CHAPITRE IX
Ceci dit, il donne de nouveau la parole aux deux interlocuteurs qui s’entretenaient tout à l’heure de l’événement. « — J’entends dire qu’il en périra bien d’autres. — Nul doute : la fournaise est vaste. Je viens de rencontrer près de l’autel de Mars mon ami Brutidius... il était tout pâle. — Mais si Ajax vaincu allait se mettre en fureur et nous punir pour ne l’avoir pas assez vengé 1 Courons, hâtons-nous, et, tandis que le cadavre est encore sur la rive, donnons notre coup de pied à l’ennemi de César. Mais que nos esclaves nous voient agir, de peur qu’ils ne nous démentent et ne nous traînent, nous, leurs maîtres, en justice, la corde au cou*. »
Et Juvénal ajoute :
a Voilà ce qui se dit, ce qui se murmure sourdement dans la foule au sujet de Séjan “ » .
Damnatos : idem populus, si Nursia Tosco Favisset, si oppressa foret secura senectus Princlpis, hac ipsa Sejanum diceret hora Auguslum. Jam pridem, ex quo suffragia nulll Vendimus, effundit curas ; nam qui dabat olim Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se Conlinet, atque duos tantum res anxius optât, Panem et circenses.
Perituros audio multos.
Nil dubium, magna est fornacula ; pallidulus mi Brutidius meus ad Martis fuit obvius aram.
Quam timeo, victus nepœnas exigat Ajax,
Ut male defensus! Curramvs præcipites, et Dum jacet in ripa calcemus Cæsaris hostem.
Sed videant servi, ne quis neget, et pavidum in jus
Cervice obstricta dominum trahat
Hi sermones
Tune de Sejano, sécréta hæc murmura vulgi.
Cette peinture est fort belle. Elle débute par un trait de génie : « Jamais, croyez-moi, je n’ai aimé cet homme. »
Nunquam, si quid mihi credis, amavi
Hune hominem.
Ces mots en disent long sur la versatilité des esprits et les honteuses palinodies si fréquentes en temps de révolutions. On aurait beau jeu à les commenter, notre histoire politique à la main.
Quant aux réflexions du satirique sur la conduite de la foule, elles sont pleines d’ironie et d’éloquence. On croirait entendre Tacite flétrissant avec son indignation habituelle la lâcheté et l’inconstance de la multitude, toujours prête à s’incliner devant le vainqueur et à insulter le vaincu. Comme chez Tacite, le patriotisme de Juvénal souffre de cette honteuse décadence des Romains que ne préoccupent plus ni la politique, ni la dignité personnelle; privé de tout droit de suffrage, auquel il tenait si fortement jadis, malgré l’abus qu’il en faisait, le peuple est descendu au rôle de lazzarone ; il n’est plus qu’une tourbe d’oisifs et de mendiants. C’est déjà le commencement du Bas-Empire.
Que de vérité encore dans lé reste du dialogue qui recommence entre les deux interlocuteurs! On sait que Tibère, après le meurtre de Séjan, procéda par égorgements en masse ‘ ; il voulait faire un exemple et se venger d’avoir eu peur. La fournaise dont parlent ici nos deux Romains, c’est la colère du maître dévorant en quelque sorte tous ceux qui lui paraissaient suspects d’attachement à la cause de Séjan. Dès lors la pâleur du malheureux Brutidius s’explique. Il est donc de bonne politique de se montrer zélé pour celui que Ju-
‘ Tacite, Ànn., V, c. vu et vm, et Dion Cass., 1. VllI, xiv etsuiv.