CHAPITRE XIV
vainqueurs le dévorent, et on ronge jusqu'aux os^ On ne songea pas à le faire bouillir ni rôtir; c’eût été long et ennuyeux ; il aurait fallu allumer du feu et prendre patience : on se contente de le manger cru. Au moins faut-il s'applaudir que le feu ait échappé à cette exécrable profanation, le feu que Prométhée ravit au ciel pour en faire don aux hommes. Au reste, les monstres qui ont osé mordre de la sorte dans un cadavre n’ont jamais rien mangé qui leur parût meilleur. Inutile de demander si, pour les premiers qui en tâtèrent, ce fut une sensation de volupté bien vive, puisque le dernier qui survint, voyant que tout était absorbé, passa ses doigts sur le sol afln d’y recueillir et de goûter du moins un peu de sang »
Sauf un ou deux passages d’un goût fort douteux e qu’à dessein nous avons cités avec tout le reste pour édifier le lecteur sur les défauts de ce genre, déjà signalés plus haut, et qui, malheureusement, se présenteront encore plus bas, sauf cela, disons-nous, ce récit de Juvénal offre des beautés de plus d’un ordre, et dignes d’être relevées.
' L’acte atroce s’accomplit pendant la retraite des Tentyriens repoussés vers le nord par les Ombites. On peut supposer qu’elle eut pour théâtre un certain endroit situé entre Ombos et Tentyra, pas très-loin de Coptos ; c’est ce que semble indiquer ce fameux vers : Gesta super calidœ referemus mœnia Copti,
si peu compris et si mal traduit même par des latinistes de premier ordre, qui avaient admis un sens inadmissible, dont nous avons parlé plus haut, super mœnia Copti, au-dessus de Coptos, c’est-à-dire au sud de Coptos. Voilà, selon nous, comment on peut concilier les choses; car qu’on note bien en passant que si les attaqués eussent été ceux de Coptos, comme l’ont admis Ruperti et Achaintre, et qu’ils eussent ensuite poursuivi vers le nord les Tentyriens par eux repoussés, la scène odieuse en question eût eu lieu non pas super Coptum, mais infra Coptum, c'est-à-dire au nord de Coptos ; et dès lors le vers
Super mania Copti,
serait incompréhensible.
Hélas! sans s'en douter, et tout d’abord, Juvénal a dit le mot juste sur la cause de toutes les guerres soulevées par le fanatisme religieux :
Inde furor vulgo, quod numina vîclnorum Odit uterque locus, guum solos credat habendos Esse deos quos ipse colit.
Au lieu de deux localités , mettez là deux nations de religions différentes, et vous aurez le secret de toutes ces luttes impies qui ont, pendant des siècles, à la honte de l’humanité, ensanglanté le monde. C’est toujours parce que l’on croit sa religion meilleure que celle du voisin, qu’on se laisse aller contre lui à des excès d’autant plus dangereux qu’ils sont inspirés par une conviction sincère, ou du moins paraissant telle. C’est au nom de ce principe que le catholicisme, delà meilleure foi du monde, a inventé son fameux compelle intrare; que l’inquisition a fait dresser tant de bûchers et brûlé tant de milliers d’hérétiques, que, plus tard, orthodoxes et protestants se sont fait une guerre à mort. Ces Tentyriens, adorateurs de l’épervier ’, qui se font une joie cruelle de surprendre et de troubler la fête religieuse des Ombites, adonnés au culte du crocodile nous font penser, — qu’on nous pardonne ce rapprochement, — à ces invasions à main armée des catholiques du temps de la réforme, allant se jeter sur les huguenots au prêche, et les massacrant, comme aussi aux actes d’intolérance du même genre exercés par le calvinistes, démolissant les autels et brûlant les églises des idolâtres, c’est-à-dire des catholiques. Depuis que le monde est
' Ëlien, Histoire des animaus, liv. X, ch. xxiv,
’ Idem, ibid.,c. xxi.