CHAPITRE XII
Ija conscience
Le poëte philosophe reparaît encore dans cette pièce. Un ami de Juvénal, Calvinus, sur lequel d’ailleurs l’histoire ne nous fournit aucun renseignement, avait confié à un de ses intimes une somme d’argent assez considérable, quelque chose comme deux cent mille francs de notre monnaie moderne *. L’ami cupide et infidèle nia le dépôt et se parjura. Cette trahison de l’amitié, jointe à la perle d’une partie de sa fortune, jeta Calvinus dans un amer désespoir. Juvénal essaye de le consoler dans une de ces lettres qui rappellent moins les épîtres d’Horace, que certaines épîtres de Sénèque, connues sous le nom de Consolations. C’est encore un de ces lieux communs de morale prêtant aux descriptions et aux ornements poétiques, et qui déparent trop souvent les dernières satires de Juvénal. La pièce à laquelle nous voici arrivé abonde malheureusement en défauts de toute sorte. Trop souvent le
' Sat. XIII.
’ C’est W. E. Weber qui évalue à ce chiffre le million de sesterces indiqué par Juvénal. (Weber, Die Saliren Juvenals übersetzt und erlautert, Halle, 1838, p. 564.)
LA CONSCIENCE. 281
poëte gâte les pensées les plus élevées par des développements superflus, une morale intempestive, une froide déclamation. Au point de vue de l’art dans la composition, la treizième satire laisse beaucoup à désirer. Ainsi, dès le début, Juvénal énumère rapidement les divers arguments dont il se servira pour consoler Calvinus, et ces arguments sont ensuite présentés, un à un, dans la suite de la pièce, avec force développements, et des ornements souvent étrangers au sujet; ce qui convient plus à un thème d’école qu’à la satire proprement dite ; ajoutez à tout cela des répétitions, des longueurs, certains épisodes déplacés ou tout au moins mal placés à l’endroit où ils se trouvent, et aussi je ne sais quoi de fautif, par moment, dans la trame même du texte, où les idées ne s’enchaînent pas toujours avec assez de rigueur. Ce sont là autant de taches qui ont leur origine , ce semble, dans les vieilles habitudes de l’école; elles accusent en même temps chez le poëte une fatigue résultant de son âge. Cette satire, en effet, paraît avoir été écrite la deuxième ou la troisième année du règne d’Adrien ‘ ; et, à cette époque, d’après les calculs que nous avons établis *, Juvénal avait tout près de quatre-vingts ans.
Ce n’est pas à dire cependant que cette satire soit dépourvue d’intérêt ; loin de là : elle offre de beaux
' Cela ressort des vers 16 et 17 où Juvéaal dit en parlant de Calvinus :
Stupet hxc quijam post terga reUqttU
Sexaginta annos, Fonteio consule natus.
Or C. Fonteius Capito avait été consul l’an 59 de l'cre chrétienne, sous Néron (Th. Janson ab Almeloveeu, Faalor. roman, comular. libr. duo. Anistel., 1740, p. 121 , cité par Siébold» loc. ctt,,’p. 257). Celte satire fut donc écrite l’an 119 ou l’an 120. '
* Voyez notre Introduction.