‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 31 sur 194 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

armées seulement, les citoyens de Marseille surtout auraient été à même de la mettre tout particulièrement à profit.

Ce n’est pas tout. En quittant son logis, pendant la nuit, on courait risque aussi de tomber à tout instant entre les mains de certaines bandes de jeunes gens ivres qui, au sortir de quelque orgie, se plaisaient trop souvent à chercher noise aux passants. Encore un scandale dont Néron avait donné l’exemple, au. dire des historiens romains; car Tacite ‘ et Suétone* nous le montrent parcourant les mauvais lieux de Rome déguisé en esclave, puis se faisant un malin plaisir de rosser d’importance tous ceux qu’il rencontrait sur son chemin. Une fois la licence autorisée par le nom du prince, les fils de famille se livrèrent impunément aux mêmes excès. C’est encore Tacite qui nous le dit ®. Pour quelques-uns de ces mauvais sujets, fait observer Juvénal ù son tour, « c’était un prélude nécessaire au sommeil * )) . Or qui courait en pareille occurrence le plus de dangers ? C’était encore et toujours le pauvre, répond le poëte, qui ne cesse de le plaindre et de le défendre. L’homme riche, ne sortant de chez lui, la nuit, que bien escorté, précédé et suivi de torches flamboyantes, n’a rien à craindre. On lui cède prudemment le pas. Mais le pauvre, marchant seul et n’ayant le plus souvent pour se guider que la lueur douteuse de la

' Ann., Xlil, 25.

= iVero, 26. Voyez aussi Dion Cassius, LXI, c. 9.

® Ann. ibid. On a trop souvent accusé Juvénal d’exagérer leschoses en sa qualité de satirique ; car les écrivains contemporains confirment constamment les faits qu’il rapporte. 11 n’y a de différence en général que dans la manière plus ou moins vive ou dramatique dont le poêle les représente.

ROME INHABITABLE

lune ou d’un bout de chandelle, a tout à redouter. Écoutons Umbritius, qui semble parler d’expérience :

« D'abord le brutal se plante devant moi et m’ordonne de m’arrêter. Que faire quand un furieux commande et que d’ailleurs il est le plus fort? D’où viens-tu? me crie-t-il. Chez qui t’es-tu farci de fèves et de vinaigre? Quel savetier a daigué partager avec toi ses poireaux et sa tête de mouton bouillie? Tu ne dis rien, parle, ou reçois ce coup de pied. Où loges-tu ? Dans quel bouge faut-il que j’aille te chercher? Que j’essaye de répondre ou de battre en retraite sans mot dire, c’est tout un; il n’en frappe pas moins, et le forcené m’intente encore un procès. Voilà la liberté dont le pauvre jouit à Rome. Blessé, meurtri par ses coups de poing, je le conjure et le supplie de me laisser du moins partir avec quelques dents ^ ».

Ceci est plus qu’un piquant tableau de genre nous faisant connaître les habitudes du pauvre, et jusqu’au repas dont il se régalait s’il était invité chez ses pareils. Ce dialogue et tout ce qui l’encadre indique à merveille la ligne de démarcation qui séparait à Rome les classes inférieures des classes supérieures. Ces fils de patriciens, échauffés par le vin et la bonne chère, accostaient le petit peuple à peu près comme le loup de la fable accoste l’agneau. Ils représentent la raison du plus fort. Quel mépris, quelle insolence, quelle violence d’un côté ! et de l’autre, quelle humilité, quelle résignation et en même temps quelle conscience de l’injustice subie 1 On se croirait déjà au moyen âge, alors qu’il était permis au seigneur et suzerain de molester à sa guise le serf inoffensif et impuissant. Par l’organe d’Umbritius, Juvénal proteste, à sa manière, contre ces injustes distinctions sociales, ces odieuses inégalités des conditions.

CHAPITRK II.

Ce qui suit est d’une vérité plus générale, et achève la peinture des inconvénients attachés au séjour de Rome, au point de vue de la sécurité des citoyens. Il s’agit des faits et gestes des voleurs de nuit. Qu’étaient devenues, au temps du satirique, les sages mesures de police prises par Auguste, qui avait divisé Rome en quatorze régions ayant chacune son excubiloriiim ou corps- de-garde , et organisé une garnison urbaine de quatre cohortes spécialement destinée à veiller à la tranquillité publique pendant la nuit '? Tout cela, évidemment, était tombé en désuétude sous les empereurs ses successeurs. Qu’on en juge :

€ II y a bien d’autres risques à courir, dit Umbritius, car il ne manquera pas de gens pour vous dépouiller dès que les maisons se ferment et que le silence se fait dans les boutiques après qu’on y a fixé les verrous et les barres des volets. Alors surgit soudain un rôdeur de nuit, et le couteau fait sa besogne. Pendant ce temps-là, les patrouilles du guet occupent les marais Pantins et la forêt Gatlinai'ia. Ce qui fait que les voleurs se replient de là sur Rome, où ils accourent comme à la curée “ »

Voilà de ces misères inhérentes à toutes les grandes villes, et qui ne disparaîtront jamais complètement. Paris a eu son pimis Gallinaria; on sait, en effet, quel rôle a joué, pendant trop longtemps, la forêt de Bondy ; et sous Louis XIV encore, les rues de Paris n’étaient guère plus sûres la nuit que celles de Rome au temps de Domitien, témoin ces vers de Boileau, si heureusement imités du passage de J ti vénal cité plus haut :

Mais sitôt que du soir les ombres pacifiques

D’un double cadenas font fermer les boutiques;

• Sucton., Aug., xxx et xux; Tacite, Ann., IV, v; Dion, LV, xxiv. ’ V. 309.-309.

ROME INHABITABLE

Que> retiré chez lui, le paisible marchand Va revoir ses billets et compter son argent;

Que dans le marché ^Nruf tout est calme et tranquille.

Les voleurs à l'instant s’emparent de la ville.

Le bois le plus horrible et le moins fréquenté Est au prix de Paris un lieu de sûreté !

Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue Engage un peu trop tard au détour d’une rue!

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :

La bourse!... Il faut se rendre, ou bien vous résistez Afin que votre mort, de tragique mémoire,

Des massacres fameux aille grossir l’histoire

De nos jours, Dieu merci, les choses ont bien changé; quoique bien autrement étendue que la Rome des empereurs et le Paris du dix-septième siècle, la capitale de la France, aussi bien que celle de rAnglclcrre, offre en général une sécurité presque parfaite, grûce à un système de police plus intelligent, et peut-ôtre aussi, disons-le, à un éclairage plus ingénieux.

Nous voilà bien loin de notre ami Umbritius. Hâtonsnous, et pour finir, de revenir à lui. Maintenant qu’il nous a dit ce qu’il avait sur le cœur, et qu’il a exhalé, avec l’éloquence d’un homme de bien, sa haine si fortement motivée contre la capitale du monde romain, il est censé partir pour son exil volontaire. Il dit adieu à Juvénal, non sans lui promettre néanmoins que le jour où le poète se rendra, pour se refaire, à Aquinum , sa patrie, il sera prêt à quitter Cumes pour se ranger, en soldat dévoué, sous le drapeau de celui qui s’est imposé la tâche honorable de faire la guerre aux vices de son siècle.

Telle est cette satire où l’auteur s’efforce avant tout de nous peindre, en détail et par le menu, la corruption

' Snl. VI.

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