CHAPITRE XIV
peu d’une nation dont les dieux variaient d’un rurme à l’autre, c’est-à-dire comme nous dirions maintenant, d’un département à un autre? Ces dieux si divers ne se ressemblaient que par un seul point, celui d’être ridicules : crocodiles, oiseaux ennemis des serpents, poissons de mer, poissons d’eau douce, singes et chiens, tels étaient les dieux qui se partageaient la dévotion des peuples de l’Egypte. Ce n’est pas tout : au culte des animaux se mêlait celui des plantes, et ce culte n’était pas le moins sérieux. Manger un poireau ou un oignon, c’était un sacrilège. « O les saintes populations dont les dieux poussent dans les jardins *» ! Et ce trait sarcastique, Juvénal le fait suivre de cet autre consistant, il est vrai, dans une de ces antithèses chères aux rhéteurs, et destinée ici à servir de transition au sujet qu’il va traiter : En Egypte, « un animal porte-laine, — car on s’y abstenait, comme on va le voir, de la chair des animaux, selon le système de Pythagore, — lie peut figurer sur aucune table. Mais où la religion défend de tuer un chevreau, la chair humaine n’est pas une viande défendue*. »
Voilà ce que Juvénal va nous exposer tout à l’heure; c’est là ce qui fera l’objet même de sa satire; et, à l’avance, cette idée excite son indignation. Quelle abomination! dit-il; et, puisant dans ses souvenirs, il rappelle les temps fabuleux de la Grèce, Ulysse racontant aux Phéaciens étonnés des faits du même genre, à savoir les mœurs atroces des Cyclopes et des Lestrigons ; mais les Phéaciens ont dû traiter Ulysse de charlatan et de menteur.
Il est fâcheux qu’au lieu de s’arrêter là et de passer
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immédiatement à son sujet, Juvénal s’étende, à perte de vue, sur cette incrédulité que le fils de Laërte n’aurait pas manqué de rencontrer à la cour d’Alcinoüs, qu’il prête aux habitants de Corcyre tout un discours à l’aide duquel ils auraient réfuté les folles exagérations de leur hôte, et qu’il se croie tenu de louer ce même discours. Ces développements, malheureusement, se ressentent trop des habitudes de l’école et de la déclamation qui se font jour surtout dans la seconde moitié de l’œuvre de Juvénal, dans ses dernières satires; elles dépareront trop souvent le morceau que nous étudions. Tantôt, comme ici, ils retardent l’exposition du sujet ; tantôt, comme nous le verrons plus loin, ils embarrasseront et allongeront le récit.
Or voici cette histoire, qui, comme le constate Juvcnal, dépasse toutes les fictions tragiques connues, et dont l’horreur est d’autant plus grande qu’il s’agit d’un crime où tout un peuple a mis la main ‘ ; et ce crime s’est commis récemment, du temps même de Juvénal ;
« Entre deux peuples voisins, les Ombites et les Tentyriens
* Juvénal appelle ces deux peuples des peuples voisins, finUimos. Or il est constant qu’Ombos était situé à plus de trente lieues au sud de Tenlyra, en remontant la rive droite du Nil. De là, d’un côté, de la part de certains commentateurs, des corrections et des variantes proposées, pour échapper à cette difficulté de texte ; de l’autre, de la part de certains philologues, des doutes élevés contre l’authenticité de cette satire. Voyons s’il n’y aurait pas lieu de concilier les choses, et procédons, autant que faire se peut, avec méthode et ordre.
Un fragment du manuscrit du Vatican (voyez pour toutes ces variantes l’édition Jahn, p. 161, les notes) porte Utnbos, d’autres Combos, un manuscrit de Paris, Compos. Cette dernière leçon, se sont dit tres-témerai rement, à coup sûr, deux éditeurs (Ruperti et Achaintre). est évidemment une corruption de Comptas, qui n’est qu’une orthographe particulière de Copias, ville bien connue de la vallée du Nil,