‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 7 sur 24 · XV · texte numérisé non relu

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thétique de la pitié « attribut que nous tenons du Ciel ' » .

Et pourtant il s'est rencontré, dans le siècle dernier, des écrivains qui n'ont pas craint d'accuser Juvénal, les uns de cruauté', les autres de méchanceté ^ On n'a pas eu de peine à réfuter ces deux sing-ulières accusations'*.

De nos jours, et ég'alement dans notre pays, on s'est montré sévère envers le satirique romain. L'un de nos critiques les plus éminents, dans une curieuse mais trop partiale étude sur Juvénal, n'a pas craint d'avancer que Juvénal était a un satirique indifférent, qu'il sue quelque- (( fois pour dire des choses froides, que son indi- « g^nation est plutôt de tête que de cœur, et que le i « fond de toute sa philosophie, c'est l'insouciance; « d'Horace avec une àme plus fière et probable-i ({ ment des mœurs plus chastes; que, peu sou^ « cieux de l'avenir, il prenait volontiers son parti « d'une société qu'il méprisait en secret, aig're etj a amer dans la forme, mais insouciant dans le! (( fond ^ » \

' Ibid., 146.

' L'abbé Batteux (Pn'nci^)es rfe/t^^^ra^, t. III, p. 236), cité par Dussaulx, dans sou Discours sur les satiriques latins, p. 129, édit. Pank.,

^ Le P. Rapin {Réflexions sur l'éloquence, lapoétique, t. II, p. 28), cité par Dussaulx, ouvr. cit., p. 132.

* Dussaulx {ibid.) répond victorieusement à ces objections.

* M. Nisard, outrage cité, t. II, p. 9.

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Et sur quoi est basée celte allég-ation, ou plutôt cette accusation? Tout simplement sur les deux arg'uments que voici :

Juvénal a été l'ami de Martial, et les lettres que lui adresse ce dernier prouvent que Juvénal n'était pas aussi roide dans son commerce qu'il l'était dans ses livres ;

Au milieu de ses passag'es les plus véhéments, il lui arrive de laisser échapper quelque trait déclamatoire ou moqueur qui g-lace tout à coup l'indigniation du lecteur, et partant trahit l'indifférence de Juvénal.

Un récent traducteur de Juvénal, M. E. Despois, réfute victorieusement cette arg*umentation. Il fait observer avec raison qu'on ne saurait rendre Juvénal responsable de l'amitié de Martial, à laquelle il n'a répondu en aucun endroit de ses satires; que nulle part il ne désig^ne ni ne nomme Martial, bien qu'il ait mentionné , et avec élog'e , plusieurs écrivains contemporains; qu'au demeurant, un des plus rares honnêtes g-ens de cette époque, Pline le Jeune, a été aussi l'objet des élog'es de Martial et qu'il y a même répondu , sans qu'il soit venu pour cela à l'idée de personne d'en blâmer Pline. De quel droit alors déclarer suspect Juvénal^ qui n'a jamais répondu aux compliments de Martial que par le silence? Il n'y a pas de réputation qui puisse

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résister à un pareil système d'interprétation '.

D'autre part, élever des doutes sur la sincérité de Juvénal, parce que dans les passag'cs les plus véhéments il s'arrele quelquefois brus- ([uement pour lancer une saillie plus ou moins spirituelle, d'un contraste choquant et révélant chez lui plus de sang' -froid qu'il n'en veut laisser paraître, ce n'est pas non plus raisonner avec justesse. Au point de vue littéraire la remarque peut être juste; mais autrement non^ car ce serait faire d'un trait de mauvais g-oCit un motif de défiance contre la bonne foi de l'écrivain". M. Despois, avec non moins de rai-

' M. E. Despois, les Satiriques ?a<t«s, traduction nouvelle, notice sur Juvénal, p. 17 (Paris, 1864).— M. Alexandre Pierron fait, à ce sujet, à peu près les mêmes rcllexions : « Que si Martial, son ami, lui adresse des vers qui n'ont rien de chaste, qu'en peut-on conclure? J'en conclurais que Martial, en écrivant ces vers, s'est laissé aller à ses instincts, et non pas que les mœurs de Juvénal étaient mauvaises. Juvénal n'est pas le premier qui ait aimé un mauvais sujet, et laissé toute liberté devant lui aux spirituelles gaillardises d'un espiègle. » Uistoive de la littéral, rom., p. 517. Paris, 185!>.)

- M. Gaston Boissier, dans sa remarquable leçon d'ouverture sur Juvénal, donnée au (Collège de France, explique d'une manière fort ingénieuse, et en même temps avec beaucoup de vraisemblance, ces saillies spirituelles et ces traits moqueurs que Juvénal lance si souvent à la fin de ses plus graves tirades. Selon le jeune et habile professeur, cette particularité, qui frise le mauvais goût, tiendrait simplement à la crainte de Juvénal d'être pris trop au sérieux et de payer une seconde fois par l'exil certaines libertés. Les délateurs de Domitien étaient encore en crédit à la cour de Xerva et de Trajan : « Avec un peu plus de perspicacité, et les délateurs n'eu manquaient

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son et de bon sens, ce me semble, fait justice d'une autre critique commune et banale, et qui a été reproduite bien des fois; elle porte sur certaines peintures effroyables de la corruption romaine qu'on trouve chez le satirique latin; qu'on nous permette de citer ici les propres paroles du plus récent interprète de Juvénal, qui est en même temps un homme de g-oût et un écrivain disting*ué : « On a cru voir, » dit M. Despois, « que Juvénal se complaisait « dans ces descriptions. On a dit qu'il les exa- <( g'érait avec plaisir, comme si Martial, son K contemporain, qui approuve ce que blâme (( Juvénal, n'était pas là pour constater la fîdé- (( lité du tableau. Juvénal est parfois le méde- « cin qui décrit, avec trop de précision peutpas, la satire des morts devenait celle des vivants ; ou pouvait facilement remplacer un nom par un autre, et faire avec de l'histoire ancienne de l'histoire contemporaine. Ainsi, même en prenant ces précautions, Juvénal n'était ni sans danger ni sans frayeur. Or il savait qu'on pardonne beaucoup plus facilement aux gens qui plaisantent qu'aux gens qui sont sérieux. A la cour des despotes, il n'y a que les bouffons qui aient leur franc parler... C'est pour cela que Juvénal fait quelquefois semblant de rire au moment où il en a le moins envie. Je me le représente quand sa colère est la plus vive, quand il est sur le point de dire les vérités les plus fâcheuses... qui se souvient de l'Egypte, et aussitôt son invective se termine par un éclat de rire; rire forcé, grimaçant, où l'on voit que le poète n'est pas d'aussi bonne humeur qu'il veut le paraître, et qui nous attriste et nous effraye plus qu'il ne nous porte à la gaieté. » {Juvénal et son temps; Cours de M. Gast. Boissier, Revue des cours lUtéroirest 10 mars ibC6.)

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« être, lés attentais aux mœurs de la société « contemporaine; mais c'est aussi le moraliste « indif^Mié et le patriote navré, qui les flétrit. « On a pourtant sig-nalé comme un siguie de (( dépravation véritable les obscénités cho- « quantes ((ui rendent ({uelques passag-es ab- (( solument intraductibles. On . a dit spiri- « tuellement qu'il fait rougùr la pudeur en (( défendant la vertu. Malheureusement, si la (( morale ne cliang'e pas, la pudeur a quelque « chose de plus variable. Les peintures hi- « deuses que l'on trouve chez notre poëte n'ont « rien de plus effronté que les sculptures qui (( décorent quelques-unes de nos plus célèbres « cathédrales. On n'a pas imag'iné, je crois, « d'en faire un arg-umeut contre les mœurs « des naïfs artistes qui décoraient les monu- « menls du moyen âg^e; on a été, avec raison, (( fort iiidulg'ent pour ces satires de pierre : « pourquoi n"admet-on pas les mêmes excuses « pour les satires écrites? Qu'on blâme et sur- (( tout (ju'on se g^arde d'imiter cette crudité (( choquante selon nos mœurs, rien n'est plus (t naturel; mais que là encore on voie une « preuve du peu de sincérité de Juvénal, c'est « ce qui semble moins lég'itime. En tout cas « on pourrait ne pas se montrer plus rig-oureux « pour la représentation du vice, telle qu'elle « se trouve chez Juvénal qui la flétrit, que pour

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« le vice lui-même, tel qu'il se montre chez (( Horace, qui s'en vante. 11 n'en a pas été ainsi: « toutes les sévérités ont été pour Juvénal, chez « qui cette peinture trop lihre n'est après tout (( qu'une invective; toutes les indulg'ences pour « Horace , chez qui cette peinture est une con- (( fession, — une confession dont il ne roug'it (' point'. »

' Les Satiriques latins, nouvelle trad., notice sur Juvénal, p. xxiv, XXV et XXVI. — A son tour, Dussaulx, sans nier que Juvénal ait mérité de justes reproches, -> pour avoir alarmé la pudeur dans plusieurs circonstances », avait fait observer cependant que Sénèque et Perse s'étaient permis, avant Juvénal, des détails de la dernière obscénité, et que les hommes les mieux intentionnés de ce temps, comme Pline le Jeune, par exemple, ne craignaient pas d'appeler les choses parleur nom; qu'au surplus, les obscénités de Juvénal, que Dussaulx n'a nullement le dessein de justifier, étaient exposées « de manière que le vice lui-même ne saurait les envisager sans dégoût et sans horreur ». {Discours sur les satiriques latins.)

De son côté, Heinrich {ouvrage c7/(^), dans sa notice biographique sur Juvénal, fait sur le même sujet quelques observations qui nous paraissent aussi piquantes que justes. Nous les traduisons de l'allemand : « Les anciens, lorsqu'ils sont amenés à parler des choses cpii sont dans la nature, ne font pas autant de façons à cet égard que les modernes, bien que ces derniers ne soient pas plus vertueux pour cela. Notre délicatesse morale pourrait se choquer de bien des choses chez les anciens dont ils ne se choquaient pas eux-mêmes. » Et après avoir cité à ce sujet la Bible, les comiques grecs et latins, les orateurs comme Démosthène et Cicéron, puis Catulle et Martial, il ajoute : <i II faut que le lecteur en prenne son parti : pourvu que le poète soit chaste et moral, son vers n'a pas besoin de l'être'; le mieux est d'aborder tout cela avec un sentiment honnête, et tout le reste ne signifiera pas graud'chose. Tout ce qui touche à des vices anti-naturels, on le lit avec horreur, de même que Juvénal le traite avec horreur. On serait mal venu à mettre le moins du monde eu doute sa

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On ne saurait mieux raisonner ni mieux dire.

Mcais il est d'autres points sur lesquels Juvénal est moins facile à justifier et qu'il est de notre devoir de siguialer. Ils constituent les défauts de Juvénal. Ces défauts tiennent à la fois, ce semble, au g^enre même qu'il a traité et illustré, et à certaines habitudes d'esprit du temps où il vécut.

En sa qualité de satirique, Juvénal est porté à assombrir les teintes, à exag*érer le mauvais côté des choses. Contrairement à l'auteur du Dieu des bonnes gem, qui, en contemplant ce monde sublunaire^ y voyait du mal, mais n'aimait que le bien, notre poëte ferme un peu trop les yeux sur les bonnes actions et les traits de vertu, fort isolés, je le veux bien, dans son siècle, mais non cependant sans exemple, pour ne contempler que ce qui leur est entièrement opposé.

Il y a plus, et on l'a remarqué avec raison : entraîné par la foug'ue de son tempérament irascible et nerveux, le satirique romain se met en colère à tout propos. Les travers les plus Iég"ers, les plus minces ridicules, excitent son indignation autant que les vices les plus accentués, les crimes les plus odieux; sa fureur ne

moralité particulière, et, sous bien des rapports, il est peut-être peu de poètes dont la force morale soit plus fortement accusée qu'elle ne l'est chez Juvénal. » {Einleitung, t. II, p. 25 et 20.)

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connaît point dp degrés, et par conséquent elle manque de mesure *, De là une monotonie d'emportement'^, que rachètent, que varient souvent, je le veux Ijien, le tour piquant de la pensée, l'orig^inalité heureuse de l'expression ; mais il n'est pas moins vrai que cette monotonie, effet inévitable d'une colère s'attachant à toute chose, a linconvénient gTave de mettre le lecteur superficiel en défiance contre cette animation perpétuelle, quelque honnête, quelque sincère , quelque convaincue qu'elle soit.

D'autre part, Juvénal, comme la plupart de ses contemporains et plus qu'eux encore, a été élevé dans les cris de l'école; il y a passé la moitié de sa vie puisque, ainsi que le constatent les diverses notices biog'raphiques , il s'était adonné par g^oùt, jusqu'à l'âg-e de quarante ans, à la déclamation; c'est-à-dire, que devant un auditoire de lettrés réunis chez lui, ou dans quelque salle de lectures publiques, il s'était livré à cette éloquence factice, pleine de procédés connus, en vog^ue à Rome depuis l'extinction de la véritable éloquence, et où la bizarrerie du sujet le disputait à la subtilité de Farg^umentation et à la recherche de l'expression. Ce n'étaient que

' M. Gast. Boissier, loc. cit.

^ L'expression est de M. Boissier.

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des causes imag'inaires où l'on se déchaînait, en s'échauffant à froid, contre des adversaires de fantaisie, et delà sorte on épuisait, en se laissant aller à de pures colères de tête, tout le vocabulaire des invectives hyperboliques *. La manie des développements, l'abus du lieu commun, la recherche du paradoxe, les dig'ressions inutiles, faisaient partie intégTante de ces exercices oratoires roulant sur un g-enre faux ; de là des éclats de voix d'autant plus g'rands qu'ils étaient destinés à couvrir le vide des idées. Or de telles habitudes deviennent une maladie invétérée, dont le talent, le g-énie même quelquefois, ne peut plus se débarrasser ; et le jour où Juvénal prit la résolution de renoncer à l'éloquence des rhéteurs pour se livrer à la poésie, quand, tout entier à sa vocation de satirique, il se mit à faire des vers, il retomba plus d'une fois dans son péché de jeunesse, je veux dire la déclamation. Elle perçait à travers plus d'une inspiration poétique, malg'ré lui, à son insu; et, sous l'influence de cette mauvaise conseillère, il lui arriva souvent de g-rossir la voix, de charg'er ses peintures au-delà de ce qu'exig'eait son sujet : l'ancien rhéteur fait tort

' Voyez l'excellent chapitre de M. D. Nisard, sur la Déclamation el les dMamateiirs, ouvrage cité, t. II, p. 18 etsuiv.'; voyez encore le discours d'ouverture du cours de M. Gast. Boissier sur Juvénal ; nous lui avons empruntées plusieurs expressions.

xliv INTRODUCTION.

par moment nu nouveau poëte. Mais esl-ce une raison pour conclui^e de là, comme on l'a fait parfois de nos jours, que ces exaspérations de parole et de ton devaient nous mettre en g^arde contre le poëte? qu'il ne fallait accorder ni autorité ni confiance au témoig'nag'e d'un homme qui semblait contempler la société de son temps à travers des verres gn^ossissants? que dès lors sa véracité devait être suspecte ? Gardons-nous bien de le penser. Au surplus, ces exag'érations de paroles et de couleur ne sont pas toujours retfet des vieilles babitudes de l'école; elles appartiennent, on ne l'a pas assez remarqué, croyons-nous, à la satire même. Aussi bien que le théâtre, la satire, si je puis ainsi parler, a ses lois de perspective, partant ses privilégies, ses nécessités : une certaine exag'ération lui est permise. Comme l'antique trag^édie, elle prend, elle aussi, parfois le masque d'airain et se hausse sur le cotburne afin de se faire mieux voir et mieux entendre. Pour frapper plus juste, elle vise par instant plus haut, et de la sorte atteint mieux son but. On ne saurait lui en faire un crime, pourvu que ses attaques, ses invectives, ses violences, ne soient point dirig'ées contre des fantômes. Or, qui oserait dire que Juvénal a médit de son siècle pour le seul plaisir de médire? Affaiblissez par la pensée fpielques éclats de sa voix, adoucissez dans cer-

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tains de ses tableaux quelques couleurs trop chargées, et pour le fond des choses vous serez constamment dans le vrai. Juvénal n'est pas un satirique de fantaisie, ni un écrivain atral)ilaire qui voit la corruption romaine à travers les nuag-es trompeurs d'un esprit mécontent et pessimiste; non, il n'invente rien, il ne ment pas, il ne calomnie pas; il parle de la dépravation de son temps absolument comme l'histoire en a parlé. Voilà ce qu'il importe de faire remarquer; aussi dans tout le cours de ces études nous sommes-nous attaché à confirmer, à corroborer les accusations de Juvénal contre son siècle par le témoigMiag^e des écrivains contemporains : Tacite ;, Pline le Jeune, Pétrone, Martial, Lucien, Dion Gassius, Sénèque, Suétone, et beaucoup d'autres, viendront sans cesse donner raison à Juvénal ; Juvénal est avant tout un poëte historien .

Il est à regretter seulement, nous le répétons, que Juvénal ne s'arrête pas plus souvent qu'il ne le fait sur quelques-uns des beaux côtés de l'humanité. On voudrait le voir louer, et cela serait consolant, tel acte d'héroïsme, mettre en relief telle bonne action, tel exemple de vertu; car enfin, quelque corrompue que fût la Rome de son époque, il y aurait pu relever plus d'un trait de probité, d'abnég^ation, de grandeur d'âme, —

xlvj INTRODUCTION.

l'humanité ne s'éclipse jamais complètement* — , et des esquisses de ce g-enre auraient fait ressortir davantag-e les tableaux du vice ; encore une fois il y a là une lacune au point de vue de l'art comme au point de vue de la morale : mais la satire, par sa nature même, s'attache au mal, comme la comédie au ridicule ; lui demander de faire la part du bien, ce serait peut-être lui demander ce qui n'est ni de son domaine ni de son essence; la satire vit de scandales et de vices, et non de vertu.

Il nous reste à examiner dans Juvénal l'écrivain et le poëte. Nous allons le faire aussi brièvement que possible.

Ainsi que le style de Tacite, le style de Juvénal n'est plus tout à fait celui de la littérature classique. Par endroits il est tourmenté, recherché, maniéré ; à force de courir après les fîg*ures, fait remarquer un célèbre critique d'outre- Rhin, et de broyer sur sa palette des couleurs inaccoutumées, Juvénal tombe dans l'obscurité". D'après un autre critique, cette obscurité est due en gTande partie aux allusions, aux anecdotes sans nombre que contiennent les diverses satires du recueil, et dont le sens et l'application

' Voyez Tacite, Histor., I, 3.

^ Bernhardy, ouvr. cité, p. 61Q,

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nous échappent, comme aussi à quantité d'usag-es et de traits de mœurs par lui seul consignés et qui à cause de cela même nous sont inconnus '. Ce n'est pas tout : Juvénal, en sa qualité d'ancien disciple des rhéteurs, vise à l'effet, court après les ornements, s'efforce de faire impression sur le lecteur, s'attache au mot qui fait imagée, caresse les antithèses, se livre au jeu des omhres et des lumières , abuse du trait, tombe parfois dans le mauvais g'oùt , toutes choses qui sentent la décadence de fart et les efforts qu'on fail pour le renouveler. En outre, et il faut bien en convenir, Juvénal dans sa diction est souvent violent, emporté, excessif; il ne recule pas assez non plus devant le dang'cr du mot propre, la crudité de l'expression, la vivacité du coloris, appelant trop souvent les choses par leur nom, renchérissant ainsi sur la hardiesse de la pensée par l'obscénité des termes : défaut grave qui a éloig-né de lui, et cela ne se comprend que trop, quantité de lecteurs qui veulent être respectés. Toujours bouillant, toujours colère, il manque trop souvent de lég'èreté, de bonne humeur, de g-râce, et par conséquent de variété dans le ton, cette variété dont Horace a le secret.

En revanche il possède des qualités écla-

' Vôlker, nnvr. cité, p. ^5.

xlviij INTRODUCTION.

tantes, le g'énie de l'expression, le don du coup de pinceau , la richesse et les mag'nifîcences inhérentes à la poésie oratoire; il a de plus une énergie, une verve, sans pareilles; son indig^nation, allumée au spectacle des vices et des turpitudes qui l'entourent de tous côtés, s'exhale en un lang'ag'C d'une puissance, d'une force extraordinaire, et dont, avant lui, il n'y avait pas d'exemple dans la littérature latine. Il apparaît la plupart du temps comme armé d'une massue; il est, selon l'heureuse expression d'un commentateur allemand, l'Hercule de la poésie, et ses beautés appartiennent au g^enre terrible * ; et c'est avec raison qu'on a pu appeler ses satires des satires tragiques -. « La torche de la vérité à la main, il la passe sur les hontes et les infamies de son siècle, sans ég-ard pour les coupables, et, vu les ravag'cs qu'exerce partout le mal, il l'attaque avec un g'iaive qui jette des éclairs ^ » Voilà qui explique son style de feu et sa forte orig"inalité.

Tel est l'écrivain.

Gomme poëte, je ne crains pas de le dire, Juvénal atteint à presque toutes les beautés, beautés littéraires, beautés dramatiques, beau-

' « Seine Schônheiten sind das Schrecklichschône » (Heinrich, oxivr. cité. Einleitiing, p. 22).

^ L'exprcssiou est deScaliger.

■ Volker, oiivr. cité, p. IG.

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tés épiques , beautés oratoires , beautés oratoires surtout. Parfois ii ég^ale Homère pour le grandiose, Shakespeare pour la profondeur du coup d'œil, Gicéron ou Bossiiet pour les mouvements d'éloquence, Dante pour le trait. Le lecteur trouvera plus d'un rapprochement de ce g^enre dans la suite de ces études. De plus, il est incomparable comme coloriste; il fait passer sous nos yeux des tableaux qu'on n'oublie plus. Ils nous frappent et nous remuent; ils se burinent dans notre imag^ination. Tout le monde se rappelle ces peintures prodig*ieuses qui nous retracent les déportements de Messaline et de ses pareilles, les ravagées du luxe romain, la décadence de la noblesse, la bassesse du sénat, la chute de Séjan, les excès (ki l'anatisme relig'ieux, les tourments d'une mauvaise, conscience, que sais -je encore? peintures où tout est g'rave, imposant.

Et dire que ce même poëte, avec une ég'ale facilité, manie l'ironie, le sarcasme, la raillerie, le rire veng^eur; ces armes redoutables à la main, il immole ses victimes autant par le mépris que par la colère; aussi lui ari*ivet-il d'atteindre non moins souvent au comique quau trag-ique. Le croirait-on? le gTave, le terrible Juvénal côtoie souvent Plante et Molière. Ni l'un ni l'autre de ces deux grands esprits ne désavoueraient telle peinture du satirique romain. Les tableaux

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