CHAPITRE PREMIER lies scandales clti joui* K
Juvénal débute d'une façon brusque, abrupte et tout à fait satirique. Ses premiers traits, il les lance contre les mauvais poëtes du temps et cet autre fléau qu'on appelait les lectures publiques-. Fatigué d'entendre, du matin au soir, les prétendus favoris des muses débiter devant un auditoire d'amis complaisants leurs déplorables élucubrations , roulant sur les sujets su-
' Sat. I.
^ Voy. sur cette institution Hoiat., Hat., I, 4 ; — Pline, Epist., 1, 13 ; — Tac, de Oral., fl ; — Juvénal, ,S«^, VII, 36 seqq. Voy. surtout les remarquables et spirituels chapitres de M. D. Nisard sur le même sujet dans ses Poëtes latins de la décadence, t. I, p. 302-388; 3" édition.
rannés et ressassés de la mythologie grecque, Juvénal a résolu de prendre sa revanche, d'user de représailles; oui, il a voulu se venger des mortels ennuis qu'on lui a fait subir, en s'essayant, lui aussi, tant bien que mal, dans la lan£;ue d'Apollon : « Quand à chaque pas, s'écrie-t-il, on se heurte à des poëtes, ce serait pousser la discrétion jusqu'à la sottise que de faire grâce à un papier qu'on barbouillera tôt ou tard \ »
Yoilà donc comment l'idée lui est venue d'écrire des vers.
Que si maintenant vous lui demandez pourquoi, de préférence à tous les autres genres de littérature, il s'est voué exclusivement à la satire et lancé sur les traces du vieux Lucilius, sa réponse sera toute prête; les bennes raisons ne lui manqueront pas ; elles se pressent dans sa bouche comme des flots succédant à d'autres flots, et en sortent sous la forme d'un véritable torrent d'éloquence qui nous entraîne au milieu de la décadence et des misères sociales du temps :
« Quand un impuissant, un eunuque ose se marier; quand Mœvia, le sein découvert et le javelot à la main, descend dans l'arène pour attaquer un sanglier d'Étrurie; quand je vois la fortune de tous les patriciens effiicée par l'opulence de ce drôle qui, au temps de ma Jeunesse, a fait crier ma barbe sous ses ciseaux; quand un homme sorti de la canaille d'Egypte, un esclave de Canope, un Crispinus, rejette nonchalamment sur ses épaules la pourpre tyrienne, et, les doigts en sueur, agite pour les rafraîchir ses bagues d'été, — des bagues plus lourdes accableraient sa délicatesse, — ohl alors, il est bien difficile de se refuser à la satire. Serait-il, en effet, dans cette ville si corrompue un mortel assez patient, assez cuirassé d'insensibilité pour se contenir à la rencontre de l'avocat Matlion s'étalani insolemment dans une litière dont il a fait récemment emplette? Voyez cet autre qui marche derrière lui; il a dé-
» V. 17 et 18.
noiieé sou puissant patron et il est prêta dévorer ce qui reste de la haute société de Rome. INIassa le redoute, Carus tâche de l'amadouer à force de présents, Latinus, tout tremblant, hii envole sa femme Thymèle. Allons, cède le pas à ers seigneurs gagnant des héritages par leurs travaux nocturnes; ils ont pris le chemin le plus sûr aujourd'hui pour arriver à tout, le lit* d'une vieille bien riche. A Proculéius une once d'or, à Gillon onze fois autant. Chacun sa part et à proportion de sa virilité. Qu'ils trafiquent de leur sang, et puisse ce métier les rendre aussi pâles qu'un passant à l'aspect de la vipère sur laquelle il vient de poser sou pied nu, ou le rhéteur prêt à parler devant l'autel de Lyon-.
« Comment dire la colère qui me sèche et me brûle la bile quand je vois un misérable qui a dépouillé son pupille et l'a réduit à se prostituer, embarrasser les passants avec son cortège de clieuts; et ce concussionnaire, ce IMarius Priscus frappé d'une condamnation dérisoire (pourvu que l'argent reste, qu'importe rinfamie?). 11 égayé son exil en buvant dès la huitième heure et jouit de la colère des dieux, tandis quetoi, province, qui l'as l'ait condamner, tu pleures tes pertes non réparées. Quoi! je ne rallumerai pas, pour flétrir ces infamies, la lampe d'ilorace, le poète de Venouse! M'amuserai-je plutôt à retracer les fables d'IIcrcule ou de Diomède, le labyrinthe que fait mugir le Minotaure, la mer retentissant de la chute d'Icare et le mécanicien Dédale volant dans les airs, à une époque où un mari, maquignon de sa femme, recueille pour elle des legs dont légalement elle ne peut pas hériter? Commode époux, un amoureux l'avait dressé à regarder le plafond et à ronfler, la coupe à la main et quoique bien éveillé. Cet autre croit pouvoir aspirer au grade de (ciiturion pour avoir consumé le bien de ses ancêtres à nourrir des chevaux. Tout ruiné qu'il est, il fait voler son char sur la voie Flaminienne. Nouvel Automédon, il
' Nous avons dû adoucir la traduction ; le texte porte : ^'ullc viap7-ocessvs l'etulcc vesica bcatœ. (V. ?9.)
- « Caligula institua à Lyon un concours d'éloquence grecque et lalme. On assure que les vaincus devaient donner des prix aux vainqueurs cl faire leur éloge. Quant à ceux qui avaient été jugés les plus mauvais, on les forçait d'eifacer leurs écrits avec une éponge ou avec leur langue. S'ils s'y refusaient, on les battait de verges et on les plongeait dans le Rhône. » (Suét., Calkjula, c. 20.)
conduisait lui-même pour montrer ses talents à une monstrueuse niaîtrosse en habit d'homme. Je ne remplirai pas mes tablettes en plein carrefour, quand, dans une lilière ouverte des deux côtés et que portent six esclaves, je vois s'étaler un faussaire avec des airs penchés imités de Mécène! Pour faire fortune et devenir heureux il lui a fallu bien peu de chose : substituer un testament à un autre et en mouiller le cachet. Qui vient vers nous maintenant? C'est une noble dauie; sun mari avait soif, elle lui a présenté un doux vin de Galène mêlé de venin de reptile. Plus consommée que Locuste^ celte dame enseigne à ses parentes encore novices l'art d'euvoyer au bûcher, à travers les rumeurs de la foule, les cadavres livides de leurs maris empoisonnés.
« Voulez-vous faire figure à Home, osez quelque coup qui mériterait Gyare' et ses cachots. On vante la probité, mais on la laisse se morfondre. Le crime, au contraire, c'est lui qui donne de riches domaines, les palais, les tables de luxe, la vieille argenterie, les vases ornés d'un chevreau en relief.
n Comment dormir en paix quand un père spécule sur la cupidité de la femme de sou (ils pour la corrompre, quand on voit des fiancées monstrueuses- et des adolescents souillés par l'adultère? A défaut de génie, l'indignation l'ait les vers, desveî's quelconques, tecs que nous en faisons, Cluvlénus et moi.
«Vit-on jamais plus riche collection de vices, des cupidités plus vastes, la manie du jeu plus effrénée? Ce n'est pas seulement avec la bourse à la main qu'on approche aujourd'hui de la table de jeu, mais on fait passer son coffre-fort à coté de soi. Quelles furieuses batailles se livrent là! L'intendant, près du maître, lui passe des munitions. Perdre cent mille sesterces et refuser à un esclave transi de froid le vêtement qui lui est dû, est-ce simplement de la folie ^ ? »
Voilà une magnifique exposition, graduée avec un art parfait, coin inençant par de simples ridicules, dont quelques-uns mêmes sont fort inoffensifs, et finissant par des crimes terribles. Elle n'est déparée que par un seul
' Une des Cycladcs, dans la mer Egée, et qui était un lieu de déportation.
' Comme celles dont il est question dans la satire 11, v. 83 ^eq. ' V. 22-94.
Li:S SCANDALES UU JOUR. 5
trait de mauvais goût ', et dont un émincnt critique de nos jours s'est prévalu, bien à tort, selon nous, pour taxer Juvénal de satirique indifférent*. Je ne sache pas, au contraire, dans l'œuvre entière de notre poète, un passage où éclate plus qu'ici sa généreuse indignation ou sa réelle douleur à l'aspect, de la perversité de son siècle.
Tout de suite aussi il nous donne un avant-goût de son talent, de son génie comme écrivain. Il dresse l'horrible inventaire de la Rome impériale avilie et déchue, dans un style où l'ironie se môle à la gravité, 'l'esprit à l'émotion, le trait acéré à l'art d'observer et de peindre. Dans ce style, il faut bien le dire, se fait jour, plus d'une fois aussi, le vers cru, qui n'est que trop familier à notre satirique, — nous aurons souvent occasion de le constater, — mais qu'excuse cependant la nature même de son sujet '.
La page que nous venons de traduire nous peint à larges traits la société romaine du premier siècle, avec tous ses scandales, toutes ses infamies, toutes ses hontes, exposées en raccourci et qu'on nous développera longuement dans chacune des autres satires.
Chose triste à dire ! la plupart des travers et des
1 Ce trait est ct.'lui-ci :
Qiialemcumqiie potest, quatcs ego vel Cluvicnics. (V. 80.) Juvénal s'arrête l)rusquemeiit et lance cette saillie, trcs-vive assurément, mais choquante par le contraste.
- Voy. noire Introduction.
■' Un émule de Juvénal, l'auteur des ïambes, M. Auguste Barbier, qui tombe souvent dans le même défaut, s'en excuse à l'avance en des termes que l'on peut également invoquer en faveur de Juvénal : u Si mon vers est trop cru, si sa l)ouche est sa;is frein, » C'est qu'il sonne mijourd'luii clans un sièclR d'airain ; Il Le cynisme dus niœuis doil salir la parole « Et la haine (lu mal enfante l'Iiyperbule. Il Or donc je puis braver le regard pudibond, Il Mon vers rude et grossier est honnCte homme au fond. » {Snlircs el poëmcs. Prologue.)
désordres que Juvénal stigmatise ici semblent s'être transmis à travers les âges au sein des sociétés modernes. Vous les retrouverez , hélas ! au milieu de toutes les civilisations avancées, et notre siècle, par conséquent, est loin d'en être exempt. Le parallèle, qui n'est rien moins que flatteur pour nous, serait aisé à établir. Si nos Mœvia ne descendent plus dans l'arène pour combattre les bêtes , nos ^Jœvia modernes en revanche se livrent à mille autres extravagances non moins condamnables au point de vue des bienséances et de la morale : elles paraissent dans les" réunions publiques, souvent aussi peu vêtues que les amazones romaines luttant contre des bêtes fauves ; elles s'adonnent à la chasse, sans être des Dianes pour cela ; nos Macvia du dix-neuvième siècle font des armes, fument, conduisent des attelages, montent en ballon avec les aéronautes ; elles donnent à leurs vêtements la forme de nos habits d'hommes, portant tricornes, cannes, bottes à revers et que sais-je encore?
Depuis Juvénal, les parvenus n'ont guère changé d'allures. Nos va-nu-pieds d'hier, qui ont fait fortune, se reconnaissent encore, comme le ci- devant esclave Crispinus et l'ex-barbier de notre satirique, à leurs faux airs de petits maîtres, à leur impertinence lourde, au luxe tapageur et de mauvais goût à l'aide duquel ils cherchent à écraser les anciennes familles nobles ou riches.
La postérité de cet avocat Mathon qui essaye de jeter de la poudre aux yeux des gens pour se faire une clientèle moyennant un train d'emprunt ', est loin d'être éteinte, pas plus, hélas! que celle de ces honnêtes che-
' Ce personnage reparait dans la septième satire; voir nos remarques à ce sujet au chapitre VII de ces Etudes.
valiers qui trafiquent de leur jeunesse et de leur honneur en se faisant des revenus d'abord, et en se poussant dans le monde après, grâce à la protection intéressée de douairières sur le retour.
Nos chroniques scandaleuses pourraient nommer bien des maris complaisants, hommes du peuple, bourgeois ou grands seigneurs, qui, à l'instar du mari si bien peint par notre poëte, ferment les yeux sur l'inconduite de leurs femmes et achètent de leur honneur une augmentation de bien-être ou une place.
Les descendants de Marins Priscus ont-ils entièrement disparu ? Qui oserait l'affirmer? Sous Louis XIV ils s'appelaient les traitants'; sous Georges IV, roi d'Angleterre, ils ne se bornaient plus à pressurer les provinces comme leurs devanciers de Rome, ils égorgeaient des populations entières, ils pillaient des continents : témoin les exploits d'un colonel Clive et d'un Warren Hastings, de scandaleuse mémoire \
De nos jours aussi, nous voyons encore plus d'un fils de famille, ruiné par de folles passions, parader avec
« Boileau nous parle d'un personnage de ce genre dans un pas^ sage imité de Juvénal :
Mais en vain pour un temps une taxe l'exile, On le verra bicniùt iiorapeiixen cette ville Marcher encor chargé des dépouilles d'autrui Et jouir du ciel même irrité contre lui. (Sat. I.)
Que CCS vers sont loin de l'original ! llic damnalus inani Judicio (quid cnim suivis infamia imnirnis?) Exiil ab octava Marius bibil, et fruilw dis Iratis : al tu, viclrix provincia, ploras !
2 Lire la biographie de ces deux fameux prévaricateurs si éloqucmment retracée par lord Macaulay {Œuvres diverses, t. II, trad. Joanneet E.-D. Forgues) et la leçon mémorable consacrée par M. Yillemain au débat du procès d'Hastings. [Tableau du dix-huUïème siècle, 4» partie, 17« leçon.)
un attelage, sa dernière ressource, sur la chaussée de nos voies Flaminiennes, en compagnie de quelque vile et impertinente créature qui l'aura aidé à dévoi'cr son patrimoine.
Ouvrez notre Gazette des tribunaux, et vous vous convaincrez que les vieillards débauchés, les mauvais sujets précoces, les tuteurs cupides et cyniques, les faussaires insolents, les empoisonneurs et les empoisonneuses du grand et du petit monde n'ont pas encore disparu du milieu de nous.
Dans notre siècle aux colossales entreprises industrielles et financières, siècle aux âpres convoitises et dévoré de la soif de posséder, ce n'est pas non plus précisément la probité qui fait le mieux son chemin; et le monde est souvent à ceux qui la pratiquent le moins. Nous avons connu et nous connais&ons tous des gens qui, tout comme leurs devanciers du temps de Ju vénal, sont devenus des personnages pour avoir « osé des (( coups dignes de Gyare et de ses cachots », c'est-à-dire de la cour d'assises et de ce qui s'ensuit ; eux aussi , grâce à leur audace et à leur peu de conscience, ont mené ou mènent une existence splendide. A eux aussi non-seulement a les palais, les riches domaines, les ta- « blés de luxe, la vieille argenterie et les vases ornés de « chevreaux en relief; » mais encore, les marbres et les bronzes, les tableaux de maître, les porcelaines et les cristaux de premier choix, les meubles sans pareils, les faveurs des belles, les équipages àla mode, — nous avons vu tout cela , — les bibliothèques incomparables avec des autographes et des manuscrits qui feraient honneur à un Etat ou à un roi.
Quant à la passion du jeu, elle a plutôt augmenté que diminué. Q'est-ce en elfet que notre joueur romain , bien qu'il joue gros jeu, son coffre-fort et son caissier
près de lui, qu'est-il à côté de nos modernes héros du haccara et du lansqiienet ^ perdant trois cent n:iille francs et plus, — j'en connais des exemples, — en une seule nuit, ou bien risquant sur le tapis vert de nos villes d'eaux des sommes fabuleuses et qui assureraient pour toujours le bonheur de quantité d'honorables familles? Et je ne voudrais pas affirmer qu'en tel moment donné, ces mêmes hommes soient plus généreux envers leurs serviteurs que ne l'était à l'égard du sien le joueur de Juvénal : l'avarice est voisine de la prodigalité ; ce que le joueur expose ou perd d'un côté^, il cherche à le rattraper d'un autre. De là d'absurdes calculs, de honteux contrastes. Il aventure sur un coup de dé ou sur une carte tout un patrimoine ; et bien souvent au même instant il refusera une tunique à un esclave transi de froid, une livrée chaude à un valet de chambre, un louis d'or à un ami réduit à emprunter, un minime secours à un parent dans la détresse, une aumône à un pauvre. Qu'est-ce à dire pourtant? Prétendrons-nous que notre société ne vaut pas mieux que celle de la décadence romaine? Loin de nous une telle pensée. A Home, le mal était sans correctif comme il était sans frein ; il était donc absolu, et par cela môme universel ou à peu près. Chez nous, au contraire, le mal est restreint, limité, attendu qu'il est contre-balancé par une plus grande somme de bien prenant sa source dans tout ce qui fait l'avantage et l'honneur des sociétés modernes; j'entends par-là une religion meilleure, un sens moral plus élevé, un plus vif sentiment de justice et aussi de dignité personnelle , un plus grand respect enfin pour l'opinion publique, sans compter une douceur générale de mœurs inconnue anx anciens; toutes choses qui, si elles ne font pas disparaître le vice, — le vice est inséparable de toute société, puisqu'il est inhérent à la nature
humaine , — du moins lui tiennent tête et l'arrêtent parfois.
Nous connaissons maintenant les principaux griefs de Juvénal contre son siècle ; il ne lui reste plus qu'à formuler une dernière accusation et à laquelle il reviendra plus d'une fois encore dans la suite de son œuvre : cette accusation porte sur les relations telles qu'elles existaient alors entre les patrons et les clients, c'est-à-dire entre les riches et les pauvres. Ici encore tout était dégénéré de Tantique simplicité , je dirai volontiers de l'antique bonhomie romaine. Jadis, dans les beaux temps de la république romaine, les patrons étaient pour les clients des protecteurs et des amis ; ils les invitaient à leur table et paraissaient au milieu d'eux comme des patriarches au milieu de leur famille.
Avec le temps tout cela changea. Le repas traditionnel fut remplacé par une distribution de viandes froides que l'on mettait dans de petites corbeilles appelées sportulœ, d'oii le nom de sportule pour désigner la chose en ellemême. C'était déjà une infraction à la vieille coutume. Plus tard, sous Néron, après que le nombre des clients, vu la marche progressive du paupérisme eut augmenté, les choses empirèrent encore. Au lieu de nourriture, les clients ne recevaient plus qu'une pièce d'argent de la valeur de dix sesterces que l'on distribuait certains jours de la semaine. C'était la sportule d'argent. De là une métamorphose complète dans la vie du patron aussi bien que dans celle du client. Les anciens liens d'amitié et de familiarité, qui avaient uni les uns aux autres , se relâchèrent. Les riches ne songeaient plus qu'à vivre pour eux-mêmes, et les clients perdirent tout sentiment de dignité personnelle et de pudeur \ Tout cela indi-
' Voyez pour tout ce que nous venons d'avancer sur la SDortule,
gne et révolte notre poète patriote et moraliste; et de là une peinture prise tout entière dans les mœurs du jour et qui, avec ce qui précède, achève de nous faire connaître, d'une manière abrégée, l'histoire de la vie domestique de Rome :
« Autrefois nos ancêtres bàtissaieut-ils tant de villas? et se faisait-on servir un repas clandestin, composé de sept services? Mais aussi nos richards économisent sur les distributions qui se font à leur porte, maigre aumône que s'arrache une bande famélique revêtue pourtant de la toge. Cependant, au préalable, le patron a soin d'examiner tes traits; il tremble que tu n'aies pris la place d'un autre et que tu ne te présentes sous un faux nom. Une fois reconnu, tu auras ta part. Par ordre du patron, un crieur fait l'appel, et les citoyens de Rome, ceux mêmes qui descendent des Troyens, sont obligés de se soumettre à cette inspection; car ils sont là qui assiègent la porte tout comme nous autres. « Donne à ce préteur! puis à ce tribun! » Mais voici un affranchi qui est venu le premier : « Sans doute, » dit l'affranchi, « je suis ici avant eux ; pourquoi hésitcrais-je à prendre mon tour? Eh bien! oui, je suis né sur les bords de l'Euphrate ; j'aurais beau le nier, les trous que les anneaux de mon pays ont nécessités dans mes oreilles déposeraient contre moi. Mais que m'importe? Mes cinq boutiques au Forum me rapportent quatre cent mille sesterces. Le bel avantage d'avoir les bandes de pourpre des sénateurs quand on voit dans les champs de Laureute un descendant des Corvinus garder les troupeaux d'autrui ! Je possède plus, moi, que Pallas et Licinus. » Donc que les tribuns attendent. Place aux écus! honorables magistrats, cédez le pas à ce parvenu qui, quand il vint à Rome, avait les pieds marqués de craie. Aussi bien pour vous, ce qu'il y a de plus sacré au
son origine et sa transformation successive : Suct., Ner., IG; Ileinrich, D. Juvcn. Salirx cinn commenlarïls, t. II, p. 68 et suiv. (Bonn, 1839); Becker, Gallus, ou Scènes de la vie romaine, II, t3C; Dezobry, Rome au siècle cV Auguste, I, 293, II, 430, et surtout, dans le récent et remarquable travail de M. Ludw. Friedl»nder, Dars/elhmgen ans dcr Sitlengcschichte Roms in dcr Zeit von Augusl bis zum Aiisgang dcr Antonine , son appendice sur la Sportule des clieuls, p, 2j0 et suiv. (Leipzig, 1862).
monde, c'est la saiute majesté de l'argont. Il faut en convenir, pourtant : métal funeste, nous ne lui avons pas encore élevé de temple ; le dieu Argent n'a pas encore ses autels comme la Paix, la Bonne foi, la Victoire, la Concorde, ce vieux nid de cigogne que le passant salue encore par l.abitudc '. »
Voilà, à coup sûr, de piquants et curieux renseignements sur les mœurs du temps, dont la première satire, pour le dire en passant, avec la seconde , ainsi que la troisième et la sixième, nous fournit un tableau complet et admirablement réussi. On chercherait en vain ailleurs que chez notre poëte et son contemporain Martial des peintures de ce genre ; encore Maiiial, à cause de la nature particulière de son sujet, — l'épigramme, — est tenu à la brièveté, à la concision, tandis que notre satirique nous fournit des scènes de mœurs considérables. Celle qui précède nous apprend bien des choses. Ainsi donc, au temps de Juvénal, il n'y avait plus guère à Rome que des patrons et des clients, en d'autres termes des riches et des pauvres ; opulence d'un côté, et misère de l'autre. Pas de classe moyenne pour maintenir l'équilibre dans l'Etat : signe certain de décomposition sociale qui devait être suivi nécessairement d'une complète dissolution. Un autre trait caractéristique et non moins attristant : les anciennes familles patriciennes de Rome, qui jadis avaient fait si grande figure dans l'Etat, sont définitivement déchues de leur splendeur et ruinées. Le déclin avait commencé à Auguste et s'était accru rapidement sous les autres empereurs; Tibère, Néron, Yespasien et Adrien durent venir plus d'une fois au secours de certains sénateurs, héritiers de grands noms, et qui n'étaient plus
en état de soutenir l'éclat de leur position * . Au temps de Juvénal, le mal paraissait en plein progrès, puisque nous voyons des préteurs et des tribuns, tous gens de vieille souche , sans doute, et dont l'origine remontait haut dans l'histoire de leur pays, ne pas rougir de se fîiire un revenu avec la sportule d'argent et accepter publiquement un certificat d'indigence en allant, comme le dernier des plébéiens, tendre la main devant le vestibule des heureux du jour.
Un type du temps, c'est cet affranchi qui se glisse parmi la foule des clients et demande lui aussi sa part de la sportule. Pour expliquer sa présence ici, il faut supposer, selon la remarque d'un écrivain profondément versé dans l'antiquité romaine, que quiconque se présentait dans la maison d'un riclie avec l'intention de lui offrir ses hommages, recevait de la part de ce dernitM-, en guise de reconnaissance et en quehpie sorte comme jeton de présence, une gratihcation en argent'. C'était là un usage qui permettait à plus d'un ladre opulent d'augmenter ses revenus, du moment qu'il ne lui répugnait pas d'aller de porte en porte faire sa cour aux liches de la ville. Notre affranchi était évidemment un de ces ladres. L'attitude et le langage que lui prête Juvénal peignent bien les mœurs du temps. Avec quelle impertinence il défend son toui'! Ce quémandeur d'aumônes d'un nouveau genre base son droit de préséance, chose assez plaisante, sur sa fortune môme;
' Voy.M. Liidwifi FiicdlaMidur, otivr. cit., p. 183. Conf. Tacite, Ann., H, 32, et XIII, 34, où il nous raconte que Tibère avait entretenu les descendants de l'illustre orateur Ilorteasius et que Néron fit une pension annuelle de cinquante mille sesterces au consul Valérius Corvinus, un rejeton sans doute du grand général et dictateur Valérius Corvinus dont nous parle Tile-Live (VII, 26).
- Lud. Friedlœnder, Darstcllung der Sitlcngesch.Roms,eic.,p. 254.
c'était, en effet, entre les mains de ces gens-là, les affranchis, que se trouvaient alors tout le commerce, toutes les affaires, partant toutes les richesses \ Et comme il a le verbe haut, parce qu'il a de l'argent ! Ne lui reprochez ni son origine ni son ancienne abjection ; car il s'en targue avec une cynique fierté, habituelle à ses pareils. Il ne connaît qu'une chose : l'argent; et à tout ce que vous pourrez lui dire, il répondra, en manière d'argument, en frappant sur sa bourse, comme certains parvenus de notre monde financier et industriel. La Rome impériale, on le voit, a eu elle aussi ses Jean GiraucV', et, comme font ces derniers aujourd'hui, notre affranchi, lui aussi, n'estimait les gens qu'en proportion de ce qu'ils possédaient, et il regardait avec dédain et pitié les familles sénatoriales déchues et ruinées. A quoi servent, en effet, les titres et les noms quand l'argent manque? Ainsi raisonnait notre homme.
Juvénal le flagelle de sa méprisante ironie quand il prie les premiers magistrats de Rome de se ranger devant ce faquin qui naguère encore était arrivé à Rome pour y être vendu comme esclave! Et, à cette occasion, il s'élève avec une sarcastique énergie contre un autre fléau de son temps, la toute-puissance de l'argent. Sous ce rapport encore le monde ne s'est guère corrigé, et notre siècle, en ce sens, a dépassé celui de Juvénal. Au temps de ce dernier, il ne manquait plus qu'une chose, c'est que le dieu Argent eût son temple. Eh bien ! ce temple, on peut le dire, nous l'avons élevé; le culte du veau d'or est un fait accompli ; il a ses prêtres et ses fidèles, et il fonctionne avec une désespérante régularité. Nos auteurs comiques et nos satiriques con-
* Lucl.FriedltTnder,oeaT. cvVf, p. 202.
2 Voy. la Queslïon d'argent, de M. A. Dumas fils.
temporains ont beau nous rappeler au culte du vrai Dieu et nous faire honte de l'idole que nous adorons, semblables aux prophètes antiques, ils prêchent dans le désert \
Le poëte revient ensuite aux clients, c'est-à-dire aux pauvres, aux prolétaires qui courent avec empressement au-devant d'une sportule en nature ou en argent. Aceux-là il pardonne leur métier; il ferme volontiers les yeux sur les supercheries plaisantes auxquelles ils recourent la plupart du temps pour faire doubler leur ration, en amenant à la porte du riche patron une litière fei-mée où sont censées se trouver leurs femmes soi-disant malades et fatiguées et d'ailleurs parfaitement absentes. Les clients, les pauvres, excitent constamment l'intérêt de notre satirique; et il nous peint en termes pleins d'une douloureuse sympathie leur triste sort. Du matin au soir ils sont attachés au service d^un égoïste patron n'ayant souci que de son ventre et ne se préoccupant pas le moins du monde, une fois la mince sportule distribuée, des malheureux qui se tuent à le suivre", la journée entière, dans ses courses capricieuses. Combien de fois ils ont à peine de quoi souper, tandis que le riche et insouciant patron, étendu sur de moelleux coussins, dans un appartement splendide, dévore à lui seul tout ce que les forêts et les mers ont de plus exquis * ! Le contraste de tant de misère et de tant d'opulence fait mal à notre satirique; il y reviendra
' Voy. l'énergique sortie que fait contre la cupidité de notre siècle M. A. Barbier dans sa satire qui a pour titre le Veau d'or. — Voy. aussi les deux comédies de M. Ponsard, intitulées, l'une l'Honneur et l'Argent., l'autre, la Bourse; et enfin lu Question d'argent, comédie de M. Alexandre Dumas fils, et la Famille Benoilon, de M. Sardou.
» Voy. pour tous ces détails résumés ci-dessus, V, 117-136,
plus d'une fois; plus d'une fois il prendra fait et cause pour les malheureux contre les riches au cœur endurci. En d'autres temps, on l'aurait appelé peut-être un révolutionnaire ou plutôt un socialiste. Socialiste, il l'est, mais à la façon des anciens prophètes, ou, si l'on veut mieux encore, — qu'on nous pardonne ce rapprochement, — à la façon du fils de Marie. Les inégalités sociales le font souffrir et l'indignent, et l'on n'a pas le droit de lui en vouloir lorsqu'il se réjouit et rit comme il le fait, quand ces riches gloutons, si insensibles à la détresse des malheureux, viennent soudain à mourir victimes de leur intempérance \
Telles étaient donc les mœurs du jour. Juvénal ne pense pas qu'en fait de vices et de passions il soit possible aux Romains futurs d'aller plus loin. Voilà pourquoi, encore une fois, il croit le moment venu pour écrire des satires. Il s'agit de mettre « toutes voiles dehors et de s'élancer à la poursuite du vice ^ » . Mais soudain le poète s'arrête. Le moyen, se demande -t- il, d'écrire impunément des satires en un temps comme le sien? Et dans un c{)ilogue dialogué, à la façon des vieux satiriques, il nous explique les difficultés et les périls de sa situation. Ecoutez-le :
« Mais, me dira-t-on peut-être, où trouver un génie capable de traiter uu tel sujet? où trouver surtout le franc parler de nos ancêtres, qui leur faisait dire tout ce que leur inspirait leur âme enflammée d'indignation, ce franc parler, dont je n'ose même pas dire le vrai nom? Qu'importait au satirique Lucilius qu'un Mucius, à qui il disait son fait, se lâchât ou ne se fâchât point? Mais essaye donc aujourd'hui de prendre à partie Tigeliinus, et bientôt tu flamberas, torche vivante, comme ces mallieureux fixés aux poteaux et la. tête redressée, qui f)r aient et qui
' V. 144-Ii7.
- V. 149 et 150.
fument, et dont le cadavre calciné trace ensuite sur le sable un long sillon '. »
« — Quoi! ce misérable qui a empoisonné trois de ses oncles, nous le verrons mollement étendu sur le duvet de sa litière et nous accabler de ses regards méprisants?
'< — Quand cet bomme passera devant toi, mets le doigt sur ta bouclie. Dire seulement : Le voilà, ce serait l'accuser. Tu peux snns danger mettre aux prises Énée et le lier Rutule; la mort d'Achille ne fera de tort à personne, pas plus que celle d'Ilylas, qu'on chercha si longtemps et qui avait suivi son urne jusqu'au sein des flots. Mais sitôt que, la lèvre frémissante, un ardent Lucilius a tiré du fourreau le glaive de la satire, le coupable rougit; il a senti le froid du crime et son cœur est trempé de la sueur du remords. De là d'implacables haines, des pleurs de désespoir. Réfléchis bien sur tout cela avant de donner avec le clairon le signal de l'attaque. Une fois le casque en tête, il est trop tard pour se repentir.
« — Eh bien! soit; je verrai du moins ce que l'on peut se permettre à l'égard de ceux dont la cendre repose le long de la voie Flaminieune et de la voie Latine '. »
Cette fia de la pi-emièi'e satire porte avec ellc-mêrne
' Ce passage souligné offre des difficultés de texte, de ponctuation et d'interprétation de toute sorte ; et c'est un de ceux qui ont le plus exerce la sagacité des commentateurs. Pour le traduire, nous avons suivi le texte de l'édition Jalni, édition qui nous a paru préférable sur ce point à celle de de CF. Hermann. Voyez, entre autres, sur l'ensemble de ce passage les commentaires de W. E. Weber, Juvenals Uebcrseizicng, p. 283 et 284 (Halle, 183»), et Ileinricli, Juven. sot., t. II, p. 83, 84 et 85.
^ Dicas hic forsitan : Unde
Ingenium par materiai est.^ Unde illa priorum Scribendi (juodcunque animo flagrante liberet Simplicitas, cujus non auduo dicere nomen .' Quid refert diciis ignoscat Mucius an non.^
— Pone Tigellinum, tœda lucebis in illa Qua stantcs ardent, qui fixo pectore fumant, Et latum média sulcum deducis arena.
— Oui dédit ergo tribus patruis aconita veliatur
la date de sa composition ; elle ne s'applique et ne peut s'appliquer qu'au règne néfaste de Domitien, qui avait fait peser sur Rome la plus effroyable tyrannie *. x4.1ors nulle liberté de parole, partout des espions et des délateurs ; les âmes étaient asservies aussi bien que les corps'; quand même donc les vices et les crimes vous entouraient de tous côtés, il fallait se taire et les laisser passer, sinon l'on courait à sa perte. C'est
Pensilibus plumis, alqiie illinc despicict nos? — Cum veniet coiUra, digito compesce labellum. Accusator erit qui veibuni dixerit : « Hic est. » Securus licet .Enean Rutulumque ferocem Comraittas, nulli gravis est percussus Aelnlles, Aut multum qutesitus Hylas, urnamque socutus. Elise velut stricto qiiotiens Lucilius ardens Infremuit, rul)ct auditor, cul fiigida mens est Criminibus, tacita sudaut prapcordia culpa. Inde ira; et lacryma' ; tecum prius ergo voluta H«c anime ante tubas. Galealum sero duelli Pœnitet. — Experiar quid concedatur in illos Quorum Flaminia tegitur ciuis atque Latina.
(V. 150 jusqu'à ia fin.)
^ Ce n'est pas certes sur le compte de Trajan que Juvénal se serait exprimé avec ceUe amertume, de Trajan qui avait rétabli l'ordre et la sécurité (Tacite, AgricoL, 3) et sous le règne duquel il était permis « de penser ce que l'on voulait et de dire ce que l'on pensait >. {Id., Hist., I, 1).
- Qui ne se rappelle à ce sujet les paroles éloquentes et émues de Tacite, qui avait traversé le même règne : « Dedimus profecto grande patientiœ documentum, et sicut velus œtas vidit quid ultimum in libertate esset, sic nos quid in servitute, adempto per inquisitiones et loquendi audiendique commercio. Memoriam quoque perdidissemus, si tam in noslra potestate esset oblivisci quam tacere.» {Acjricol., c. II.) «Nous avons assurément fait preuve d'une singulière patience, et, si nos ancêtres ont connu quelquefois l'extrême liberté, nous avons connu, nous, l'extrême servitude; l'espionnage nous avait interdit jusqu'à la faculté de parler et d'entendre. Nous aurions perdu la mémoire même avec la parole, s'il était aussi facile d'oul)lier que de se taire. »
bien là la Rome de l'époque, telle que Tacite nous l'a dépeinte à son tour.
Il n'était plus, le temps oii, dans Rome libre, un Lucilius avait pu dire de rudes vérités aux puissants et aux coupables du jour dans un langage qui portait la terreur au sein des mauvaises consciences; malheur au poëte qui aujourd'hui ferait couler des larmes de désespoir,: les personnages qu'il aurait blessés châtieraient bien vite son audace ^ Il n'en faut pourtant pas croire Juvénal sur parole quand il annonce que, vu la dureté des temps, il ne s'attaquera qu'aux morts. Plus d'une fois, et cela lui fait honneur, il nommera les vivants. Les gens de peu, il les désignera sans détour ni circonlocution ; les grands et les Césars mêmes, il les fera connaître par de secrètes allusions, ou bien encore il leur donnera certains noms de guerre derrière lesquels les contemporains sauront découvrir le personnage réel.
Telle est cette première satire, qui sert d'introduction à toutes les autres. C'est un morceau capital. En moins de deux cents vers, le poëte a mis sous nos yeux les diverses plaies qui couvrent le colosse romain, et dont presque chacune sera l'objet d'une satire à part. Ces plaies, il les examine avec une piquante rapidité ; il ne prend pour ainsi dire pas le temps de respirer en les énumérant. Dans son indignation, il entasse image sur image, accusation sur accusation, en un style plus
' Le Tigillin dont il est question ici ne doit pas être confondu avec Soplionius Tigillin, favori de Xéron, et dont Tacite nous dépeint les vices et la scélératesse {Hist.,l, 72, et Annal., XIV, 57); car ce Tigillin était mort depuis trente ans. Juvénal aura voulu désigner un misérable de la même espèce qui portait sans doute le mémo nom et jouissait auprès de Domitien d'un crédit sans bornes.
20 CHAPITRE PREMIKH.
oratoire, il est vrai, que poétique, et il annonce ainsi, de la façon la plus imposante, sa vocation de satirique. 11 s'affirme du premier coup avec ses grandes et immortelles qualités, comme écrivain, peintre et moraliste. C'est peut-être à ce magnifique début qu'avait surtout pensé un illustre poëte de nos jours quand, passant en revue les grands génies de tous les temps, il a défini celui de Juvénal en ces termes éloquents et poétiques :
(( Juvénal a la passion , l'émotion , la fièvre , la « flamme tragique, l'emportement vers l'honnête, le « rire vengeur, la personnalité, l'humanité. Juvénal « a au-dessus de l'empire romain le battement d'ailes « du gypaète au-dessus du nid de reptiles. Il fond sur « ce fourmillement et les prend tous, l'un après l'au- (( tre, dans son bec terrible...
« Juvénal est la vieille âme libre des républiques « mortes... Pas une corde ne manque à cette lyre, ni « cà ce fouet... Son cynisme est l'indignation de la pu- « deur. Il y a de l'épopée dans cette satire... L'invec- (( tive de Juvénal flamboie depuis deux mille ans, « effrayant incendie qui brûle Rome en présence des a siècles '. ))
William S/ial,spcarc, p. 7G, 77 et 78, par M. Viclor Ihigo.
Rome iiilinbitable '.
Cette satire est comme le développement, le complément de la première. Des généralités, le poëte va passer maintenant aux détails. C'est une des plus vastes et des plus belles compositions du recueil; il est vrai que la matière y prétait beaucoup ; le sujet est d'une grande richesse, et, traité par un poëte comme le nôtre, il ne pouvait manquer ni d'intérêt ni d'éclat.
Juvénal va nous peindre à la fois la dépravation des mœurs arrivée à son comble, la détresse navrante des pauvres au milieu de l'opulence générale, Finsolence de certains intrigants d'un genre tout particulier, et enfin les inconvénients du séjour de la capitale, sous le rapport de la tranquillité et de la sécurité de ses habitants : toutes choses qu'il signalera avec une chaleureuse éloquence et qu'il développera avec une grande abondance d'idées et de faits, touchant çà et là, nous le verrons, à des considérations morales et sociales, pleines d'élévation et d'à-propos.
De là d'intéressantes peintures, des portraits saisissants, de piquantes révélations et surtout de ces traits de vérité générale qui font toujours plaisir quand ils sont présentés, comme ici, avec esprit et talent.
' Satire III.
Plusieurs écrivains modernes, tels que l'Anglais Smollet *, Mathurin Régnier, Nicolas Boileau, ont essayé de traiter un semblable sujet en peignant tour à tour, et chacun à sa manière, les mœurs corrompues et les inconvénients du séjour de Londres ou de Paris. Mais, il faut bien le dire, ces trois écrivains n'ont que peu ou point inventé. Ils se sont, en général, bornés à traduire plus ou moins librement, à imiter plus ou moins ingénieusement le satirique latin. Quant à Boileau, c'est par le style seul qu'il est original, et sous ce rapport seulement il lutte souvent avec bonheur contre le poëte romain. Pour tout le reste, le poëte moderne est bien inférieur au poëte ancien, et il y a entre eux toute la distance qui sépare la copie du modèle.
Juvénal mérite d'être loué tout d'abord, ce me semble, pour l'heureux plan qu'il a adopté. Par un procédé auquel il recourra plus d'une fois, — nous le verrons dans la suite de ces études, — il abdique ici son rôle de satirique et cède la parole à un de ses amis. C'est cet ami qui fera la satire de Rome, et c'est ainsi que Juvénal donnera à sa thèse plus de poids, plus d'autorité. Il suppose donc que son ami Umbritius, homme d'honneur et de probité, s'il en fut, mais d'une fortune plus que médiocre, s'est décidé, un beau jour, à sortir de cette caverne qui s'appelle Rome, pour se retirer à Cumes, en Campanie. Borne lui est devenue odieuse, insupportable.
Il y a dans tout ce morceau une habile mise en scène. Le soleil penche vers son déclin'. On voit s'avancer un modeste chariot attelé de deux mules, qui
* Â salirical Description of London and Balh, in the expédition of Hiimphrij Clinker. bij the author of Rodcric liandom. Loud., 1771 . ^ V. 316.
vont emporter les minces bagages d'Umbritius. Jiivénal est censé l'accompagner jusqu'au delà des murs de la ville. Ils franchissent ensemble la porte ('apène S donnant sur la voie Appienne qui mène à Naples et à Capoue, par conséquent à Gumes. Là on s'arrête quelque temps en attendant le char et les mules. Umbritius jette un dernier regard sur la ville des Césars, ville infâme oîi s'agite, comme dans une autre Babylone , toute une population de scélérats et de pervers.
Et, avant de s'en éloigner pour toujours, Umbritius énonce, en termes vifs et brûlants les divers motifs qui ont dicté sa résolution. Il va nous faire connaître ses griefs contre la cité impériale, et il se soulagera le cœur en les exprimant : il ne veut pas rester plus longtemps dans une ville d'où toutes les ressources honnêtes sont bannies, oii le travail est sans récompense, oîi le peu de fortune que l'on a, décroît si l'on ne veut consentir à l'augmenter par des moyens honteux ; encore une fois il se retirera, tandis qu'il est encore ferme sur ses jambes et qu'il reste à la Parque de quoi filer longtemps encore la trame de sa vie. Rome n'est pas faite pour lui ; les Catulus et les Asturius seuls peuvent et doivent y vivre*.
Boileau a reproduit, et avec bonheur, le mouvement de cette pensée. Seulement on regrette qu'il ait placé la satire de Paris dans la bouche de son Damon, qui, loin d'avoir la vertu feinte ou supposée d'Umbritius, est un personnage diffamé et contraint de s'exiler. C'est là une faute grave, ce nous semble; mais, à part cela, l'imitation est heureuse :
Aujourd'hui porla cli S. Sebastianu.
La colère dans l'âme et le teu dans les yeux
Il distilla sa rage en ces tristes adieux :
Puisqu'en ce lieu jadis aux muses si commode.
Le mérite et l'esprit ue sont plus à la mode ;
Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ui lieu.
Allons du moitis chercher quelque antre ou quelque roche
D'où jamais ui l'huissier ni le sergent n'approche ;
Et sans lasser le ciel par des vœux impuissants,
Mettons-nous à l'abri des injures du temps,
Tandis que, libre encor malgré les destinées.
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années,
Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler
Et qu'il reste à la Parque encor de quoi filer.
C'est là dans mon malheur le seul conseil à suivre.
Que George vive ici, puisque George y sait vivrez
Mais pour revenir à Umbrilius , qui donc domine dans celte Rome qu'il fuit? C'est toute une classe d'hommes sans foi ni loi , des spéculateurs éhontés , battant monnaie de tout^ aujourd'hui entrepreneurs de pompes funèbres , demain marchands d'esclaves, après-demain adjudicataires du nettoyage des rivières et des cloaques. C'est avec ces gens-là qu'il faut compter; ce sont eux qui effacent tout le monde, priment partout. Et d'où sortent-ils tous? Des rangs les plus infimes. Hier encore ils étaient placés au dernier degré de l'échelle sociale. Les uns étaient joueurs de cor, attachés à tel ou tel théâtre ; les autres couraient de ville en ville se montrer dans les arènes; d'autres, enfin, en leur qualité de hérauts d'armes, s'enflaient les joues à sonner de la trompette dans quelque municipe inconnu. Parvenus insolents, ils étalent maintenant, dans cette Rome qui leur appartient, un faste scandaleux. Pour s'attirer la faveur du peuple, qui dis-
' Satire 1.
ROMK INHABITABLE. 25
pose des dignités, ils le régalent de spectacles de gladiateurs, et, au sortir de ces fêtes, ces mêmes hommes, toujours à la piste du lucre, quelle qu'en soit la provenance, courront affermer les latrines publiques '.
Combien, pour le dire en passant, — et nous nous plaçons ici au point de vue des moeurs seulement, sans condamner, autant que le fait Juvenal, l'activité humaine , puisqu'il faut des hommes pour tous les métiers, — combien notre Paris moderne ressemble à la Rome du temps de Jiivénal! Que de gens sortis des dernières classes de la société, et venus du fond de leurs provinces sans sou ni maille, y ont acquis et y acquièrent tous les jours, grâce à mille et mille industries plus ou moins avouables, des fortunes colossales! et aussitôt après, comme les faiseurs de Juvéual, ils affichent un luxe criard. Los spectacles de gladiateurs, il est vrai, ne sont plus de mise aujourd'hui ; mais, pour arriver aux honneurs, aux dignités, aux fonctions consulaires, au conseil général, à la députation, par exemple, on captive la bonne grâce des hommes influents, des hommes en crédit, des chefs de parti ; et nos Turcarets contemporains, enrichis d'hier, tiennent table ouverte, donnent des fêtes à la campagne comme à la ville, et avec cet éclat de mauvais goût habituel aux nouveaux riches. Le lendemain, dévorés toujours de la soif du gain, ils retourneront avec empressement cà telle ou telle de leurs affaires, souvent aussi sales moralement que l'étaient physiquement, au dire de Juvéual, quelques-unes des industries de leurs ancêtres de llomc.
Inde reversi
Condaciuit forkas-
^ V. 37 et 38.
Après ce premier épancheraent de son humeur, Umbritius s'anime de plus en plus; et il poursuit son fulminant réquisitoire contre la dépravation générale des mœurs. Il y a là une amère et mordante ironie, un accent d'honnête homme révolté :
« Que ferais-je à Rome? Je ne sais point mentir. Quand un livre est mauvais, je ne me sens capable ni d'en l'aire l'éloge ni de l'emprunter. J'ignore l'art de lire dans les astres; je ne puis ni ne veux promettre au lils impatient le trépas de son père. On ne m'a jamais vu fouiller les entrailles des reptiles pour y chercher des poisons. Que d'autres portent à une épouse adultère les présents de son amant. Ce n'est point moi qui encouragerai jamais de semblables liaisons. Aussi je pars tout seul comme un manchot, un perclus, dont personne ne peut se servira »
A part le trait lancé contre le fils dénaturé et contre les empoisonneurs, et qui ne convenait plus aux mœurs plus douces et plus civilisées du dix-septième siècle, 13oileau, dans la satire dont nous avons déjà cité un passage^ a traduit tout ce morceau avec sa verve habituelle.
IMais moi vivre à Paris! Eh! qu'y voudrais-je faire? Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir, Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir. Je ne sais point en lâche essuyer les outrages D'un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages. De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers.
Qukl Romx faciam'i mentiri ncscio. Librum
Si malus est, ncqiieo laiidarc et poscere; motus
Astrorum ignora, funus promlttere palris
Nec vola, nccpossum; ranarum viscera mmquam
Inspexi. Ferre ad rniptam qna; mitlit adulter,
Qiuv mandat, nàrint alii : me nemo mlnistro
Fur erit. Atquc ideo mdll cornes exeo, tanquam
Mancus et extinctâ corpus non utile dextrâ. (V. 41-49.)
Et vendre au plus olTrant mon encens et mes vers ; Pour un si bas emploi ma muse est trop altière. Je suis rustique et lier, et j'ai l'àuie grossière : Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom, J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon. De servir un amant je n'en ai point l'adresse ; J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse, Et je suis, à Paris, triste, pauvre et reclus, Ainsi qu'un corps sans âme ou devenu perclus'.
Ici s'arrête l'imitation directe de Boileaii, qui intercale ensuite dans sa satire quelques détails empruntés aux mœurs de son temps. Mais Juvénal ou plutôt Um-
• Satirel. Avant Boiicau, notre vieux satirique Mathurin Régnier, avait imité, nous l'avons déjà dit, à sa manière, le même passage de Juvénal. Voici cette imitation :
. . . Je ne sçaurois nie forcer ni me feindre. Trop libre en volonté, je ne me puis coiuraiiulre :
Il faut se taire accort ou parler faussoment.
Bénir les favoris de geste et de paroUes,
Parler de leurs ayeux au jour de Cerizolles,
Des hauts faits de leur race; et comme ils ont acrpiis
Ce titre avecquc honneur de ducs et de marquis.
Je n'ai point tant d'esprit pour tant de menterie,
Je ne puis m'adoinier à la cageollerie;
Selon les accidens, les humeurs et les jours,
Changer comme d'habits, tous les mois de discours.
Suivant mon naturel je hay tout arlilice.
Je ne puis déguiser la vertu ny le vice,
Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur,
Dire : Pardieu, monsieur, je vous suis serviteur.
Je n'entends point le cours du ciel nydcs planettes.
Je ne sçay deviner les affaires secreties,
Connoistre un bon visage, el juger si le cœur.
Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point moqueur.
Ue porter un poullet je n'ai la suffisance.
Je ne suis point adroit, je ii'ay point d'éloquence.
Pour colorer un fait ou deslourner la foy.
Prouver qu'un grand amour n'est sujet à la loy.
Suborner par discours une femme coquette
Luy conter des chansons de Jeanne et de Paquette.
(Satyre III.
britius va plus loin; il développe sa pensée : Oui, Umbrilius est rei^ardé comme un homme inutile que tout le monde repousse et dédaigne parce qu'on sait qu'il ne cédera jamais au torrent du siècle, qu'il ne pactisera jamais avec le crime, et que jamais même il ne prêtera l'oreille aux confidences de quelque coupable puissant. Oh! il sait trop bien à quoi s'en tenir sur un si dangereux honneur '.
Une autre raison qui décide Umbritius à quitter sa patrie, une raison sur laquelle il insiste longuement avec une veive mêlée de dépit, c'est la détestable influence qu'y ont acquise les Orientaux en général, et les Grecs en particulier. Il ne saurait souffrir une ville remplie de Grecs; les Grecs, selon lui, sont le fléau de Rome.
Et qu'on n'aille pas taxer Juvénal d'exagération. L'histoire, à ce sujet, est d'accord avec la satire. LaGrèce et l'Orient, en effet, soumis depuis deux siècles, à peu près, à la domination romaine, s'étaient presque aussitôt précipités sur Rome comme sur une proie ; le Grœcia capta fcrum vktorem f'e;j<7' d'Horace n'est pas seu-
• Et voici qu'il fait, à ce sujet, et en quelques vers, une admirable peinture qui lappelle tout à fait la manière de Tacite : » Qui caresse-1 on aujourd'luii ? Celui-là seul qu'on a pris pour conlident d'un crime clandestin, à qui le remords crie sans cesse : Il faut parler, et la crainte : Il faut se taire. E'iiomme qui te fait part d'un projet honnête croit à Lon droit ne rien te devoir, et tu n'as par conséquent rien à en attendre. Mais celui qui peut à chaque instant mettre Verres en accusation sera cher à Verres. Quand on t'oiïrirait tout l'or que le Tage charrie au sein de l'Occan, ne reçois point de coupables confidences : elles l'ôleraient le sommeil. Et (lue te donneraient-elles en échange;' Des richesses que tu n'accepterais pas sans remords et ([ue t'arracherait bientôt avec la vie un ami puissant qui te craindrait sans cesse. » (V. 49-58.)
* EpisL, 11, I, i:)f..
ROME INHADITABi-E. 29
lement vrai au moral, il l'est encore au physique. Ardents, souples, intrigants, les Grecs s'étaient imposés aux Romains. Rome leur était apparue comme une mine féconde, bonne à exploiter, et ils l'exploitèrent. Ils y apportèrent aussi en môme temps que leurs arts, nouveaux pour elle, leur corruption. De là, chez les Romains de la vieille roche, ces plaintes si fréquentes contre les Grecs, ces corrupteurs de la simplicité antique, plaintes dont Caton déjà s'était fait l'organe; de là aussi ce fameux surnom de Grœcuius, par lequel on désignait les nouveaux venus, et qui marquait si bien le mépris où ils étaient tombés. Qu'on lise, à ce sujet, le célèbre plaidoyer de Cicéron intitulé p7'0 Flacco, où les Grecs sont dépeints sous des couleurs si odieuses et pourtant si vraies. Mais, depuis Cicéron jusqu'à Juvénal, le mal n'avait cessé de croître. Sans se soucier ni des railleries, ni du mépris dont ils étaient l'objet de la part de leurs vainqueurs, les Grecs avaient continué leur métier, si bien qu'ils avaient fini par faire de Rome comme leur chose. Rome était devenue le patrimoine des Grecs. Yoilà précisément ce qui révolte le poëtc, et c'est ici que se place le fameux purtrait des Grecs, un chef-d'œuvre de vérité d'observation et àliiDiiour satirique. Sait-on ce que c'est qu'un Grec ? Quand l'un de ces indignes descendants des vainqueurs de Salamine et de Platée arrive à Rome, où ses compatriotes pullulent d'ailleurs, il apporte avec lui les talents et les vices de tous les autres hommes; il est grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, baigneur, augure, saltimbanque, médecin, magicien. Que n'est-il point? Les Grecs ont le don de l'universalité; ils sont aptes à tous les rôles, se font tout à tous, du moment qu'ils y trouvent leur intérêt. Génie ardent, audace effrénée, débit prompt, voilà ce qui les distin-
gue. A peine débarqués, ils s'installent dans les plus riches quartiers, se faufilent dans les maisons des grands, y prennent racine, et bientôt en méditent la conquête. Couverts de vêtements éclatants, occupant les places d'honneur dans les festins, signant les actes les premiers, ces misérables étrangers supplantent partout les indigènes. Les enfants du pays et de la cité doivent céder aux intrus'.
Le moyen de lutter avec eux? Xe sont-ils pas passés maîtres dans le plus vil, mais le plus avantageux des arls, en celui qui consiste à flagorner le patron?
« Flatteurs avisés, ils trouvent de l'esprit à un butor, de la beauté à un ami laid; cet homme infirme, au cou long et décharné, ils lui reconnaîtront l'encolure d'Hercule, la force du héros tenant dans ses bras Antée détaché du sol. Ils sont saisis d'admiration au son d'une voix plus grêle et plus criarde que celle du coq becquetant la crête de sa femelle. Comme eu\ nous pouvons flatter, mais le Grec seul se fait croire. Où trouver son pareil.'' Point d'acteur qui les surpasse, même celui qui joue Thaïs ou qui représente Doris dépouillée de tout vêtement. Il prend si bien la voix et même les formes d'une femme que l'illusion est complète... Et ne croyez pas que ce soit là le talent particulier d'Autiochus, de Démétrius, de Stratocles et du lascif Hému< : c'est la nation toute entière qui est comédienne. — Tu ris, le Grec éclate. Ton patron laisse-t-il échapper une larme, ses pleurs coulent sans efforts et sans douleur. En hiver demandez-vous un brin de feu, aussitôt il endosse son manteau fourré. Il fait bien chaud, dites-vous; notre homme sue. Entre nous la lutte n'est pas égale. Cédons la place à qui, comme eux, peut nuit et jour composer son visage, envoyer des baisers avec la main et applaudir même aux fonctions animales du maître.
» Ajoutez à cela que rien n'est sacré pour eux; rien n'est à l'abri de leur lubricité; ni la mère de famille, ni la fille encore
vierge Faute de mieux, ils s'attaqueront à la grandmère de
leur ami. Ils veulent connaître les secrets dos familles et par là se faire craindre Il n'y a plus de place pour un Romain là où