‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 1 sur 194 · DIDIER ET C>% LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

DIDIER ET C>% LIBRAIRES-ÉDITEURS

QUAI DES ÂUGUSTI^S, 35

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Dans les mauvais jours de l’empire romain, il s’est rencontré deux écrivains de g*énie, diversement doués, il est vrai, mais d’une ég*ale hauteur d’âme, d’une même fermeté de cœur, et dont les œuvres, jusqu’à un certain point, se complètent réciproquement. Ces deux écrivains se sont partag^é une rude mais g’iorieuse tâche; ils se sont érig’és, chacun à sa manière, selon la nature et les ressources particulières de son talent, en accusateurs et en jugées de leur siècle. L’un, Tacite, historien, homme d’Etat, nous a raconté, avec l’éloquente émotion qu’on sait, les hontes de l’histoire politique de son temps; l’autre, un poète celui-là, et un moraliste, Juvénal, nous en a retracé la chronique privée en traits de flamme. Comme Tacite, Juvénal apparaît à

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une époque déplorable de l’humanité, alors que Rome reg'org’e de vices, de scandales, de passions, de crimes sans nom. Une hideuse corruption avait envahi depuis long'temps tous les rang's de la société, g*rands et petits, nobles et plébéiens. Pour combattre le mal, Juvénal eut recours à l’arme maniée jadis avec tant de vig’ueur par le vieux Lucilius : lui aussi il tira du fourreau le glaive de la satire^. Ce g*laive à la main, il fît une g’uerre impitoyable, une g*uerre sans merci à tout un monde de g-ens avilis, tarés, pervers, qui avaient pullulé dans la Rome impériale de la fin du premier et du commencement du deuxième siècle ; cette Rome où étaient venues affluer des quatre coins de l’univers, selon l’énergique expression d’un contemporain, toutes les turpitudes et toutes les infamies *.

L’œuvre de Juvénal est donc une protestation, un manifeste contre une société monstrueuse, et le poète, une sorte de tribun animé, quoiqu’on

* Ense velut stricto quotiens Lucilius ardens

Infremuit, rubet auditor, cui frigida mens est Criminibus

{Sat. I, V. 165, 166 et 167.)

« Lorsque Tardent Lucilius, frémissant d'indignation, fait briller la lame de son glaive, le coupable rougit, lui dont le cœur a senti le froid du crime. »

• Tacite, Annal., XV, xuv.

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ait parfois soutenu le contraire, d’une sainte ardeur pour le bien, d’une haine vigoureuse et loyale contre le mal, défendant une noble cause, celle de la morale publique, à peu près partout méconnue, partout outragée.

On ne sait que très-peu de chose sur la vie de Juvénal. Deux sources cependant nous sont ouvertes où l’on peut puiser quelques éléments constitutifs d’une biographie, somme toute assez courte, de notre poète. La première source, et celle-là est sûre, ce sont les rares passages de ses satires où il parle de lui-même. L’autre, beaucoup moins certaine, consiste dans quelques brèves notices sur sa vie, notices sans noms d’auteurs authentiques, dues sans doute à de vieux grammairiens, et qui nous sont parvenues par la voie des manuscrits. Ces notices sont au nombre de sept*. Ces diverses Yitœ, pour parler comme les critiques d’outre-Rhin, sont loin de mériter, nous venons de le dire, une confiance absolue : elles paraissent toutes dériver d’une même source, c’est-à-dire d’une bio^ graphie primitive de notre poète attribuée à Suétone. Il est possible, il est probable même que les Yitæ en question reposent sur quelques

* M. Otto Jahn les a réunies et publiées, pour la première fois, dans sa belle et savante édition de Juvénal {Bec. Jmii Juvenalu saturarum Ubr. V, cum sckoliis veteribw, Berolini, 1851).

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documents sérieux, mais on y a certainement ajouté beaucoup. Il faut dire aussi qu’elles diffèrent entre elles sur un grand nombre de faits et de détails ; elles se contredisent même formellement en bien des points, tandis qu’elles s’accordent sur d’autres. De là l’incertitude où elles ont jeté les critiques et les philolog*ues allemands, et de là aussi la diversité d’opinions sur certains faits de la vie du poète. Le meilleur moyen d’arriver, à cet ég*ard, non pas à la vérité absolue, mais de s’en rapprocher le plus, sera de se baser d’abord sur celles des données biog*raphiques de ces différentes notices qui se trouvent identiquement les mêmes dans chacune d’elles.

Mais voyons d’abord ce que Juvénal nous a appris lui-même sur son compte.

Le tout se réduit à ceci : Il naquit à Aquinum, pays des Volsques *. Dans son enfance il avait suivi les écoles de g’rammairiens ; celle des rhéteurs, dans sa jeunesse*. Il fut le contemporain du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamné l’an 100 de l’ère vulg*aire, sous Trajan \ époque à laquelle le poète paraît avoir été âg'é à peu près de quarante ans C’est en l’an-

» Sat. ni, 319.

* I, 14, sqq.

> Ibid., 49, 50.

‘ Ibid., 25.

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née H 9 qu’il composa la treizième satire * et en l’an 127 la quinzième*. Ce qui, d’après les calculs du savant Borg*hesi ferait remonter la naissance de Juvénal vers l’an 47 à peu près, et reporterait la date de sa mort après l’année 119, peut-être même après l’an 127. Juvénal aurait donc atteint l’êge de quatre-vingts ou tout au moins de soixante-douze ans. Il paraît avoir possédé, aux environs de Tibur, un petit domaine où il aimait à mener, chaque fois qu’il

‘ Dans cette satire, Juvénal s’adresse à un de ses amis (v. 17), qui, sous le consulat de Fonteius, aurait été âgé de soixante ans. Or les fastes consulaires mentionnent quatre Fonteius qui ont été successivement consuls, l'un en l’an 33 avant Jésus-Christ, un autre en l’an 13 de l’ère chrétienne, un autre en 59, et le dernier, enfin, en l’année 67 de la même ère. Donc c’est le Fonteius qui fut consul l’an 59, c’est-à-dire dans la cinquième année du règne de Néron, que les critiques les plus autorisés croient avoir été celui que désigne ici le poète. Par conséquent, en ajoutant 60 à 59, on aurait la date de la composition de cette satire. (Voyez Alexandre Berg, Des Decimus Junius Juvenalis Satiren, uebersetzt und erldutert, Stutt~ gart, 1863, Sat. XIII, note sur le vers 17.)

* Juvénal y parle du récent consulat de Juncus, nuper consule Junco (v. 27;, lequel remplissait ses fonctions l'an 127, ainsi que l’a prouvé Clém. Cardinal!, d’après une tablette par lui trouvée et appartenant au temps d’Adrien. (Cl. Cardinal! : « Un nuovo diploma tnililare delV imperadore Àdriano, » in dissertazioni della pon- TIFICIA ACADEMIA ROHANA DI ARCBE 0 L 06 IA, t. VI, Rom., 1835, 4, p. 231), cité par M. Ed. Gasp. Jac. de Siebold, Die Satiren Juvenuls mit metrischer Vebersetzung und Ert&uterung , pages xv et xvi du chap. intitulé : Zur lebensgeschiehte des Dichters. (Leipzig, 1858.)

* Intomo aW etù di Giovenale, Rom., 1847.

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s’y retirait, une vie simple, laborieuse et frugale

D’après un autre passage de Juvénal on peut supposer qu’il fît un voyage en Égypte *. On a contesté souvent, il est vrai, l’authenticité de la satire où il est fait allusion à ce voyage, mais sans preuves suffisantes à l’appui, selon nous.

Complétons maintenant ces minces détails biographiques par quelques traits que nous fournissent les Vitœ dont nous avons parlé. Toutes à peu près contiennent les faits suivants : Juvénal aurait été le fils, ou le fils adoptif d’un riche affranchi. Jusqu’à la moitié de sa vie, ad mediam fei'e œtatem^ c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quarante ans, cela ressort du reste de quelques vers de la satire première, il se serait adonné à la déclamation ; et cela pour suivre l’usage, ne s’étant jamais destiné ni au barreau ni à l’enseignement de l'art oratoire

Plus tard il aurait cultivé la poésie et composé quelques vers contre l’iiistrion Pàris, qui faisait alors les délices de la cour de Domitien. Ces vers, fort goûtés du public, auraient déterminé Juvénal à continuer ses essais poétiques, qui lui auraient valu plus d’un succès. Quelque

' Sat. XI, V. 60 sqq.

* Sat. XV, V. 44, 45, 46.

* Animi magis causa quant quod scholæ se aut foro præpararet.

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temps après, il aurait inséré dans une de ses satires, — la septième aujourd’hui du recueil, — un certain nombre des vers dirig’és contre Pâris, à une époque antérieure. La chose aurait été mal prise en haut lieu, cette attaque contre Pâris ayant paru une allusion blessante pour quelque favori , très-influent alors à la cour de quelque autre empereur. Juvénal donc aurait été exilé dans son extrême vieillesse. Et soit pour voiler cette disg*râce, soit pour consoler celui qui en était l’objet, soit encore pour le mortifier davantage, car les notices en question racontent tout cela, on aurait donné au vieux poète un commandement militaire, celui de préfet d'une cohorte; selon quelques-uns des sept biographes, il serait mort de vieillesse et d’ennui* dans l’exil, sous le règne d’Antonin le Pieux; selon d’autres, il serait revenu peu de temps après à Rome, où le chagrin qu’il aurait éprouvé de n’avoir plus trouvé son ami Martial l’aurait conduit au tombeau *.

Quant au nom de l’empereur qui exila Juvénal et au lieu de son exil, les notices diffèrent entre elles; celles-ci attribuent la disgrâce du poète à Domitien, celles-là à Trajan ; quelques-

' Senio et tædio vitæ confectus.

’ Tandem Romam cum venerit et Martialem suum non vlderit, tristitia et angore periit.

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unes à un tyran dont elles ne mentionnent pas le nom. Pour ce qui est de l’endroit où aurait été relég*ué le vieux satirique, tel biog*raphe de nos Yitœ se prononce pour la Calédonie (l’Ecosse actuelle), tel autre incline pour l’Ég'ypte ou la Cyrénaïque; d’autres désespèrent de pouvoir arriver à quelque chose de certain à cet égard.

De là, de l’autre côté du'Rhin, où l’on a l’habitude de traiter à fond, de fouiller toutes les questions, les questions d’érudition comme les questions philologiques, de nombreuses, d’ardentes et toutes récentes discussions en faveur de l’une ou de l’autre de ces données biographiques*.

Vu l’absence de documents suffisants et en

' C. F. Hermann, dans la préface latine dont il a fait précéder son édition de Ju vénal (Gotting., 1854), et son discipleM.de Siebold (dans son ouvrage déjà cité), adoptant l’opinion de Juste Lipse, qu’ils essayent de fortifier encore, soutiennent que le lieu où fut exilé Juvénal ne peut être que l’Ëcosse, et que l’auteur de son exil fut Domitien.

Teuffel (iVeuc larhrb. f. Philolog., t. XLIII, 1845, p. 109) cherche à démontrer que l’auteur de l'exil fut Trajan, et non Domitien. Quant au lieu de cet exil, il désespère d’arriver à quelque chose de définitif. M. Vôlker, dans un travail assez piquant sur Juvénal, intitulé : Juvenal, ein Lebens-und CharacterbUd am der rômischen Kaiserzeit (Elberfeld, 1851, p. 104, 105 et 106 ), pense que Trajan fut l’auteur de l’exil de Juvénal, et l’Égypte, le lieu de l’exil.

D’autre part, Heinrich (Commentar zu Juvenals Satire». Einleitung, vom Dichter, Kil., 1805, et Bonn., 1839) soutient que ce fut àdricn qui exila Juvénal, et qu’il l’exila en Égypte.

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présence des contradictions multiples des notices mentionnées, on ne saurait gpuère arriver à la vérité, mais seulement à un deg*ré de probabilité plus ou moins g*rand. Quant à nous, nous pencherions assez volontiers pour l’opinion raisonnée de M. Otto Ribbeck. Selon ce savant, l’auteur de l’exil de Juvénal serait Adrien, et le lieu, où fut relég’ué et mourut le poète, l’Égypte

Voilà à quoi se réduit ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir sur la vie de Juvénal.

' Mais Juvénal, après tout, est tout entier dans son œuvre.

Gomment, sous l’empire de quelles circonstances, à quelle époque, en face de quels événements cette œuvre fut-elle conçue et écrite ? On peut assez facilement s’en rendre compte.

Né sous Claude, Juvénal a pu assister au règne de onze empereurs. Il fut le témoin des plus mauvais jours de l’empire romain presque à son début, alors que commençait l’agonie de la société et que les mœurs publiques et privées atteignaient au dernier degré de corruption et de décadence. Juvénal, qui n’écrivit que fort tard , au dire des notices *, avait pu demeu-

' 2). Jmü Juvenalis Satïræ, edidit Otto Ribbeck. Lipsiæ, 1859. Præ/at., p. x, xi, xii, xin.

* Postquam diu tacuit.

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rer pendant près d’un demi-siècle observateur silencieux des saturnales de toute nature dont il était le témoin ; car le moyen de publier ses impressions sous un prince comme Domitien, par exemple, qui avait rempli Rome d’espions, établi partout une véritable inquisition politique et littéraire? Qu’on lise Tacite à ce sujet *. Ce n’est donc que sous l’heureux règ*ne de Trajan, en ces temps fortunés « où il était permis de penser ce qu’on voulait et de dire ce qu’on pensait*, » que notre satirique a dû enfin pouvoir rompre son long* silence; et c’est à la même époque que Tacite éleva, lui aussi, sa voix d’abord contenue ou plutôt étouffée par les événements, et qu’il put donner un libre cours à son indig*nation.

Et de fait, pour ce qui reg*arde Juvénal, ses plus belles satires, je parle de celles qui forment la première moitié de son œuvre, paraissent avoir été écrites sous le g*ouvernement du fils adoptif de Nerva, et elles sont à peu près exclusivement dirig*ées contre les mœurs infâmes du règ*ne de Domitien. C’est le siècle de Domitien, c’est l’universelle perversité romaine sous cet effroyable tyran, qu’attaque et que stig*matise notre poëte ; ce sont les vices, les bassesses, les

' Agricol., II.

’ Id., Histor., I, I.

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lâchetés, les forfaits dont Rome fut le théâtre pendant que rég*nait 1’indig‘ne frère de Titus, qui soulèvent les âpres et vertueuses colères de JuvénalM II est vrai qu’il ne s’en prenait de la sorte qu’aux morts, qu’à ceux « dont les cendres reposaient depuis long’temps le long* de la voie Flaminienne et de la voie Latine * » ; et on le lui a reproché plus d’une fois. Mais en supposant même qu’on ait bien interprété le sens de ces derniers mots, et nous pensons avec un savant critique qu’on s’y est quelque peu trompé*, c’était peut-être une précaution sag*e en des temps si chang’eants. Au surplus, lors même que Juvénal ne nommait que les morts, ses coups n’en retombaient pas moins sur des personnag*es vivants; car, morts ou vivants, ses contemporains s’étaient roulés ou se roulaient dans la même fang*e. On l’a judicieusement remarqué* : en flag*ellant des vices de toute nature.

' La mention faite dans la satire première de la condamnation du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamnation qui eut lieu l’an 100 de Père chrétienne, par conséquent sous Trajan, prouve seule* ment, comme l’a très-bien fait remarquer W. Ë. Weber (Die Satiren des Dec. Junius Juvenalis uebersetzt und erlâutert, 1 vol. in-8°. Vimar., 1825, et Halle, 1838, p. 234), que cette satire fut retouchée, comme beaucoup d’autres, et publiée sous Trajan. Weber fournit, à cet égard, plus d’un argument décisif.

» Sat. I, 171.

’ Heinrich, dans son commentaire sur ce vers. (Ounr. cité.)

* Idem, tbid.

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