‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 30 sur 194 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ment distribuée *. Cependant des chariots chargés de poutres ou de pierres de Ligurie viennent à traverser cette foule déjà si embarrassée ; accablé sous ce poids énorme, souvent l’essieu se brise, verse sur les passants cette montagne ambulante, et quantité de citoyens sont broyés sous les roues, tandis que, sans se douter de rien, leur famille les attend au logis *.

Piquante et curieuse peinture que ne saurait effacer complètement, même le plus pâle, le plus prosaïque résumé, et dont Boileau, dans sa satire intitulée les embarras de Paris, a fait une imitation pleine de verve et d’originalité, présente à toutes les mémoires *. C’est bien là le tableau fidèle de ce qui se passe et se voit dans les grandes capitales à certaines heures de la journée, alors que les grandes artères sont sillonnées de piétons, d’équipages, de chariots et de charrettes, et que se produisent mille et mille embarras, mille et mille accidents, les uns burlesques, les autres tragiques. Paris, Londres, Vienne, Madrid, New-York et beaucoup d’autres cités populeuses, présentent à certains moments de presse et d’agitation l’image vivante et encore agrandie de l’animation et du tumultueux désordre de la Rome des Césars.

Umbritius nous a fait connaître les rues de Rome

' Voyez sur la sportule et les diverses transformations qu’elle a subies, la page lO de ces études.

’ Voyez V. 234-2C4. M. de Siebold.dans l'introduction dont il fait précéder sa traduclion en vers allemands de 1a troisième satire {mvr. cité, p. 36), fait remarquer, avec raison, qu’on peut conclure d’après ces détails qu’ils se rapportent aux premières années qui ont suivi la mort de Domitien. En effet, Pline le jeune avait écrit, en l’année lOO de Père vulgaire, son Panégyrique de Trajaii, et dans le chapitre L1 de cet opuscule il loue Trajan d’avoir défendu aux chariots chargés de pierre la circulation dans Rome.

> Sat. VI.

ROME INHABITABLE

pendant le jour. Il va nous dire maintenant ce qui s’y passait pendant la nuit. Ici encore combien de curieux traits de mœurs, de détails piquants que l’histoire proprement dite, en raison de sa gravité, ne relate guère! On nous montre Rome en quelque sorte en déshabillé, et nous surprenons la vie romaine sur le fait. Ainsi certaines découvertes faites à Ilerculanum ou Pompéi, par exemple, nous initient à la vie intime des Romains, que sans cela nous aurions probablement toujours ignorée.

La nuit donc on est exposé à mille petites misères : à chaque instant l’on risque d’être écrasé sous une grêle d’ordures tombant avec une pesanteur effrayante du haut des maisons; et Juvénal, à ce sujet, fait spirituellement observer, par la bouche d’Umbritius, qu’on devrait taxer de stupidité et d’imprévoyance quiconque irait souper en ville « sans avoir fait son testament ' » . Autant, en effet, de fenêtres éclairées sur votre passage, autant vous avez de morts à redouter *. Le seul vœu raisonnable à former en cette conjoncture, « c’est que ces fenêtres se contentent de vous inonder du contenu de leurs pots*. » C’est là une maxime de sagesse pratique qui ne devrait pas être oubliée par quiconque habite une grande ville, et, il y a quelques

‘ V. 273 et 274.

’ Voy. sur la hauteur extraordinaire des maisons romaines avant et après l’incendie allumé par Néron les curieux et savants détails que nous fournit à ce sujet M. L. Friedlænder, ouvr. cité, p. 3, 4, 5.

’ Vt sint contentæ patulas defundere pelves. (V. 277.)

Le poète évidemment veut dire par là que mieux vaut encore être inondé par les immondices contenues dans les vases que l’on vide du haut des fenêtres, que d’être écrasé par ces mêmes vases , ce qui ne manquerait pas d’arriver si l’on Jetait à la fois sur le passant le contenant avec le contenu.

Page 1