‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 156 sur 194 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

tant de là, personne n’aurait plus le droit de se plaindre

Pris en eux-mêmes, tous ces détails sont curieux, sans doute, comme traits de mœurs. Ils achèvent de nous faire connaître l’écume de cette société romaine de la fin du premier et du commencement du second siècle, ressortissant alors de la juridiction du préfet de la ville, qui accomplissait à lui seul, à ce qu’il semble, les fonctions que se partagent, chez nous, le préfet de police, le juge d’instruction et les parquets des procureui*s généraux et impériaux. Mais, comme consolation pour Calvinus, cette longue énumération de malfaiteurs, énumération qui donne souvent lieu, pour le dire en passant, à des descriptions oiseuses et déclamatoires, me paraît, je l’avoue, un argument médiocre. On ne voit pas trop comment ce spectacle pouvait et devait calmer le désespoir de l’ami de Juvéual. On voudrait ici quelque raisonnement allant plus directement et plus droit à l’âme de Calvinus; les arguments de Juvénal ne paraissent ni naturels ni concluants; et il faut vraiment l’admiration systématique d’un critique traducteur* pour voir dans tout ce morceau, aussi bien que dans les vers qui suivent, autre chose qu’une sorte d’éclipse du génie de Juvénal, ou tout au moins comme le sommeil du maître. Notre poëte fait observer quelque part, dans cette même satire, qu’une fois sur le chemin du mal,

' Humant generis mores tibi nosse volenü

SiifficU una domus; paucos consume dies, et I Dicere te miserum, postquam ilUnc venerta, attde. (V. 159-162.)

^ Je veux parler ici de Dussaulx. Voyez ses notes sur la satire tjui nous occupe. Tome II, pages 320 et suivantes, édit. 1839.

LA CONSCIENCE

on y retombe sans cesse N’en serait-il pas de même du goût en matière de littérature? Lorsqu’on est entré dans une veine mauvaise et dans des développements faux , on a peine à s'arrêter. Voyez : les méfaits de tout genre qui entourent Calvinus ne doivent point le surprendre, répète encore son ami, parce qu’ils appartiennent à l’histoire quotidienne delà vie romaine; et, pour mieux faire ressortir sa pensée, il se croit obligé d’ajou- •ter ce qui suit: «Est-on surpris, dansles Alpes, de rencontrer des goitreux? En Éthiopie, des femmes pourvues de mamelles dépassant en grosseur leurs enfants? En Germanie, de voir des yeux d’un bleu sombre, des cheveux blonds huilés et retombant en tresses sur les épaules *? »

Le développement continue pendant plusieurs vers encore , et l’on nous dépeint les combats que les Pygmées, revêtus de petites armes, soutiennent presque journellement, en Thrace, contre des nuées de grues venant fondre sur eux pour les emporter au milieu des airs; et l’on conclut de même, à savoir qu’il ne vient à l’esprit de personne d’en rire, dans ce pays du moins, parce que tout ce monde-là n’y a qu’un pied de haut *.

Voilà, assurément, des idées bien recherchées, bien inutiles au sujet, une description faite uniquement pour décrire, et tout à fait dans le goût des rhéteurs du temps. Des passages de ce genre expliquent, jusqu’à un certain point, les impatiences et les indignations toutes littéraires de M. Ribbeck, qui déclare cette satire, ainsi que la précédente et les trois suivantes , apocryphe et l’œu-

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