconnaître néanmoins qu'il a réellement bien mérité de la pbilolog'ie par les services qu'il a rendus au texte de Juvénal, tant dans sa récente édition latine que dans son livre intitulé le Vrai et le Faux Juvénal , où il essaye de défendre de son mieux ses corrections et ses transpositions.

Il y a peu d'œuvres , il faut le dire , appartenant à la littérature latine , dont le texte nous soit arrivé dans un aussi déplorable état d'altération , de corruption et d'interpolations de toutes sortes, que celui des satires de Juvénal. On le comprendra aisément, si l'on veut bien song-er aux diverses altérations que bien d'autres ouvragées classiques , g-recs ou latins , ont subies entre les mains de copistes plus ou moins intellig-ents, parfois même plus ou moins facétieux, et se permettant par conséquent d'enjoliver leur auteur, soit à la marg'e , soit par des additions directes. Or des altérations de ce g-enre étaient surtout inévitables pour le texte de Juvénal. Les pieux moines du moyen âg-e, scandalisés par les hardiesses, les crudités de toute espèce que

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présentent les satires de notre poëte , ont cru devoir souvent mitig-er, altérer, corrig-er l'orig'inal ', d'autant plus que Juvénal était un des écrivains de l'antiquité que le moyen âg'e g'oûtait et lisait le plus. Il était, pour cette époque , le poëte moral {et/iicf/s) par excellence '. Ces corrections des copistes des premiers siècles, louables peut-être au fond, étaient fâcheuses au point de vue de la vérité et de l'intégTité du texte. Or M. Ribbeck n'a pas cru devoir s'en tenir à l'édition, quelque excellente qu'elle soit, de M. Otto Jalm , rédig^ée en g*rande partie d'après le plus estimé de tous les manuscrits (celui de Pitbou, retrouvé dans la bibliothèque de Montpellier, par M. Dùbner). Aux yeux de M. Ribbeck, bien des vers, bien des passag-es ont paru suspects d'altération , d'interpolation, de transposition; et alors il modifie, élag-ue, propose des leçons, motivant chaque fois, sinon par des raisons toujours convaincantes , mais avec une g-rande science de latiniste, ces diverses opérations philolog-iques. Et, qu'on veuille bien le remarquer, elles s'appliquent non-seulement aux neuf premières satires, à la onzième et à la seizième, seules authentiques

' CF. Hermann, ibidem, p. x, xi, xx.

' Voyez Bernhardy, Grundrisse der rômischen Litteratui\ II' partie, p. 611. (Braunschweig, 1863.)

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aux yeux de M. Ribbeck, mais encore aux satires des deux derniers livres qu'il reg-arde comme apocryphes; il a cru voir des corruptions, des lacunes, des transpositions et des interpolations, aussi bien dans les unes que dans les autres ; et il porte ainsi la hache à ce qu'il appelle tout un système de superfétations et d'excroissances déparant le texte primitif. Mais ici encore il lui arrive parfois de se laisser entraîner trop loin, et, si l'on s'attachait par trop aveuglément à son système de suppression ou de bouleversement du texte orig-inal , on risquerait tout aussi bien de tomber dans le faux qu'en admettant ses conclusions de critique radical contre l'authenticité des cinq satires en question. Mais, lors même qu'il se trompe, il y a encore, jusqu'à un certain point, profit à écouter ses raisonnements et à étudier les substitutions ou corrections de toute nature que propose cet esprit si sag*ace et si pénétrant.

Mais laissons là maintenant les questions de texte et de philologne pour des considérations plus spécialement littéraires.

Ce serait peut-être le cas d'établir ici un parallèle entre Juvénal et ses devanciers ; mais, ce travail ayant été fait plus d'une fois et souvent avec talent , nous aimons mieux y

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renvoyer le lecteur que de l'entreprendre à nouveau *.

Demandons- nous plutôt et tout d'abord quelles furent les opinions politiques, philosophiques et relig'ieuses de Juvénal; question qui mérite d'être examinée quand il s'ag"it d'un écrivain de cette importance. Pour y trouver la réponse, vu le peu de détails que nous apprennent les biog-raphes de notre poète sur sa personne morale, il faut la chercher dans son œuvre même ; notre satirique est là tout entier.

En politique, Juvénal est de l'école de Tacite, son contemporain. Ce sont deux caractères de la même trempe, deux âmes jumelles. Comme Tacite, Juvénal est un républicain ég^aré sous la monarchie des Césars, quoiqu'il accepte, par la force même des choses, l'ordre politique établi ; ce point ne saurait être contesté. L'élog-e qu'il fait de Trajan, au début de la septième satire, en est une preuve irréfrag'able ; mais partout chez lui, comme chez l'auteur des Histoires et

' Voyez, à ce sujet, Dussaulx, Discours sur les satiriques latins; La Harpe, Lycée, l" partie, Anciens, Parallèle d'Horace et de Juvénal, et surtout M. D. Nisard, Études sur les poètes latins de la décadence,t. I, p. 283 etsuiv.; t. Il, p. 57 etsuiv., 3'^ édition; Yôlker, ouvr. cité. Parallèle des Juvénal mit lloratz, p. 18 et suiv.; Ruperli , De diversa satirar. Lucilii, Horatii, Persii,Juvenalis indole, édit. Lemaire, Collect. auct. classic, t. III; Perse, ses Satires, p. 324-555.

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