‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 64 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qu'avant Juvénal, Horace avait si bien caractérisée dans ces vers d’une concision sublime :

Præsens vel imo tollere de gradu Mortale corpus, vel superbos J'ertere funeribus triumphos^ .

Voici maintenant, et pour finir, le tour des empoisonneuses. On sait le triste rôle que le poison jouait à Rome sous les empereurs, témoin les morts tragiques de Germanicus, de Claude, de Britannicus et de tant d’autres personnages illustres. L’exemple donné de si haut était devenu contagieux. Du temps de Juvénal, chaque maison avait sa Locuste. Les lois étaient impuissantes à atteindre les coupables. Juvénal supplée à cette impuissance et il dénonce à la conscience publique d’abominables forfaits. On se croirait, en vérité, déjà au sièle des Borgia, qui semblent s’être inspirés, en fait d’empoisonnements, des traditions de la Rome impériale. Dans celte Rome et à l’époque où nous sommes, tout sentiment moral paraît éteint. Les marâtres, et cela sans que personne songe à réclamer ni à protester, y détruisent chaque jour, par le poison, les fils de leurs maris. Autrefois, fait remarquer le poète, elles se bornaient à les haïr; aujourd’hui, cela est plus commode, elles les tuent :

Nemo repugnet,

Aemo velet; jam jam privignum occidere fas est^.

Mais que parlons-nous des marâtres? La dépravation générale des mœurs est si grande , partout la voix de la nature est à tel point étouffée que des mères, ô juste ciel ! empoisonnent à chaque instant leurs propres

' Horat., Od., I, xxxv.

’ V. 627 et 628.

LES FEMMES ROMAINES

enfants, dans le seul but d’en hériter. Et Juvénal jette ce cri 4’alarme qui est en même temps un conseil : « Jeunes pupilles, vous qui avez un riche patrimoine, veillez sur vos jours et prenez garde à ce que vous mangez. Ces mets exquis peuvent cacher un poison brûlant, préparé par une main parricide ‘. »

Mais, dira- 1- on peut-être, Juvénal exagère; il assombrit ses couleurs à dessein; il invente des horreurs chimériques. Non, non ! il a prévu l’objection, et il vousfermela bouche, l’histoire contemporaine à la main. Le crime affreux de la trop célèbre Pontia, fille de Pontius et femme de Drymon, qui, sous le règne de Néron, avait empoisonné ses deux fils pour s’approprier leur fortune *, ce crime est présent encore à l’esprit du satirique. 11 met Pontia en scène. «Ecoutez-la,» s’écriet-il ; et alors s’engage entre elle et lui ce court mais terrible dialogue : — « Je l’ai fait, je l’avoue, je préparai le poison, on me surprit, et j’achevai. — Tes deux enfants ! les tuer dans le même repas, détestable vipère, tes deux enfants! — Oui, et sept, si j’en avais eu sept*.»

Juvénal, dans cette poétique prosopopée, s’élève avec son sujet jusqu’au ton de la tragédie.

’ Voyez le scholiaste ad vers. 638 ; — Martial, II, xxxiv.

^ 638-643. Ce dernier trait de passion, qui marque si bien l’audace dans le crime, nous rappelle la Médée de Sénèque, qui, en proie à une féroce exaltation, regrette, au moment où elle veut frapper Jason dans ses enfants mêmes, de n’avoir pas eu la fécondité de Niobé. Elle aurait pu ainsi déchirer bien plus encore, au gré de sa haine, le cœur de Jason :

Viinam superbœ turba Tantalidos meo Exisaet utero, bisque scpienos parens Gnalos tuUssem/ sterilis in pœnas fui.

(Sencc., iledea, v. 943, 9W et 945.)

Et plus tard, quand Jason, après la mort du premier de ses deux enfants, supplie Médée de laisser au moins vivre le second, elle lui

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