‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 8 sur 24 · I INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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OÙ il fait passer sons nos yenx les stoïciens d'emprunt de son temps, véritables faux bons hommes du premier siècle de l'empire; les Grecs intrig-ants, se faisant tout à tous pour arriver à la considération et surtout à la fortune ; les courtisans de Domitien, délibérant avec une gTavité ridicule sur la manière dont il faut apprêter le turbot ofTert à leur maître; l'avocat Mathon, un faiseur de premier ordre, essayant de s'org-aniser une clientèle moyennant un luxe d'emprunt; les dames du g^rand monde romain, les unes, minaudant en g^ec et coquetant quoique vieilles, d'autres trompant leurs maris tout en le prenant de haut avec eux, d'autres, enfin, rachetant leurs péchés mi gênons par une forte dose de dévotion qu'exploitent des prêtres avides et charlatans ; tout cela forme autant de scènes de haute comédie, pleines de sel, de malice et d'entrain.

Quelquefois aussi, quoique bien plus rarement, quand son sujet le laisse un instant respirer, lorsqu'au milieu de ses affreuses peintures il s'arrête un moment pour jeter un coup d'œil dérobé, soit dans le temps passé, soit par-dessus les murs de Rome, au sein de la campag*ne, ou dans l'intérieur de quelque fraîche et paisible villa, son front se déride et sa poésie de même. De là, au milieu de ses plus véhémentes invectives, quelques morceaux doux, ag-réables, d'un

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g-rand charme, d'une harmonie ravissante, tout à fait dig'ne d'Horace et de Virg-ile, dont il suit alors les traces et dont il ég*ale les incomparables élég'ances de diction*.

Un mot encore sur la méthode et l'esprit de notre travail.

On a beaucoup écrit en Allemag-ne sur Juvénal; mais parmi tant de volumes, de brochures, de dissertations et de thèses, où Juvénal est considéré,, tantôt sous un point de vue, tantôt sous un autre, on chercherait en vain, je crois, un livre où l'on ait étudié, d'une manière suivie et détaillée, complète en un mot, chacune des satires dont se compose l'œuvre du maître.

En France, même lacune sous ce rapport. On n'y compte d'ailleurs, du xvi* siècle jusqu'à la fin du premier tiers du xix% que quekfues rares travaux sur JuvénaP. Parmi les plus récents, il

' Voy. Sut. 111, 223-232; Sat. VI, 1-21 : Sat. XI, passim.

' Ils consistent dans un pâle, court et insignifiant résumé de Bail • let, des jugements des savants sur Juvénal {Jugements des savants sur les principaux ouvrages des auteurs, t. III, p. 265. Paris, 1685 en 1686), et quelques éditions estimables mais aujourd'hui complètement insuffisantes, et un grand nombre de traductions faibles et intidéles (on trouvera la liste exacte des unes et des autres dans la collect. de Lemaire, Juvénal, t. III, p. 651 et suiv., et dans la dernière édit. du Manuel du libraire de M. Ch. Brunet). A la fin du dixhuitième siècle parut la traduction de Dussaulx (1770), bientôt suivie d'une autre édition (1782), accompagnée de notes et précédée d'un Discours sur les satiriques latins, déjà souvent mentionné, qqi

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en est deux, à notre connaissance, fort remarquables et à des titres divers, il faut en convenir, bien plus étendus aussi que tout ce qu'on avait eu chez nous jusque-là en ce g-enre ; mais Juvénal n'y est étudié^, après tout, que d'une manière partielle, sous quelques aspects seulement, à vol d'oiseau, en quelque sorte *.

ne manque ni d'iilées ni déUvalion, mais doiil le style solennel et déclamatoire rappelle trop le goût du temps. Ajoutez à cela un chapitre de La Harpe sur Juvénal, déjà cité (/.j/ce'e) ; l'édition fort estimable et fort estimée de Juvénal, d'Achaintre, publiée en 1810; un jugement substantiel, mais purement littéraire, de Schœllsur notre auteur {Hist. de la lUtéi'. rom., t. II, p. 329 etsuiv., 1815); une nouvelle édition de Juvénal dans la collection Lemaire (1823-1825), et vous aurez h peu près tout ce qui s'est public sur Juvénal en Fraoce, jusqu'aux abords de 1834. >

' Dans ce nombre il f.iut ranger: 1° les pages animées, souvent éloquentes, toujours spirituelles, mais trop systématiquement hostiles au satirique latin, que ^I. D. Nisard a consacrées à Juvénal, sous ce titre : Juvénal et In déclamation ^ouvrage cité, t. 11, p. 1-82); 2" un curieux et piquant chapitre, intitulé : la Société romaine, de M. C. Martha (les Moralistes sous l'empire romain, 1 vol. in-S". Paris, 18G5, p. 315-413). Dans ce chapitre qui, malgré son étendue relative, n'est pas sans lacunes, — pour la jjlupart elles sont voulues et tiennent au cadre même que s'est tracé l'auteur, — Juvénal est étudié rapidement, il est vrai, mais av-ec beaucoup d'impartialité, une rare linesse d'esprit, et dans un langage plein de charme. Nous avons lu ce travail avec plaisir et protit, après avoir écrit le nôtre; nous avons pu constater de la sorte, et nous n'en avons pas été médiocrement flatté, que nous nous étions rencontré bien des fois avec M. Martha, tant pour certaines idées générales que pour un grand nombre de rapprochements. Après ces deux travaux, il faut citer encore, — longo intervallo, — et pour ne rien omettre, un jugement général sur notre poète, et dont l'auteur ne manque, selon nous, ni de verve, ni de vigueur, ni d'élévation même; il relève et seul vive-

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Quant à nous, et ce sera au lecteur de jug-er si nous avons eu tort ou raison en cela, nous nous sommes attaché, \ai rimportance de la malicre, à faire de chaque satire de Juvénal l'objet d'une étude particulière; nous avons voulu en faire ressortir le sujet, les idées, le slyle, les lieautés, les défauts, la portée morale, Tintérèt histoi'ique, sans nég'lig^er, chemin faisant, les questions de texte. Ghaqu(» fois aussi ([ue l'occasion s'en est présentée, nous avons tenu à rapprocher du satirique latin bon nombre de poêles, d'écrivains anciens ou modernes, avec lesquels il nous a paru en communion didées ou de g^énie.

Mais il est un autre parallèle qui s'est présenté phis d'une fois, et de lui-même, à notre esprit, dans le cours de nos études ; c'est la ressemblance souvent frappante qu'offre, avec un grand nombre de peintures de mœurs tirées de Juvénal, la société moderne etcontemporaine. Loin de nous la pensée que notre siècle ne vaille pas mieux que le siècle de Juvénal; ce serait nier le progrès, méconnaître les bienfaits d'une

ment les grandes qualités de Juvénal ; mais, malheureusement, il ne s'appuie pas assez sur la connaissance exacte des textes, tels que 1rs ont constitués les derniers travaux de la philologie. Ce jugement est de M. Dubois-Guchant. Autant ses considérations sur Tacite {Tacite et son siècle, t. II, p. 141-178. Paris, Didier, 1861) ont été hasardées, fausses, mallieureuses, autant, je ne crains pas de l'avancer, les pages qu'il a consacrées à .luvén.il me semblent, en général, piquantes et sensées.

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relig'ion et d'une civilisation incomparablement supérieures. Mais, à travers les mille chang*ements qu'opère le temps, il est cependant bien des cboses qui demeurent immuables par la raison toute simple qu'elles sont dans la nature de riiomme. De là vient qu'à d'immenses intervalles de temps, on surprend les mêmes travers, les mêmes vices, les mêmes passions, les mêmes lâchetés, les mêmes hontes. Tout cela ne fait que chang'er d'aspect et de costume, en quelque sorte, selon l'époque ou la mode, et ne varie génère quant au fond. Aussi avons-nous dû sig'naler entre le siècle de Juvénal et le nôtre certaines analog*ies aussi curieuses qu'elles sont afflig'eantes pour le moraliste et le philosophe. Ces comparaisons , nous les avons faites , est-il besoin de le dire? sans parti pris, sans esprit de système, sans arrière-pensée d'aucune sorte, dans le seul but de constater la vérité.

Nous avons fait ressortir avec la même impartialité , et cela nous a été chaque fois une g"rande satisfaction, les nombreux côtés de supériorité morale par où notre époque l'emporte sur l'antiquité païenne, en g^énéral, et sur la société romaine de la fin du premier siècle, en particulier.

Pour tout ce qui touche au fond même des satires de Juvénal, nous avons mis à profit, en les citant chaque fois, les principaux travaux

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publiés en Allemagrie sur le satirique latin , depuis le commencement de ce siècle jusque dans ces derniers temps, travaux formant d'utiles matériaux pour une étude d'ensemble comme celle que nous avons entreprise *.

Avec ce que l'on sait maintenant du plan et de l'esprit de ces études , on comprendra facilement que nous avons du faire de fréquentes et long-ues citations ; nous avons tenu à les traduire toutes nous-même sur les textes , tout en nous servant beaucoup de la récente et remarquable version de M. E. Despois, qui serre de si près rorig'inal,en rend si remarquablement l'esprit, le souffle, le trait, les ironies et les éloquents emportements.

Nous avons ég'alement consulté avec fruit les deux traductions de Juvénal, en vers allemands, parues il y a peu de temps, de MM. deSiebold et Alexandre Berg'. Elles nous ont aidé, ainsi que les introductions et les notes dont elles sont ac-

' Nous en indiquons ici les principaux ; ce sont : les Commentaires littéraires et philologiques de Heinrich, ceux de W. E. W'eljer, de Dùntzer,de Dollen, de Nagelsbach; la belle el substantielle préface deC. F. Hermann, écrite en latin et placée à la tête de son excellente édition de Juvénal; les Grundrisse der rômischen Litteratur de Bernhardy ; le livre de M. Vôlker, intitulé : Juvénal, Ein Lcbens-und Charakterbild ans der rômischen Kaiserzeit ; les remarques sur quelques passages de Juvénal {In ali/uot locos Juven. animadversiones) de M. Kempf; les intéressantes Etudes sur les mœurs de la Rome impériale, de M. Ludwig Friedlànder; le Vrai et le faux Juvénal de M. Ribbeck, etc., etc., etc.

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pompag'nées, à cclaircir en plus fl'iin ondroit certaines difficultés de style et quelques obscurités de pensées dont Juvénal s'est rendu, volontairement ou non, coupable.

Pour toutes nos traductions , nous avons suivi le texte de l'excellente édition OttoJahn ', contrôlée à l'aide de l'édition Hermann -. Quant à l'édition Ribbeck, dont le lecteur connaît l'esprit et le système , malg"ré ce qu'elle offre souvent d'arbitraire, nous en avons néanmoins tiré parti. Plus d'une fois, nous l'avouons, nous avons cru devoir nous rendre aux raisons de M. Ribbeck; plus d'une fois aussi nous avons résisté à son arg'umentation, toujours entraînante et dont il faut néanmoins se défier. Nous avons eu soin de donner cliaque fois les motifs qui nous ont déterminé dans l'un ou l'autre sens, Aujourd'bui , une Etude sur un écrivain ancien n'est plus possible, si elle doit être sérieuse, qu'autant qu'elle s'appuie sur la connaissance approfondie delalang'ue et du textede l'auteur^; «autrement,

' Berlin, 1851.

' Leipzig, 1854.

3 Les Mélanges de M. Patin, ses Études sur les tragiques grecs, ses belles et savantes Études sur la poésie latine, tout récemment parues (2 vol.in-12. Paris, 1SC8), la magnifique Étude de M. Sainte-Beuve, sur Virgile, sont des modèles en ce genre. S'il était permis de se citer soi-même à côté de maîtres si éminents, je dirais que c'est également dans cet esprit que j'ai essaj'é, du moins, de composer, il y a quelques années, mes Études littéraires et morales sïtr Homère (Paris, Hachette, 18G3, 2'^^édit.).

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dit avec raison, à ce sujet, un jeune et savant philolog^ue fort compétent en cette matière , autrement ce n'est qu'un ouvrag-e de pure imagination , sans valeur scientifique. On risque de se tenir dans les g^énéralités, de prêter à son auteur des intentions qu'il n'a pas eues, de s'extasier sur des idées qui ne sont que des erreurs de sens, enfin de raisonner, en cherchant des sujets d'admiration , sur des passag'es tronqués ou interpolés '. «

Mais, pour embarrasser le moins possible notre étude par des discussions sur la lang'ue et le texte de Juvénal , nous les avons rejetées toutes dans les notes, ainsi que d'autres discussions nées de l'examen critique de certains travaux philologiques d'une importance réelle. Mais des questions de ce g'enrene devaient pas, ne pouvaient pas, ce me semble, n'être pas ag-itées dans ce livre ; car il était de notre devoir de ne pas laisser ig-norer à une classe particulière de lecteurs, à qui nous avons ég'alement à cœur de nous adresser, les recherches faites par la critique contemporaine sur l'œuvre de Juvénal, et les résultats obtenus par elle. Mais encore une fois, tous ces détails, toutes ces

• E. Benoist {les OEuvres de Virgile, édition publiée d'après les travaux les plus r.'cciit« delà pliiiolo^iie. Iiilrocl., p. xi et xii. Paris, Hachette, 1867).

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discussions philolog-iques sont rolég-uées et traitées dans nos notes. Notre but était d'appeler l'attention des lettrés et des g^ens du monde sur les mâles et immortelles beautés de Juvénal. Ils les trouveront exposées de la sorte avec ensemble et suite dans le texte proprement dit de l'ouvrag'e.

Afin d'arriver à une exposition plus méthodique et, si nous osons le dire, plus philosophique, nous nous sommes décidé à intervertir deux ou trois fois seulement la disposition ordinale de certaines satires. Ainsi, à la première satire, qui sert comme de préface à toutes les autres , nous avons fait succéder , dans notre exposition , non pas l'étude de la seconde, mais celle de la troisième, qui en forme l'éloquent commentaire. Vient ensuite notre examen de la deuxième pièce du recueil , consacrée par Juvénal à la peinture des mœurs dépravées des hommes; cette peinture se trouvant complétée par la neuvième satire, nous l'avons analysée immédiatement après la seconde; elle en est la suite naturelle, et, des deux , nous avons fait un chapitre unique. Après les ardentes invectives de Juvénal contre la perversité des hommes, il nous a paru logûque de faire aussitôt passer sous les yeux du lecteur son éloquent réquisitoire contre la dépravation des femmes. Voilà pourquoi l'examen critique

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de cette pièce , qui est ordinairement la sixième du recueil, vient, dans notre travail, aussitôt après celui de la seconde et de la neuvième. A part ces lég*ères transpositions, faites dans l'intérêt de la log-ique et de la clarté , nous avons suivi pour tout le reste, l'ordre habituel des recueils.

Je m'arrête, pour en finir avec ces préliminaires déjà trop long-s, et que le lecteur voudra bien me pardonner. Entrons, sans plus tarder, dans l'œuvre même de Juvénal, cette œuvre, si souvent citée, si médiocrement connue, et, en g-énéral, si peu sentie de nos jours; étudions-la avec l'intérêt, l'attention qu'elle mérite. Il est des époques de relâchement et de mollesse , où il peut être bon , utile, de se fortifier l'âme et le cœur par le commerce d'un poète aussi profondément pénétré de la moralité et de la dig^nité humaine que l'était Juvénal, cet homme de g"énie doublé de l'homme de bien, dont je dirais volontiers qu'il a été le Tacite de la satire.

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