CHAPITRE IX
vénal appelle l’Ajax vaincu, par opposition sans doute à Séjan, qui avait cru devoir procéder à l’égard de Tibère, par ruse, comme jadis procéda Ulysse à l’égard du fils de Teiicer. Si donc on n’apaise pas, si on ne flatte pas l’Ajax impérial, il est à craindre que, dans sa fureur, comme l’Ajax grec dans la sienne, il ne fasse tout massacrer autour de lui. Ces deux citoyens, se hâtant d’aller donner leur coup de pied au mort gisant encere sur le rivage du Tibre, sont dans leur rôle; ils représentent les lâches instincts de la multitude de tous les temps, conspuant aujourd’hui ce qu’elle adorait hier. C’est ainsi que, trente ans plus tard, elle insulta Vitellius tombé, le traîna aux Gémonies, foula son cadavre sous ses pieds; ce qui a fait dire à Tacite, qui comme toujours se rencontre ici avec Juvénal, que « le peuple outragea Vitellius mort avec la môme bassesse qu’il l’avait adoré vivant * ».
Les mauvais jours de la Révolution française ont présenté des spectacles analogues. Plus d’un des tyrans subalternes qui avaient dominé la France par la terreur furent hués le jour de leur chute avec la même frénésie qu’on avait mise à les acclamer la veille. Qu’on se rappelle, pour ne m’en tenir qu’à un seul exemple, la chute et la mort de Robespierre. « Étendu sur 'une table, dit à ce sujet un de nos éminents historiens, d’accord avec Tacite et Juvénal sur la versatilité et la bassesse de la multitude, le visage défiguré et .sanglant, livré aux regards, aux invectives, aux malédictions, il vit les divers partis applaudir à sa chute et le charger de tous les crimes commis... Le 10 thermidor, vers cinq heures du soir, il monta sur la charrette de
' « Et vulgus eadem pravUale insectabalur interfectum qua foverot rirenlem. » {Hislor., III, lxxxv.)
mort... une foule immense se pressait autour de la charrette, montrant la joie la plus bruyante et la plus expansive... on l’accablait d’imprécations... Au moment où sa tête tomba on applaudit, et ces applaudissements durèrent plusieurs minutes*. »
Sans doute on s’explique cette joie à la mort d’un homme comme Robespierre qui avait fait répandre tant de flots de sang innocent; néanmoins, l’ennemi une fois à terre et justice faite, ces acclamations et ces applaudissements sont tout aussi lâches que les coups de pied donnés à Séjan mort.
De cette chute de l’ambitieux, Juvénal tire une leçon morale qui ne manque pas d’éloquence, bien que, comme on l’a déjà remarqué avec justesse, elle sente « un peu le lieu commun de Técole * ».
« Eh bien ! veux tu encore, comme Séjan, avoir à ton lever tout un monde de courtisans venus pour te saluer? posséder d’immenses richesses, distribuer des magistratures curules, les commandements militaires, et passer pour le tuteur d’un prince confiné sur l’étroit rocher de Caprée avec sa bande d'astrologues chaldéens? Tu désires tout au moins avoir à tes ordres des cohortes armées de la lance des cavaliers et tout un camp dans ta maison?... Pourquoi pas? On ne veut tuer personne, mais on désire pouvoir le faire. Mais pourtant est-il grandeur, est-il prospérité qui vaille tous les maux qu’elle traîne à sa suite
Non, mille fois non, est-on tenté de répondre ici, et mieux vaut rester toute sa vie, dans une honnête médiocrité, voire même dans l’obscurité, que d’arriver si haut pour tomber si bas; et vous avez bien raison, ô poëte philosophe, d’ajouter, comme vous le faites, qu’il est
‘ Mignet, Histoire de la Révolution française, 8' édit, t. Il, p. 95. > M. D. Nisard, loc. cit.