CHAPITRE XII
vre de quelque rhéteur maladroit. Nous ne partageons pas, quant à nous, le lecteur le sait, cette opinion, de quelque savants arguments que M. Ribbeck l’ait soutenue; nous en avons donné les raisons ailleurs Nous croyons être plutôt dans le vrai en mettant ces défaillances de la muse de Juvénal sur le compte de son grand âge; au reste, il est du devoir de la critique, et nous n’y manquons pas, de les faire ressortir; mais il faut louer pourtant les beautés du poète. Constatons que la grande expérience qu’a Juvénal de la vie et des choses de ce monde lui inspire aussi dans cette même satire, si faible par moments et si peu en harmonie avec la plupart des autres pièces, des morceaux de premier ordre. Après s’être égaré dans des chemins de traverse, où il a perdu de vue son sujet pour se livrer à de vains et inutiles développements de rhéteur, il rentre brusquement dans sa voie, et se retrouve tout aussitôt. Semblable à Homère, il a ses instants de somnolence, mais aussi ses réveils de lion.
Que désire Calvinus? Voir sans doute le scélérat qui l’a trompé chargé de chaînes et traîné au supplice ; ce lui sera une consolation suprême que de regarder le sang couler du cadavre du parjure? Cela lui rendra-t-il son argent? est-ce là un moyeu de recouvrer la perte faite? Assurément, non. « — Mais la vengeance, fait dire le poète à son ami irrité et encore tout entier à la trahison dont il a été victime, mais la vengeance est un bonheur qui fait plus de plaisir que la vie elle-même. »
At vindicta bonum est vita jucundius ipsa*.
' Voy. notre Introduction.
LA CONSCIENCE
A cette parole si passionnée, à ce sentiment malheureusement si vrai et, malgré ce qu’il a de sauvage, trop fréquent chez les hommes, mais si indigne d’une âme élevée, Juvénal a une réponse toute prête ; réponse empreinte de sagesse, d’humanité et de vérité : Oui, la vengeance est un plaisir, mais pour qui? « pour ces brutes que la moindre cause exaspère et
met en fureur elle est encore la joie d'une âme
faible, étroite et pusillanime mais ce n’est point là
ce que te diront Chrysippe, Thaïes au génie si humain, ni le vieillard qui habitait au pied de l’Hymette, au miel si doux. Non, même dans sa cruelle prison, jamais Socrate n’aurait voulu partager sa ciguë avec son accusateur »
Quel est le Père de l’Église qui prêcherait mieux le mépris de la vengeance ? Ces paroles ont de quoi étonner dans la bouche d’un païen. Il y a là, en vérité, comme un souffle anticipé des doctrines évangéliques ; on enseigne ici la clémence, le pardon des injures. De quelle manière touchante et élevée à la fois, après avoir invoqué l’exemple des grands maîtres de la sagesse antique, le poëte philosophe caractérise la divine mansuétude de Socrate, qui apparaît ici comme le Christ de la morale païenne, si je puis m’exprimer de la sorte 1 Ce qui suit est aussi élevé et non moins éloquent : Il est inutile que l’homme qui, sur cette terre, a été, de la part de son semblable, victime d’une infamie ou d’un grand crime, s’acharne à la punition du coupable ; car le coupable trouvera son châtiment en lui-même, c’està-dire dans sa mauvaise conscience ; elle lui causera des tourments plus atroces que tous ceux que pourraient