CHAPITRE IV
la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces mœurs efféminées?... Insensés, qu’avez vous fait? »
Dans les pages précédentes nous avons dû intervertir plus d’une fois, dans l’intérôt de la netteté et de la clarté des idées, le plan d’exposition adopté par Juvénal. Nous allons maintenant, et jusqu’à la fin de celte étude sur la Satire des femmes, suivre de nouveau, et sans transposition aucune, le texte du poète, l’ordre de ses idées, tels qu’ils se trouvent dans toutes les éditions, celle de M. Ribbek exceptée.
Un autre travers ou vice féminin, c’était un penchant prononcé pour une foule de cérémonies et de pratiques importées à Rome du dehors. La foi antique et naïve avait depuis longtemps disparu , et, comme cela se voit souvent dans l’histoire des sociétés vieillies , l’excès du scepticisme avait ramené à une crédulité absurde. Au lieu de fortes croyances on avait maintenant la superstition, « celte maladie des peuples dégénérés et des mauvaises consciences ’ » .
Juvénal, en sa qualité de satirique et de penseur indépendant, se moque avec infiniment de malice, d’esprit, et de la crédulité de certaines femmes toujours en quête de connaître, moyennant certaines pratiques, les secrets de l’avenir, et de l’impudence de quantité de charlatans, qui exploitaient cette môme crédulité à leur profit. Or, parmi les plus impudents entre ces derniers, Juvénal range tout d’abord les prêtres de Cybèle et d’isis. On a ici de curieuses révélations sur les mœurs religieuses contemporaines et dont toutes peutêtre n’ont pas disparu avec le paganisme. Voici l’archiprêtre de la mère des dieux qui vient faire visite à une
' M. Nisaid, les Poêles lat. de la décad., l. II, p. 7, 3® édition.
LES FEMMES ROMAINES
grande dame, mitre en tête, gravité de commande sur le visage, et suivi de son obscène clergé, qui bat le tambour en l’honneur de son chef.
« D’une voix emphatique : Redoutez, s'écrie-t-il, les approches de septembre et le vent du midi, si vous n’expiez vos fautes par une offrande de cent œufs, si vous ne me donnez vos robes cou • leur feuille-morte. C’est ainsi seulement que vous détournerez les malignes influences dont vous êtes menacées; cette étoffe les emportera dans ses plis et vous n’aurez plus rien à craindre pour le reste de l’année. » Cette même femme, si le prêtre l’ordonne, ira en plein hiver, et dès le point du jour, briser la glace et se plonger trois fois dans les eaux du Tibre ; quoiqu’elle ait peur de l’eau, elle n’en trempera pas moins sa tête dans les tourbillons du fleuve ; elle parcourra ensuite, nue et tremblante, tout le champ de Tarquiu le Superbe , en se traînant sur ses genoux ensanglantés *. »
Ainsi, pour conjurer de prétendues menaces du ciel, on demande au fanatisme de celle que l’on domine des présents destinés aux dieux et que l’on garde pour soi! Remarquez aussi que la dévote se soumet avec une obéissance aveugle à toutes les mortifications qu’on lui impose pour faire pénitence.
Mais les prêtres d’Isis exercent sur les femmes qui les consultent une influence plus grande encore. Ils n’auront qu’à dire :
a Isis l’ordonne, et elle ira Jusqu’au bout de l’Égypte; elle en rapportera de l’eau du Nil puisée près de l’tle de Méroé, que brûle le soleil, et elle en voudra asperger le temple que la déesse possède à Rome, non loin de la vieille bergerie de Romains. Elle est convaincue qu’Isis elle-même lui a parié et lui en a intimé l’ordre. Singulière prétention ! c’est bien avec de tels êtres que les dieux ont des entretiens nocturnes, et voilà ce qui vaut tant d’honneurs et de respects à ce personnage qui, suivi d’un troupeau de prêtres à la tête rasée et au vêtement de lin, parcourt la
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ville comme un autre Anubis en se moquant des pieuses lamentations du peuple. Il intercède encore pour celles qui, pendant les jours de continence ordonnée à l’occasion de la fête de la déesse, ne surent pas résister aux désirs de leurs époux. C’est une violation de la loi qui mérite une peine sévère. Le serpent d’argent a remué la tête; on l’a vu. Mais notre ministre, grâce à ses larmes feintes et à ses prières étudiées, obtient qu’Osiris pardonne : un gâteau et une oie grasse, cela sufüt pour corrompre le dieu*. »
Qui se serait douté, si Juvéual ne nous le disait, que, déjà de son temps, les ministres des dieux imposaient des pèlerinages, donnaient ou obtenaient l’absolution pour les péchés mignons, se faisaient les intermédiaires entre les hommes et la divinité, et dominaient, fascinaient ainsi les cerveaux faibles et l’imagination exaltée des femmes?
Il y aurait, au sujet de tout ceci, de curieux rapprochements à établir *. Au surplus, dans sa satire des femmes déjà souvent citée, Boileau, s’inspirant encore de ce passage , et l’appropriant pour ainsi dire aux mœurs et aux abus de son temps, en a fait, dans le sens que nous voulons indiquer, le plus piquant des commentaires *.
Après les prêtres de Cybèle et d’Isis venaient, dans
’ Ils ont été faits en grande partie par M. A. de Caston, dans un intéressant travail intitulé Zes Marchands de miracles, 1 vol. in-l2 (Paris, Dentu, 1864).
^ Le prêtre d’Isis est devenu le directeur, et, de la superstitieuse, le satirique moderne a fait la dévote.
Elle a son directour, c’est à lui d’en Juger;
Il faut sans différer savoir ce qu’il en pense.
Bon! vers nous à propos je le vois qui s’avance.
Qu’il parait bien nourri ! quel vermillon ! quel teint !
Le printctnps dans sa fleur sur son visage est peint-
Notre docteur bientôt va lever tous ses doutes ;
LES FEMMES ROMAINES
leur ordre d’importance respective : les Chaldéens trafiquant de l’astrologie; les vieilles juives, réduites par les misères de l’exil, à gagner leur vie en prophétisant aux païennes de bonne maison les volontés désirées de l’Olympe ; les aruspices venus d’Arménie ou de Comagène, prédisant aux belles dames de tendres amants ou de gros héritages , rien que d’après l’inspection du foie ou des entrailles de telle ou telle victime. Tous ces charlatans, ces devins, avaient une clientèle féminine considérable.
Ce n’est pas tout. La Rome du premier siècle de l’empire possédait ses diseurs de bonne aventure, ses métoposcopes, ses chiromanciens, qui, vivaient tous, ce semble, de la superstition générale des femmes. Les patriciennes avaient à leurs gages des personnages de ce genre, qu’elles faisaient venir du fond du crédule et mystérieux Orient; les plébéiennes, pour payer moins cher, recouraient à la tourhe des augures qui tenait ses Séances et donnait des consultations au Cirque ou en plein vent, sur la chaussée Tarquinienne. Là « elles se faisaient examiner le front et la main afin de savoir si elles devaient abandonner le cabarelier pour épouser le fripier ‘ » .
Curieux traits de mœurs, singulières et tristes aberrations del’esprit humain et que le temps, hélas 1 n’a pas fait disparaître! Nos grandes dames, comme nos femmes du peuple, donnent encore dans les mêmes superstitions.
Du paradis pour clic il aplanit les routes, Et, loin sur scsdefauls de la morlider, Lui-nidme prend le soin de la justifier.
Sur tous ces points douteux c’est ainsi qu’il prononce. Alors, croyant d’un ange entendre la réponse,
La dévote s’incline, et, calmant son esprit,
A cet ordre d’en haut sans réplique souscrit...