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Ju vénal a eu soin de ne pas trop séparer les temps où il écrit de celui dans lequel il choisissait ses exemples ; de sorte qu’étant donnée la perversité g’énérale de l’époque, ce qu’il dit de la g*énération précédente s’applique toujours à la g’énération présente; et combien, par cela même, ne devait-il pas soulever d’hostilités et de haines qu’il y avait g*rand courag*e à braver! La triste fin de Juvénal montre assez qu’en disant alors la vérité sur les morts, on s’exposait fort encore à s’aliéner et à offenser les vivants; et c’est donc à tort, selon nous, qu’on l’a accusé, de nos jours, de manquer totalement de courag’e politique.
Quoi qu’il en soit, et à cause de cela même, les satires de Juvénal sont la source la plus précieuse que l’on puisse rencontrer pour l’histoire des mœurs et de la société romaine , depuis Tibère jusqu’au règ*ne d’Adrien. Elles forment, nous l’avons déjà remarqué plus haut, comme le complément des œuvres de Tacite.
Ce que Tacite nous a révélé sur les mœurs publiques et politiques de Rome, Juvénal le révèle sur ses mœurs privées et sociales. Et, à cet ég’ard, aucun autre écrivain de son époque ne saurait lui être comparé. Ni Sénèque, ni Pétrone, ni Martial, ni Pline le Jeune, à qui nous devons tant et de si curieux renseig^nements sur la vie intime des Romains, n’ég’alent,
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SOUS ce rapport, les peintures de Juvénal. Il n’oublie rien, rien n’échappe à son œil perçant, à ses infatig*ables et brûlants pinceaux. Ouvrez ses satires et vous y trouverez, toute palpitante, dans son avilissement si hideux et si varié, la Rome du temps ; tout y est au g“rand complet ; qu’y manque-t-il? c’est un véritable panorama. Aucune œuvre de l’époque n’atteint à la richesse et à l’intérêt des matières que renferment les satires de Juvénal.
Ces satires, au nombre de seize, que les grammairiens ont divisées en cinq livres *, ne sont pas toutes de la même date, nous l’avons déjà dit. Les neuf premières sont évidemment l’œuvre d’un homme qui a écrit dans toute la force de l’âge et du talent; trois d’entre elles, la première, la seconde et la quatrième, ont dû être écrites, sans être publiées aussitôt bien entendu, du temps même de Domitien, ou tout de suite après sa mort. Il y a là une indignation de fraîche date et une vivacité de traits dans la peinture des mœurs qui n’autorisent guère à croire qu’elles aient été composées d’après de simples souvenirs. Ce sont ces neuf premières
' Le premier livre se compose des cinq premières satires ; le second, de la sixième seule ; le troisième, de la septième, de la huitième et de la neuvième ; le quatrième livre, de la dixième, de la onzième et de la douzième, et le cinquième, des treizième, quatorzième, quinzième et seizième satires.
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pièces qui doivent être considérées comme l’œuvre capitale du poète satirique ; et, quant au titre de chacune d’elles, Juvénal ne paraît pas s’en être soucié beaucoup. Ils varient souvent avec les manuscrits, les éditions et les scholiastes, et nous pouvons les formuler ainsi : les Scandales du jour, les Hommes romains ou les Hypocrites et les Infâmes, Rome inhabitable, le Turbot, ou la cour de Domîtien, Riche et Pauvre, les Femmes romaines. Misère des classes lettrées, la Noblesse, Nœvolus. Là se trouve la vivante peinture des hommes, des femmes et des choses du temps ; là, le poète se laisse alleràTindig^nationde son cœur d’honnête homme, à l’inspiration de son g^énie ; c’est dans ces neuf pièces que se montre aussi au plus haut deg*ré son talent de peintre, d’observateur. Tous ces divers morceaux sont venus d’un seul jet, se sont succédé coup sur coup. 11 est impossible d’admettre un long* intervalle entre chacun. Là, émule du vieux Lucilius, Juvénal fait retentir son fouet, tombe, à bras raccourcis, sur le vice et les vicieux, le crime et les criminels; et, plus d’une fois, le g*laive même remplace le fouet entre ses mains redoutables et il frappe alors vig’oureusement. Il est debout dans l’arène, armé en g’uerre, militant, veng^eur.
Ce sont là les premières, les vraies satires de Juvénal, et nous avons fait de leur étude l’objet de la première partie de notre travail.
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Bien différent est le caractère que présentent les deux derniers livres du recueil ; on y découvre une tendance d’esprit tout autre. Les satires qu’ils renferment n’ont plus le même entrain, ne respirent plus le même feu que les précédentes; elles n’offrent ni les mêmes détails, ni les mêmes peintures , ni les mêmes renseig’nements. C’est à peine si l’on y rencontre quelques courts passages sur les vices du jour et le train quotidien de la vie romaine. On y enseigne la vertu , la sagesse , la modération ; on y préconise l’amour de l’honneur, de la justice, de l’humanité. On a- là moins des satires que des épîtres familières comme celles d’Horace, ou plutôt encore, je le dirai volontiers, de vrais sermons du genre de ceux de Massillon , par exemple , ou de tout autre prédicateur ou moraliste chrétien : ce sont des considérations sur la vanité de nos désirs et l’influence fatale des mauvais exemples y d’éloquentes réflexions sur les avantages de la sobriété et les pures joies que procure l’awîft'é; ou bien, des consolations, à la façon de celles que nous a laissées Sénèque, sur les inévitables mécomptes de cette vie, d’admirables peintures de ce grand phénomène de l’âme qu’on appelle la conscience, ou bien encore de vigoureuses sorties contre le fanatisme religieux. 11 règne dans toutes ces pièces un accent de persuasion , de vertu, de sagesse bien marqué.
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A la vivacité militante, à l’indignation, aux colères qui animent et passionnent à un si haut degré les neuf premières pièces du poète , ont succédé dans les dernières un calme, une sérénité , une élévation qui rappellent Socrate , et même les sévères leçons de la doctrine stoïcienne. Ce sont des satires philosophiques et morales dans le vrai sens du mot. Elles constituent la seconde partie de ce volume.
Nous avons insisté à dessein sur la diversité de ton, d’intention, de caractère, qui sépare les premières satires de Juvénal des dernières , parce que c’est précisément -de cette diversité ques’est prévalu tout récemment un éminent, un célèbre philologue allemand, pour attaquer, et, si c’était possible, battre en brèche l’authenticité des cinq dernières satires du recueil. Ce philologue, c’est M. Otto Ribbeck , professeur à l’université de Kiel , auteur d’une savante et curieuse édition de Juvénal', qu’il a fait suivre d’un volume, non moins curieux , écrit en allemand , et intitulé : Le vrai et le faux Juvénal ". Ce volume, nous aurons à le citer et aussi à le combattre plus d’une fois dans le cours de notre travail. Résumons-en tout d’abord l’esprit et les tendances.
' Lipsiæ, Tauchnitz, 1859.
’ Der echte und der unechte Juvénal, eine krltiscke Vntersuchung. Berlin, 1865.
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Des seize satires de Juvénal, telles qu’elles nous sont parvenues, M. Ribbeck ne recconnaît comme authentiques que les neuf premières, puis la onzième et la seizième, et ces onze satires d’ailleurs seraient entachées encore, selon le philologue allemand, de nombreuses interpolations , de lacunes , de transpositions et défauts dans le texte. Les autres pièces du recueil , à savoir, la dixième, la douzième, la treizième, la quatorzième et la quinzième , lui paraissent s’éloigner autant de l’art et du génie de Juvénal « que les déclamations de Florus s’éloignent des œuvres de Tacite ‘ . M. Ribbeck les regarde donc comme apocryphes, et voici comment il en explique l’origine : Selon lui, l’idée de publier ces cinq dernières satires sera venue à quelque libraire avide de gagner de l’argent, qui se sera associé quelque mauvais poète famélique, au moment même où l’engouement du public pour Juvénal venait de s’accroître encore par la mort récente de ce dernier. Cette édition posthume, censée publiée d’après les manuscrits laissés par Juvénal, aurait eu par cela même une vogue extraordinaire , et fait les affaires de ces deux industriels. Là-dessus M. Ribbeck, qui est un latiniste de premier ordre, tout le monde rendra
■ Voyes la préface latine dont M. Ribbeck a fait précéder son édi‘ tion des satires de Juvénal, p. x.
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cette justice à l’auteur de recueils excellents, de frag*ments réédités des trag*iques et des comiques latins ‘ et au récent et savant éditeur de Virg’ile*, M. Ribbeck, disons-nous, prend sa loupe , compulse les manuscrits , compare les textes , et , appuyé sur ses vastes et solides connaissances historiques , mytholog*iques , littéraires et philosophiques, déploie une finesse, une sag*acité extraordinaire, pour soutenir sa thèse. Or cette thèse, à tout bien considérer, n’est qu’un curieux et brillant paradoxe; et nous ne sommes nullement surpris que le système de M. Ribbeck, quelque estimables et orig*inales que soient les recherches sur lesquelles il l’a basé, n’ait fait fortune ni en Allemag’ne ni ailleurs. Mais voyons cependant comment raisonne M. Ribpeck :
Selon lui , l’auteur des deux derniers livres des satires paraît être totalement étrangler à celui des trois premiers; il semble qu’il n’ait vécu ni dans la même ville , ni connu les mêmes mœurs, ni éprouvé les mêmes impressions. Ici, c’est-à-dire dans les onze satires que nous savons, tout est « concret »; là, c’est-à-dire dans les cinq dernières, tout est « abstrait » ; ici, tout est
' Tragicorum latinorum reUqulæ. Lipsiæ, 1853. — Comicorum latinorum reliquiæ. Lipsiæ, 1855.
* P. Virgüii Maronis opéra, recensait OUo Ribbeck. Lipsiæ, Teubner, 1858-1862.
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mouvement, inspiration, feu; là, tout est sécheresse , maig’reur, pédantisme ; ici , tout est œuvre de génie ; là , tout sent le déclamateur sans génie et sans talent ; ici, tout est vrai, vif, consciencieux ; là , tout est traînant , terne, négligé. Dans les trois premiers livres , il n’y a pas trace de doctrine philosophique, on n’y mentionne guère de noms de philosophes ; dans les derniers, au contraire, on surprend un penchant avoué, manifeste, pour les philosophes et la sagesse de certaines sectes. Le vrai Juvénal est avant tout un coloriste plein d’éclat , résumant en quelques tableaux toute la corruption romaine du temps ; le faux Juvénal se plaît sans cesse aux abstractions , ne fait que déclamer et moraliser. Le vrai Juvénal est franc, simple, net dans ses idées comme dans ses peintures ; le faux Juvénal est subtil, maladroit, recherché. Le vrai Juvénal , enfin, est un grand esprit qui voit les choses de haut; le faux Juvénal est un petit esprit « un radoteur et un cuistre ‘ » . J’abrége en renvoyant, pour toute la suite du raisonnement, au livre même de M. Ribbeck, où se continue, entre les deux prétendus poètes, ce parallèle appuyé sur un vaste échafaudage de citations et de notes, défrayant, ni plus ni moins, soixante et quinze pages in-8®.
* Ein Saalbader, ein StubenphiUster.
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M. Ribbeck nous paraît bien sévère envers les dernières satires de Juvénal. Elles sont sans doute loin et fort loin de valoir les neuf premières pour lesquelles nous partag’erons volontiers , à très-peu de chose près , l’admiration de M. Ribbeck. On trouve dans les dernières bien plus que dans les premières ces traces de l’école, ces habitudes invétérées du rhéteur et du déclamateur, dont nous aurons à parler un peu plus loin. Plusieurs d’entre elles sont relativement faibles et remplies de longueurs et de tirades déclamatoires. Mais , en définitive , elles sont encore fort belles dans leur ensemble. Quelques-unes même, nous avons essayé de le montrer, sont des chefs-d’œuvre d’éloquence et de poésie. Seulement, il faut se souvenir que Juvénal les a écrites , pour la plupart, alors qu’il était déjà avancé en âge‘, et qu’il se trouvait évidemment dans des dispositions d’esprit toutes particulières. Jusque-là, il ne s’était occupé dans son œuvre ni de sagesse pratique, ni de philosophie proprement dite ; et maintenant il s’en est fait, pour ainsi dire, le promoteur ardent et dévoué. Le peintre , souvent par trop libre, de la corruption romaine de son temps , l’auteur des tableaux risqués où sont retracés les honteux débordements des hommes et des
' Voyee C. F. Hermann, præfal., p. x.
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