‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 54 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

à ne pouvoir plus plaider, quel n’est pas son désespoir?

Vivre sans plaider, est-ce contcnlemenl* ?

Et pourtant il y a bientôt trente ans qu’elle intente des procès à tout le monde. N’importe ! Elle n’en démordra pas :

Laissez faire, ils ne sont pas à bout,

J’y vendrais ma chemise et je veux rien ou tout*.

Le portrait de la jalouse-infidèle est d’une vérité saisissante*. Il offre une curieuse scène de jalousie faite à un crédule époux par une femme perfide, cherchant à dissimuler de la sorte ses propres dérèglements; elle verse des larmes feintes que vient essuyer le stupide mari, dont l’aveugle amour-propre prend pour de l’affection ce qui n’est qu’une atroce hypocrisie; et à la fin, avec une suprême impudence, l’intidèle vient avouer son crime, quand il n’y a plus moyen de le nier, le prenant d’autant plus haut qu’elle est plus coupable. Tout cela est observé et décrit magistralement. On croirait lire tel ou tel chapitre de l’auteur de la Comédie humaine^ qui excelle dans la peinture des scènes conjugales de ce genre, ou entendre la célèbre héroïne d’une non moins célèbre comédie contemporaine, cette rusée et effrontée baronne d’Ange, niant, avec une insolence sans pareille, la trahison dont elle s’est rendue coupable envers le crédule amant qu’elle a enlacé dans ses filets *.

' Le$ Plaideurs, act. 1, sc. vu.

» Ibid.

‘ Le Demi-Monde, comédie de M. Alexandre Dumas fils, acte IV, scène x.

LES FEMMES ROMAINES. »3

Chez des femmes dépravées comme l’étaient les femmes romaines du temps de Juvénal, les goûts les plus innocents et les plus honorables môme pouvaient entraîner et entraînaient en effet aux derniers égarements : témoin le goût pour la musique. La passion qu’elles avaient pour cet art s’étendait trop souvent jusqu’aux artistes eux-mêmes. Avec quelle éloquente indignation le poëte s’élève contre ces épouses et ces mères sans cœur et sans honneur qui préfèrent un misérable histrion à leur famille, que le succès, la réputation d’un musicien à gages intéresse mille fois plus que la santé et la vie d’un mari ou d’un fils ' !

Le portrait de la nouvelliste* est digne du pinceau de Théophraste. En le traçant, Juvénal semble avoir eu présent à l’esprit ce chapitre où le spirituel auteur des Caractères traite de l’habitude de débiter des nouvelles^.

L’homme dont nous parle Théophraste ne s’occupe, il est vrai, que d’affaires purement politiques et extérieures, étrangères, par conséquent, à la ville. La nouvelliste de Juvénal, sans négliger les événements du dehors et les rumeurs de toute sorte venant des pays éloignés, se plaît plus particulièrement à entrer dans les détails de la vie romaine du jour. Elle est, dans toute la vérité du mot, la personnification de la chronique scandaleuse, privée et locale, vivant de nouvelles à la main et de commérages, et allant colporter tout cela de maison en maison, à la grande joie des oisifs. Type curieux qui a traversé les siècles et que l’on retrouve dans les grandes villes comme dans les petites, et plus

' Vers 380-398.

^ CAar.,VllI. AoYortoiia.

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