‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 61 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

maines osèrent s’abandonner à des excès dont frémit la nature !

Pour rencontrer quelque chose de semblable dans l’histoire des nations et de la corruption humaine , il faut remonter jusqu’à certaines fêtes religieuses de Babylone ou descendre le cours du temps jusqu’au moyen âge chrétien, qui a eu ses mystères de la bonne déesse, dans ses sabbats, ses noëls et ses messes parfois transformées en véritables bacchanales *.

En sa qualité de poëte philosophe et moraliste, qui aime à s’expliquer les effets par les causes, le satirique se demande quelle a pu être la source de cette prodigieuse perversité :

Unde hæc monstra tamen, vel quo de fonte requiris^f

La réponse à cette question est sublime d’éloquence et de poésie :

« Jadis une humble fortune maintenait l’innocence de nos Romaines. Le vice n’osait entrer dans ces pauvres cabanes. Ce qui les en préservait, c’était le travail, les longues veilles, ces mains de femmes robustes et durcies à filer la laine de l’Étruric ; c’était Aunibal aux portes de Rome, et les maris en sentinelle sur la porte Colline. Aujourd’hui nous succombous sous les maux d’une longue paix. Plus terrible que le glaive ennemi, le torrent des voluptés s’est précipité sur Rome qu'il submerge, et il venge l’univers assem. Toutes les horreurs, toutes les monstruosités de la débauche s’étalent autour de nous depuis que Rome a vu périr son antique pauvreté. De là vient que sur les sept collines se sont installées Sybaris, Rhodes, Milet, et cette Tarente efféminée dont les citoyens, le front couvert de pampre

' Voy. Hérodote, lib. I, c. cxcix.

’ Voy. M. Philarcte Chasles, le Drame, les Momrs et la Religion au seizième siècle, p. 293, 294 et 295, et aussi, dans ses Éludes sur le moyen âge, le chapitre consacré au théâtre de Hroswitha.

LES FEMMES ROMAINES

et les lèvres humides de vin, nagent dans les délices. C’est l’argent, l’infâme argent qui le premier importa chez nous des mœurs étrangères. C’est la richesse corruptrice, le luxe avec ses honteux excès, qui a brisé notre énergie séculaire ^ »

Voilà de grandes vérités exprimées dans un grand style. Les quelques vers que nous venons de citer contiennent toute l’histoire romaine, depuis César et Pompée.

On dirait que Jean-Jacques Rousseau s’est inspiré de cette forte et entraînante éloquence quand, dans son fameux Discours contre les arts et les sciences^ il fait, par l’organe de Fabricius, le procès à la corruption romaine. « Dieux, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu? quelle splendeur funeste a succédé à

' Præstabat castas humilis (ortuna Latinas Quondam, nec vitiis contingi parva sinebant Tecta labor, somnique brèves, et vellere Tosco Vexatæ duræque manus, ac proximus orbi Hannibal, et stantes Coltina turre mariti.

Nuncpatimur longæ pacis mala : sævior armis Luxuria incubait, victumque ulciscitur urbem.

Nullum crimen abest, facinusque libidinis, ex quo Paupertas romana périt. Hincfluxit ad istos Et Sybaris colles ; hinc et Rhodos et Miletos,

Atque coronatum et petulans madidumque Tarentum.

Prima peregrinos obscena pecunia mores Intulit et turpi fregerunt secula luxu Divitiæ molles. . :

Un de nos grands artistes contemporains, M. Couture, s’est ins* piré de ce passage de Juvénal. Tout ie monde a pu voir, dans la galerie du Luxembourg, le beau tableau qui porte pour épigraphe ces vers du satirique romain :

Sævior armis

Luxuria iiicubuit, victumque ulciscitur orbem,

et où la peinture lutte, et non sans succès, avec la poésie.

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