CHAPITRE IV
versé de la sorte, M. Ribbeck a beau défendre longuement, savamment, cette opération philologique, dans une curieuse et piquante dissertation latine exclusivement consacrée à la satire des femmes il n’aboutit, en définitive , qu’à une disposition de texte tout arbitraire, toute de fantaisie.
Quant à nous, dans l’exposé qui nous reste maintenant à faire de cette partie de la pièce où se rencontrent les tacbes signalées plus haut, nous ne suivrons ni le texte ordinaire des éditions, ni l’ordre du texte de l’édition Ribbeck. Nous nous attacherons tout simplement à faire passer tout d’abord sous les yeux du lecteur, parmi les divers et nombreux types féminins que le poëte continue à retracer , ceux d’entre eux que l’on retrouve à peu de chose près dans toutes les sociétés, chez les modernes par conséquent aussi bien que chez les anciens ; et nous nous réservons de grouper ensemble, un peu plus loin, les types essentiellement romains.
Voici donc, avant tout, quelques portraits représentant des travers, des ridicules, des vices qui sont de tous les temps. Le poëte s’y montre comme le continuateur de Théophraste et le précurseur de La Bruyère et de Molière. Il place tour à tour sous nos yeux la plaideuse, la jalouse-infidèle, la musicienne, la nouvelliste, la savante et la coquette.
« Il ne se juge presque pas de procès qui n’ait été suscité par des femmes. Manilia assigne toujours quand elle n’est pas assignée. Très-versées dans la procédure, elles rédigent elles-mênaes
‘ De sat. sext. disputaüo , pi imum miper in symhola philologoruni Bonensium édita. Cette dissertation se trouve à la suite du volume intitulé : Der echle und der unechte Juvenal, et comprend 31 pages.
LES FEMMES ROMAINES
des requêtes. Elles en remontreraient à Celsus, lui dicteraient son exordeet ses arguments ^ »
On regrette que Juvénal n’ait pas développé davantage le portrait de la plaideuse; en creusant son sujet, il n^eùt pas manqué de le rendre plus piquant.
Boileau s’est étendu bien plus sur la plaideuse de son époque; et il a suppléé heureusement à ce qui manque au portrait tracé par son devancier :
« Nos arbitres, dis-tu, pourraient nous accorder.
Des arbitres! tu crois l’empêcher de plaider?
Sur ton chagrin déjà contente d’elle-même.
Ce n’est pas tant ses droits, c’est le procès qu’elle aime.
Pour elle un bout d’arpent qu’il faudra discuter,
Vaut mieux qu’un fief entier acquis sans contester.
Avec elle il n’est point de droit qui s’éclaircisse.
Point de procès si vieux qui ne se rajeunisse,
Et sur l’art de former un nouvel embarras Devant elle Rollet mettrait pavillon bas^. »
L’illustre contemporain de Boileau , Racine, s’est plu à nous retracer à son tour, avec l’esprit et le bonheur qu’on sait, le caractère de la plaideuse. Le type que les deux autres poètes n’ont fait que décrire, lui, il l’a mis en scène. Qui nous rappelle mieux la Manilia du poète latin, toujours actionnant ou actionnée, que cette plaisante comtesse de Pimbesche? Du matin au soir elle assiège la porte des juges; elle ne sort point des procès; ils font sa passion, sa vie. Elle plaide contre son mari, contre son père, contre ses propres enfants, et le jour où, par un arrêt formel et grâce à une pension que lui fait sa famille, elle se voit réduite
’ Satire X. Les Femmes.