CHAPITRE XIV
meneurs de ïentyra, sa rivale, virent là une occasion dont il fallait profiter. Quel plaisir d’empécher leurs ennemis de passer gaiement ce jour de fête, et de savourer la joie d’un interminable festin! Dans les temples, dans les carrefours, des tables, des lits étaient dressés; et ce n’était pas pour y dormir; ils y passaient parfois sept jours et sept nuits. Tout sauvage qu'il est, ce canton d’Égypte, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte moi-même, ne le cède point en volupté à l’infâme Canopc. Pour les Tentyriens, d’ailleurs, la victoire semblait facile. Leurs ennemis sont ivres, le vin alourdit leurs langues comme leurs pas. D’un côté donc les Ombites, dégoûtauts de parfums, quels qu’ils fussent, des fleurs dans les cheveux et des couronnes sur la tête, dansaient au son d’une flûic où soufflait quelque nègre ; de l'autre côté, la Haine, la Haine a jeun. D’abord les esprits s’échauffent; les injures s’échangent ; c'est le signal du combat. Ou se heurte eu poussant le même cri ; le bras nu remplace le javelot. Déjà peu de mâchoires sont exemptes de blessures; à peine un nez reste-il en bon état, si même il en reste un. Ce ne sont dans les deux camps que visages mutilés, méconnaissables, crânes fendus et des mains souillées du sang sorti des yeux crevés. Mais ce n’est là encore pour eux qu’un jeu, un amusement d’enfants, parce qu’ils ne marchent pas encore sur des cadavres. Au fait, à quoi bon cette mêlée de plusieurs milliers de combattants, s’il n’y avait pas mort d’homme? A cette pensée, l'achamement redou-
lesquels, comme on a vu, ont remplacé les Ombites du texte par ceux de Coptos, pensent que l’attaque vint du sud vers le nord, et que les habitants de Coptos commencèrent la rixe en surprenaut ceux de Tentyra. C. F. Hermann, tout en se tenant au texte qui mentionne comme partie adverse des Tentyriens les Ombites, avait cru, lui aussi, pendant longtemps, que les Tentyriens furent attaqués les premiers chez eux et qu’ils repoussèrent ensuite les Ombites. Mais il a fini par admettre l’opinion opposée en se basant : 1° sur ce fait que, d’après Élien (Histoire des animaux, X, 24), les Ombites adoraient le crocodile, tandis que les Tentyriens l’avaient en abomination; cela étant, il lui parait plus naturel de supposer que la fête religieuse mentionnée par Juvénal eut lieu chez hs Ombites et fut troublée par les Tentyriens que repoussèrent ensuite les premiers; 2° en admettant la correction de Merzer, suivie par Jabn, pour le texte du vers 73 que nous aurons occasion d’indiquer tout à l’heure, dans la note qui va suivre. (Conf. Hermann, Præfat, in edit. Juvcnal, safir., Lipsiœ, 18C2.)
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ble; déjà on se baisse, on ramasse, on lance des pierres, armes ordinaires de l’émeute, — non pas de ces pierres comme en lançaient Turnus et Âjax, ou bien un Diomède, quand il froissa la cuisse d'Énée, mais des pierres proportionnées aux bras de nos contemporains, bien différents des bras nerveux des héros antiques. A cet égard l’espèce dégénérait déjà du temps d’Homère. La terre ne nourrit plus aujourd’hui que des hommes aussi faibles que méchants. Aussi un dieu qui les voit aux prises ne peut qu’en rire et détester leur lutte.
O Mais reprenons le fil de notre récit. Les Ombites, renforcés par leurs concitoyens, tirent le glaive et renouvellent le combat à coups de flèches. Poursuivis par les Ombites, ceux de Tentyra, dont la ville est voisine des contrées où verdit le palmier, tournent le dos^ et se sauvent en toute hâte. Dans la déroute un des leurs dont la terreur précipitait les pas, tombe, est pris. On le coupe en morceaux afin que chacun puisse avoir sa part. Les
' Le texte porte :
Terga fuga celeri prœstautlbus omnibus instant Qui vieina colunt umbrosœ Tentyra palmœ.
Le manuscrit de Montpellier, cité par Jahn, à la page 162 de son édition, offre ici une lacune :
Terga fuga celeri prœstant
M. Jahn admet la correction de Merzer, à laquelle s’est rangée Hermann et que nous adoptons également avec Jahn, et qui est ainsi conçue :
Terga fuga celeri prœstant instantibus Ombis.
Cela est certainement plus satisfaisant que le texte ordinaire :
Terga fuga celeri prœstantibus omnibus instant,
et que le texte de quelques anciens manuscrits, portant ce vers spo:tdafque d’une contexture passablement suspecte :
Terga fugœ celeri prœstantibus omnes instant
Ainsi, ce sont les Tentyriens qui fuient repoussés par ceux qu’ils ont attaqués.
Ici se présente une autre question : Comment, dira-t-on, les Tentyriens avaient-ils pu venir de si loin pour attaquer les Ombites ?'On se l’expliquera facilement, si l'on se souvient qu’à l’aide de leurs canots les Égyptiens se rendaient très-rapidement à des distances très-considérables. C’est ce que confirme Hérodote (liv. II, c. lix).